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PARIS

La révolution allemande actuelle n'a pas de centre ; la Révolution française, par contre, était dominée par Paris. On ne saurait comprendre ni la Révolution ni la Terreur si on ne tenait compte de l'importance économique et politique que Paris avait acquise en France. Aucune ville n'a exercé, au dix-huitième et aussi au dix-neuvième siècle, une influence égale à celle de Paris. Ceci tient au rôle que joue la capitale, centre du gouvernement dans un Etat moderne, bureaucratique et centraliste, jusqu'au moment où le développement du capitalisme industriel introduit une décentralisation économique en multipliant les moyens de coirmiunication.

Dans un Etat féodal, son centre, le monarque, n'exerce qu'un pouvoir peu considérable ; ses fonctions sont peu nombreuses, et, par conséquent, son appareil gouvernemental est petit. Cet appareil se laisse facilement transférer d'une ville ou d'un bourg dans tel autre ; le monarque se voit obligé de le faire d'autant plus souvent que les moyens de transport sont moins développés, qu'une seule localité peut moins suffire à la longue à entretenir la suite du monarque et que celui-ci a plus de raisons pour se faire voir en personne dans les différentes parties de son domaine, ceci étant le seul moyen d'y entretenir fidélité et obéissance. C'est ainsi qu'à cette époque le métier de monarque consiste surtout à voyager. Tel un nomade, le monarque cherche un pâturage gras

après un autre et le quitte après en avoir épuisé toutes les ressources.

Pourtant, peu à peu, l'appareil administratiî se complique notamment par suite <iu ■développement du commerce, qui favorise l'évolution du régime de l'économie financière et remplace les contributions en espèces, difficiles à transporter, par des impôts payables en argent, bien plus portatifs. La perception des impôts fait accroître le pouvoir du monarque ; elle fait en même temps accroître l'appareil adm.inistratif représenté par la bureaucratie et les armées permanentes. Cet appareil ne se laisse plus déplacer. Il a besoin d'être stabilisé. Depuis longtemps, le monarque préférait pour son séjour des villes importantes, des chefs-lieux situés au centre de l'Etat, servant de cenlTes de commerce et plus riches que les petites villes de province. Un de ces lieux de séjour devient donc la résidence permanente du. gouvernement — sa capitale. C'est là que se réunit tout C€ qui a rapport au gouvernement ; c'est là qu'affluent les impôts de tout l'Etat, et seule une partie de ces impôts revient à nouveau au pays. C'est là aussi que s'établissent les fournisseurs du gouvernement et de la cour, ainsi que les financiers, fermiers généraux et banquiers qui font des affaires d'argent avec l'Etat.

En même temps, le pouvoir du souverain prenait le dessus sur celui de la noblesse, dont l'indépendance était brisée. Le monarque ne voulait plus supporter que la haute noblesse séjournât loin de lui, dans ses châteaux. Elle dut venir à la cour du roi, se mettre sous son contrôle personnel, faire uniquement œuvre inutile et vaine de courtisan. On enleva à la noblesse ses fonctions indépendantes dans l'administration du pays pour les transférer à la bureaucratie établie et payée par le roi. Les nobles devenaient de plus en plus des parasites dont la seule tâche consistait à manger à la cour du

souverain les revenus de leurs terres. Ce qu'ils dépensaient auparavant dans leurs bourgs et leurs châteaux, au milieu de leurs serfs, s'écoulait maintenant dans la capitale et en augmentait la richesse. Ils y construisaient des palais à côté de ceux du roi, ils y dépensaient tous leurs revenus à jouir de la vie, puisque toutes les fonctions sérieuses leur étaient interdites. Et les parvenus de la finance qui apparaissaient à leurs côtés cherchaient à les égaler en magnihcences.

C'est ainsi que les capitales devenaient, contrairement à la campagne et au reste des villes, la « provmce )), non seulement les centres des richesses du pays, mais aussi les centres des plaisirs. Elles exerçaient ainsi une puissante attraction sur tout habitant du pays et sur maint étranger possédant les moyens de jouir ou capable, en servant la joie, d'exploiter les gens avides de plaisirs.

