‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 101 sur 211 · Maximes et réflexions, p · texte numérisé non relu

Maximes et réflexions, p

image ou du moins s'y intéresser. Vouloir exiger d'eux qu'ils agissent autrement, c'est les condamner, comme disait Bossuet, à tomber dans le froid et dans l'ennuyeux. Cela posé, il devient manifeste que les représentations théâtrales renferment le plus souvent un grand péril pour les mœurs, surtout quand la pièce a pour ressort la plus vive et la plus subtile des passions humaines, je veux dire l'amour. C'est par là que le théâtre païen était devenu une école de dépravation. Nous avons vu la dernière fois quel blâme sévère l'un des poètes les plus licencieux de l'antiquité, Ovide, n'hésitait pas à jeter sur ces pièces où le vice est applaudi et la vertu livrée au ridicule. En flétrissant à son tour ces turpitudes, TertuUien s'étonne à bon droit qu'on aille voir et entendre au théâtre ce qu'on ne tolérerait pas dans une compagnie honnête :

« Il est prescrit aux chrétiens, dit-il, de haïr toute impudicité. Ce précepte nous ferme donc le théâtre, siège particulier de la dissolution , oii rien n'est approuvé que ce qui est désapprouvé partout ailleurs. Aussi le spectacle emprunte-t-il d'ordinaire son plus grand charme à la représentation de quelque infamie, qu'un histrion Attellan traduit par des gestes, qu'un comédien reproduit en abdiquant son sexe sous des habits de femme, de sorte que l'on rougit plus volontiers dans l'intérieur de la maison que sur la scène... Tel ferme les oreilles de sa fille à toute parole déshonnète, qui ne craint pas pour elle les discours et les gestes dissolus du théâtre... Or, si nous devons avoir en abomination toute espèce d'impureté, pourquoi nous serait-il permis d'entendre ce qu'on ne peut proférer sans crime? Ne savons-nous pas que Dieu interdit toute bouflbnnerie et même toute parole

oiseuse? Gomment aurions-nous le droit de regarder ce qu'il nous est défendu de faire? Pourquoi les choses qui souillent l'homme par la langue ne le souilleraient-elles pas également par les yeux et par les oreilles, puisque les oreilles et les yeux sont les ministres de l'àme, qui ne saurait être pure quand les organes chargés de la servir se corrompent? Voilà donc le théâtre condamné par l'anathème porté contre l'impudicité^ »

On pouvait répondre à cela que le précepte de la chasteté implique bien la condamnation des pièces licencieuses ou obscènes, mais non le blâme de celles qui ne se proposent pas de justifier le vice ou de corrompre les mœurs. N'y avait-il pas, en effet, même dans les comédies de Plaute et de Térence, de belles maximes, des sentences propres à inspirer l'estime et le goût delà vertu ? Dès lors ne pouvait-on pas fermer l'œil sur ce qui s'y trouve de dangereux, pour les absoudre en raison des bonnes choses qu'elles renferment? Voilà la réponse de TertuUien :

« Qu'on puisse rencontrer au théâtre des choses agréables, simples, modestes, quelquefois même honnêtes, je le veux bien. Personne d'assez malhabile pour mêler le poison avec le fiel ou l'ellébore. On l'associe, pour le rendre plus funeste, à des breuvages qui flattent le goût par leur douceur. Ainsi en use le démon. Il cache son venin mortel dans les créatures de Dieu qui nous sont les plus agréables et les plus chères. Conséquemment, la force, l'honnêteté, l'harmonie, l'adresse qu'on admire dans les spectacles, tout cela n'est qu'un

1. DeSpectae, xvii-xxi. Comparez avec S, CYpripn, EpUt. ii, de Spectac, v; S. Augustin, de Civ, Dei, lij). II, elc.

EN GÉIYÉRAL. SOS

rayon de miel empoisonné. Craignez moins les appétits grossiers de la gourmandise que ce qui caresse doucement le palais ^ »

Ici le moraliste chrétien est au yif de la question. Il ne s'agit pas, en eflfet, de discuter longuement si l'on doit réprouver les représentations théâtrales oîi la licence des mœurs se montre à découvert : cela ne saurait faire l'objet d'un doute pour une âme honnête. Ce qui a donné lieu à de plus vives controverses, ce sont les pièces qui mettent en scène les passions du cœur sans but immoral, ou qui, pour montrer le danger des sentiments criminels, ne craignent pas d'en étaler le langage et l'expression sous les yeux des spectateurs. On se demande si l'effet de ces peintures vivantes, de ces tableaux en actes, est salutaire ou ftineste. Gomme nous venons de le voir, TertuUien ne trouve pas un moindre péril dans ce qui insinue le feu de la passion par des voies délicates que dans Tapothéose révoltante du vice. Bossuet est du même avis. Après avoir flétri, comme elles [le méritent, ces pièces où la vertu est tournée en ridicule tandis que le vice y est paré des plus belles couleurs ; ces opéras où la corruption réduite en maximes trouve à son service des chants qui ne respirent que la mollesse, l'évêque de Meaux étend son blâme à toutes les productions qui étalent sur la scène la passion de l'amour, même par rapport au licite, pour me servir de ses expressions *. Il regarde ces drames comme dangereux pour les mœurs, non pas par hasard et par accident, mais de leur nature et par eux-mêmes : la grande raison qu'il en donne.

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