‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 12 sur 234 · Ann., l. xii, c. xliii · texte numérisé non relu

Ann., l. xii, c. xliii

Décentius « que nul n'a établi d'églises en Afrique comme dans le reste de l'Occident, si ce n'est ceux qu'ont députés à cet effet l'apôtre Pierre et ses successeurs » ^ Il résulte de là que l'Église d'Afrique doit à celle de Rome son existence et son organisation primitive.

J'ai dit, Messieurs, qn<' la religion chrétienne a été implantée de bonne heure dans la contrée qui nous occupe. Selon toute apparfnce, les premières conquêtes que l'Évangile y a faites ne doivent pas être postérieures au premier siècle : ce qui le prouve, c'est l'état florissant de l'Église en Afrique vers la fin du deuxième. Des communautés nombreuses, un développement puissant de la vie chrétienne, un code disciplinaire très détaillé, tout cela suppose au moins le travail d'un siècle. Il faut bien admettre cette hypothèse, lorsqu'on songe qu'Agrippinus, évêque de Carthage, a pu réunir avant l'année 200 un concile de soixante-dix évêques appartenant aux seules provinces de la Numidie et de l'Afrique proconsulaire ; encore saint Cyprien, qui rapporte le fait avec saint Augustin -, insinue-t-il que cette réunion ne comprenait pas tout l'épiscopat africain '. Une extension si rapide de la hiérarchie ef'clt'siastique démontre sans nul doute que le christianisme avait déployé dans cette partie de l'empire romain une fécondité merveilleuse; et si vous vous rappelez ce que nous avons dit la dernière fois de l'état religieux et moral de l'Afrique païenne, vous n'hésiterez pas à conclure av<!C moi qu'où ne saurait attribuer de pareils succès à des causes pure-

1. (iregùi-. -M. Episl.. 1. i, 77. — Apii'l ll.inluininn. Conc, t. II. p. 99.j. — Gregor. .M. EpisL, 1. viii, X>..

2. S. Augu?t., de Unitale bapt., c. xiii, n" 22. — S.XypriPii. Ep. 71. 'i. « ConvpniPTitf s in"nniirn ppiscopi plurimi. »

PK I.'EOLISE DAFRIQUR. 20

ment humaines. Seule, la grâce divine pouvait faire fleurir la chasteté au milieu d'une société si dissolue, retirer ces hommes sensuels des désordres où ils étaient plongés, relever vers le ciel des natures que les instincts les plus grossiers attachaienl à la terre, et inspirer le dévouement à ce peuple de Carthage dont l'esprit mercantile nourrissait l'égoïsme. D'ailleurs, à l'époque où nous sommes arrivé, on eût dit que la Providence assignait à l'Afrique un grand rôle dans les affaires du monde: un Africain, Septime-Sévère, tenait les rênes de l'empire; un Africain, le pape saint Victor, gouvernait l'Église; un autre Africain allait surgir pour prendre au milieu de ses contemporains le sceptre du génie.

Vers l'année 160 naquit à Carthage le fils d'un centurion païen qui servait dans la milice du proconsul d'Afrique. Outre son nom patronymique de Tertullien, il reçut les prénoms de Quintus Septimius Florens, dont les deux premiers semblent désigner l'ordre de sa naissance et la race à laquelle appartenait sa famille. On a cherché bien des fois à Tidentifier avec le jurisconsulte Tertullien, dont le Digeste aconservé quelques fragments; mais cette conjecture, dénuée de toute preuve historique, ne repose que sur la ressemblance des noms et sur les termes de droit répandus dans les écrits du prêtre de Carthage. Ce qui est hors de doute, c'est que le jeune Africain s'appliqua de bonne heure à l'étude de toutes les matières qui composaient la science de son temps. Doué d'un esprit vif et pénétrant, il dévora les monuments littéraires de l'antiquité païenne avec cette énergiepassionnée qui faisait le fond de sa nature. En même temps qu'il se perfectionnait dans l'usage simultané de la langue latine et de la langue grecque, il embrassait avec une égale facilité les genres les plus variés.

30 nu IGI>K>

A défaut des Pères de l'Église, qui admirent tout dune voix sa grande érudition, ses œuvres suffiraient pour attester que cette vaste intelligeuoc avait parcouru tout le champ des connaissances humaines. Poètes, historiens, grammairiens, rhétoricjue et jurisprudence, médecine et philosophie, rien ne lui est étranger : il atoui lu. tout étudié, tout approfondi. Les détails manquent pour pouvoir décider si Tertullien a réellement exercé la profession d'avocat avant sa conversion. Il est assez naturel de penser qu'une âme aussi oratoire que la sienne devait se sentir portée vers une carrière qui lui permettait de déployer ses qualités : en l'absence de tribune polili({ue, le barreau attirait à lui tout ce qui restait alors d'éloquence sérieuse. De plus, Eusèbe l'appelle un homme fort versé dans la science des lois romaines*; mais ces paroles n'indiquent pas que Tertullien ait, en effet, rempli l'office de jurisconsulte. Il me semblerait difficile d'admettre que le grand défenseur des chrétiens n'eût pas fait quelque allusion à ses pri'-cédenies fonctions, s'il avait eu l'habitude de plaider d'autres causes. Au contraire, j'incline à croire que Tertullien s'est converti dans sa jeunesse, aA^ant d'avoir exercé aucun emploi de rhéteur ou d'avocat : car, d'après saint .Jérôme, il se laissa séduire par les doctrines de Montan au milieu même de sa vie, et déjà de nombreux écrits avaient précédé cette chute ^. Maintenant, quelle est l'année précise à laquelle le jeune lettré embrassa la religion chrétienne? C'est ce qu'il est impossible de déterminer.

Toutefois, Messieurs, malgré l'obscurité qui recouvre la

Page 1