Toutefois, des éléments plus sérieux furent également attirés vers la capitale. Dans leurs châteaux, les nobles n'avaient pour passer le temps que les plaisirs les plus grossiers : bâfrer, s'enivrer, chasser, trousser les filles. La ville a fait naître des mœurs et des plaisirs plus raffinés. La noblesse a appris à s'intéresser aux arts et il est devenu de mise de protéger les sciences : aussi les artistes et les savants affluèrent-ils aussi dans la capitale, où ils avaient le plus de chance de réussir. Au fur et à mesure que la bourgeoisie de la capitale devenait plus forte, les écrivains et les artistes trouvaient en elle, en dehors de la noblesse, une clientèle pour leurs œuvres.

11 va sans dire que la capitale attirait en même temps d'innombrables industriels et commerçants mdispensables pour satisfaire aux ^besoins de tous les éléments dont on vient de parler. Nul part on n'avait plus de chance de faire fortune que dans la capitale. Tout ce qui possédait de l'esprit, de

la confiance en soi et de l'énergie y affluait de tous les coins du pays.

Pourtant, tout le monde n'atteignait pas son but. Il y eut nombre d'existences manquées et leur ensemble a formé cet autre signe caractéristique de la grande ville — la masse des prolétaires sans emploi (( Lumpen-prolétariat » qui cherchaient un refuge dans la capitale. C'est là, en effet, qu'il pouvaient le mieux se cacher et qu'ils avaient le plus de chance de tomber sur une bonne fortune dont ils sauraient hardiment profiter pour faire leur chemin; d'ailleurs, ils savaient au besoin la faire naître, comme le fameux Ricaut de la Marlinière. Non seulement l'art et la science, mais aussi une jouissance effrénée à côté de la misère la plus noire et des crimes innombrables, tels étaient les traits caractéristiques de la capitale.

A ces particularités sociales de la grande ville, correspondait un esprit particulier de sa population. Mais il n'a pas été le même dans toutes les capitales. Là aussi la quantité se muait en qualité.

Dans un petit Etat ou dans un pays économiquement arriéré, la capitale était une petite ville oii les traits caractéristiques tracés plus haut ne se développaient que faiblement. Ce qui s'y manifestait avec le plus d'évidence c'était l'influence que la cour exerçait sur la population, influence non seulement économique et politique, mais aussi intellectuelle. La mentalité des courtisans y devenait, sous une forme plus grossière, plus vulgaire, plus naïve, celle de la bourgeoisie. Toute la population de la province s'en ressentait, car toute la lumière lui venait de la capitale.

C'est ainsi que s'est formée la mentalité fortement monarchiste et servile de l'Allemagne, avec ses innombrables petits Etats. C'est la mentalité qui irritait tant les premiers apôtres de la démocratie bourgeoise à l'époque de son éclosion. C'est elle qiù arrachait à Bœme cette exclamation dé-

sespérée : « Les autres peuples sont esclaves, les Alleman<ls sont des Icubins )) — pensée que Heine exprimait dans ce vers plus ironique encore :

Deutschland , die jromme Kinderstube, ht \eim rômische Môrdergmhe.

((( L'Allemagne, cette chaste chambre d'enfants, n'est point un repaire de brigands romains. )))

L'esprit se forme bien autrement dans une grande capitale. Plus la ville est grande, plus la cour perd en importance numérique en comparaison du reste de la population qui y cherche fortune. Plus grand aussi est le nombre des déçus et des mécontents, plus considérable leur masse et, par conséquent, leur force. Cela inspire courage non seulement à cette masse elle-même, mais encore à cette opposition qui, sans être personnellement mécontente, se rend compte des tares de l'Etat et de la société. Une telle opposition existait partout. Dans 'es petites capitales, elle se terrait ; dans les grandes villes, elle pouvait se risquer à des manifestations.

Parmi les grandes villes du continent européen, la plus grande était, au XVII« et XVIII° siècle, Paris, capitale de l'Etat à cette époque le plus important de l'Europe. A la fin du XVIII^ siècle, Paris comptait une population d'environ 600.000 âmes. Weimar, résidence qui était alors le centre intellectuel le plus brillant de l'Allemagne, avait tout juste 10.000 habitants!

La population de Paris s'était de bonne heure distinguée par son esprit de rébellion. Ainsi, par exemple, en 1648, elle s'était soulevée avec la Fronde par suite du conflit entre le gouvernement et le Parlement de Paris — suprême Cour de Justice.

Des barricades furent construites et le roi obligé de quitter Paris, en 1649, l'année même où fut décapité Charles P*"

d'Angleterre. La lutte dura jusqu'en 1652, lorsque la royauté dut se résigner à conclure une paix de conciliation qui, il est viai, aboutit bientôt à un nouveau renforcement de l'absolutisme. Dans cette lutte, la capitale s'était unie à la haute noblesse et cela faisait une paire d'alliés par trop mal assortis. Nulle part, la haute noblesse ne pouvait se maintenir avec succès contre la royauté. Paris ne possédait pas contre Louis la même force de résistance que Londres avait eue contre Charles.

La Fronde coïncide avec ^a jeunesse de Louis XIV. Le soulèvement des Parisiens et sa fuite de la capitale laissèrent au roi une profonde impression. Pour ne pas supporter une deuxième fois un semblable affront, il transporta sa résidence en dehors de Paris. Force lui fut d'y laisser son appareil administratif ; mais il établit le séjour de sa cour dans un endroit assez proche de Paris pour permettre des rapports permanents et rapides avec la capitale, et cependant assez éloigné pour être en sûreté en cas de troubles. En 1672 fut commencée à Versailles, à 18 kilomètres de Paris, la construction de la nouvelle résidence qui devait coûter au roi, ou plutôt à son peuple, un milliard de francs. Dans les siècles suivants cette résidence devait plus d'une fois prouver aux Parisiens qu'elle avait été érigée contre eux.

Si résolument que Paris s'opposât souvent au pouvoir central, son attitude à l'égard de ce pouvoir manquait d'unité. D'une part la capitale aspirait vers la liberté et l'indépendance ; d'autre part sa richesse et sa puissance reposaient sur la grandeur et sur la force du pouvoir de l'Etat. Paris devait revendiquer l'autonomie de la commune et pourtant il trouvait un grand profit dans la centralisation de l'Etat <]ue son existence même favorisait.

Ce qui a formé, au cours du XVIIf siècle, la forte unité

nationale des diverses provinces et conquêtes de la France, ce fut avant tout la situation de Paris dominant toutes les parties de l'Etat. Qu'est-ce qui aurait pu unir les Alsaciens aux Bretons, les Flamands de Dunkerque aux Gascons ? Tous, ils avaient quelque rapport avec Paris, leurs meilleurs enfants s'y rencontraient et s'y fondaient en une seule nation. Paris était en même temps l'appui le plus puissant et l'adversaire le plus fort du pouvoir centralisateur de l'Etat, et cette contradiction se faisait sentir dans l'attitude de la capitale à l'égard de la province. C'est à Paris que furent le plus tôt découverts les vices et les abus dont souffrait le royaume. C'est Paris qui, le premier, eut le courage de les révéler et de les flétrir. Le premier, il eut la force de les combattre. Il devint ainsi le champion de toute la nation souffrante. Les provinciaux, dispersés dans le pays, intellectuellement arriérés, sans force ni courage, voyaient dans Paris leur porte-drapeau, leur sauveur, que souvent ils suivaient avec enthousiasme.

Mais ce n'était pas toujours ainsi. Car ce même Paris était devenu grand et puissant non seulement par le travail de ses habitants, mais aussi en exploitant la province : la part du lion de toute la plus-value produite en province revenait à Paris où elle était en partie gaspillée et en partie allait grossir le capital, enrichissant et renforçant ceux mêmes qui exploitaient le pays.

Ainsi la confiance dans Paris, ville du progrès, allait de pair avec la haine contre Paris, ville exploitatrice, avec un antagonisme entre la capitale et la province. Suivant la situation historique, tantôt l'un, tantôt l'autre de ces sentiments prenaient le dessus.

L'antagonisme économique s'aggravait de la contradiction des mentalités résultant de la différence des ambiances sociales. Dans la campagne et en province, on trouvait une

stagnation économique, par conséquent un conservatisme, un attachement aux conceptions morales surannées. Celui qui n'y croyait pas devait feindre d'y croire, car dans le milieu étroit du village et de la petite ville chacun se trouvait surveillé par toute la communauté.

Cette surveillance faisait entièrement défaut dans la grande ville. Là on pouvait oser railler ouvertement les mœurs surannées ; celles-ci étaient attaquées d'en haut et d'en bas : aussi bien par la noblesse hautaine et avide de plaisirs et par les milieux capitalistes qui voulaient égaler la noblesse, que par les couches inférieures des masses que leur misère et l'incertitude constante de leur existence rendaient aussi peu respectueuses des limites de la propriété que des liens de famille. Dans le nombre se trouvait quantité de chevaliers de fortune et d'intellectuels dont la misère et l'incertitude d'existence étaient souvent égales à celles du prolétariat, mais qui étaient admis à la vie de plaisirs de la noblesse et de la haute finance de la capitale.

Rien d'étonnant que les braves provinciaux et les paysans abhorrassent la débauche crapuleuse de la nouvelle Babylone dans la même mesure où les spirituels Parisiens raillaient le morne philistinisme et les préjugés des provinciaux bornés.

De même qu'en morale, cette opposition se manifestait dans la religion. Le paysan, isolé qu'il était de l'univers, voyait dans le prêtre le seul intellectuel qui se souciât de lui, qui lui servît d'intermédiaire avec le monde extérieur, qui lui apportât des connaissances allant au delà de son clocher. Que ces connaissances eussent été depuis longtemps dépassées par l'évolution scientifique, les gens illettrés de la campagne ne pouvaient en avoir aucune idée. Ils étaient attachés à l'Eglise et à la religion, mais ils n'en res-

TERROKISME ET COMMUNISME 1^

pectaient que les trésors spirituels. Ils ne songeaient nullement à s'approprier les terres de l'Eglise.

Pour les Parisiens, d'autre part, les biens de l'Eglise étaient de moindre importance que sa situation dominante et les croyances religieuses.

Si au Moyen Age l'Eglise avait été le moyen de conserver la science, depuis la Renaissance la science profane des villes avait de beaucoup surpassé celle de l'Eglise. Aux yeux des citadins, celle-ci n'était plus un moyen de conserver la science, mais un moyen d'en entraver l'extension. Cet antagonisme s'était encore aggravé par suite des mesures coercitives par lesquelles les intellectuels ecclésiastiques, se sentant de moins en moins à la hauteur de leurs adversaires, avaient cherché à lutter contre la concurrence des intellectuels laïques. Ceux-ci ripostèrent par les armes intellectuelles les plus tranchantes : une ironie cinglante, et des recherches scientifiques approfondies, et ils continuèrent leur lutte contre l'Eglise avec d'autant plus d'entrain et de bonne volonté qu'ils gagnaient en maintes circonstances, et à condition d'agir avec prudence, l'appui, ou du moins la neutralité de la noblesse et de la bureaucratie gouvernantes. Quant à celles-là, non seulement, el'es raillaient la doctrine des traditions religieuses, mais l'église catholique les gênait parfois lorsqu'elle ne voulait pas s'associer sans résistance à l'appareil du pouvoir de l'Etat. Aussi la lutte contre l'Eglise était-elle moins dangereuse que celle contre l'absolutisme et fut-elle plutôt adoptée par l'opposition naissante.

Cependant, sur ce point encore, nous retrouvons un certain manque d'unité. Les classes gouvernantes s'opposent à l'Eglise dès que celle-ci prétend agir en organisation indépendante ; elle leur paraît pourtant indispensable en tant qu'instrument de domination envers les classes inférieures. Cette contradiction se fait sentir jusque dans les milieux de

l'opposition intellectuelle. Voltaire proclamait : « Ecrasez l'infâme ! » (l'Eglise), mais il trouvait que la religion devait être conservée pour le peuple.

La même contradiction se manifeste dans les couches inférieures de la population parisienne et chez ses porteparole. Certes, ils luttaient tous contre l'Eglise et n'en voulaient rien savoir. Mais, conformément à la situation sociale du prolétariat, laquelle le pousse toujours à tirer de toute chose et sans réserves les conséquences extrêmes, les solutions les plus radicales, — les uns prêchaient l'athéisme et le matérialisme les plus absolus ; d'autres, par contre, répugnaient à cette manière de penser parce qu'elle avait été celle des exploiteurs ^aristocratiques et capitalistes (d'avant la révolution, soit dit entre parenthèses). L'opposition entre les socialistes croyants et les socialistes athées s'est maintenue en France jusque dans le XIX® siècle. Louis Blanc lui-même, dans son Histoire de la Révolution jrançaise, se range pleinement du côté de Rousseau et de Robespierre qui tenaient à la religion, contrairement à l'athée Diderot et à Anarchasis Clootz.

« Ils comprenaient que l'athéisme consacre le désordre parmi les hommes puisqu'il suppose l'anarchie dans le ciel. » (Louis Blanc, Hist. de la Révolution.)

Louis Blanc oubliait que, pour les athées, le ciel n'existe pas plus que le bon Dieu lui-même.

A la suite d'une secousse aussi profonde que la grande Révolution, toutes ces contradictions et divergences devaient, aussi bien que les antagonismes des classes, se changer pour un certain temps en des conflits extrêmement graves.

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