DIX-NEUVIÈME LEÇON
Les sacrements dans leurs rapports avec la vie chrétienne. — Traité du Baptême, — Modèle d^une catéchèse. — Application de l'éloquence à la théologie. — Matière et forme du sacrement de haptème. — L'incompréhensibililé des mystères n'est pas un motif pour les rejeter. — Le eredendum quia mirandum. — ^Rapports de convenance dans les opérations divines. — Effets du rit sacré de Tlnitiation chrétienne. — Le sacrement, cause véritable et immédiate de la grâce. — La confirmation met le sceau à la régénération baptismale. — Ministre du baptême. — La hiérarchie dans l'Église d'Afrique au deuxième siècle : les évoques, les prêtres et les diacres. — Le rigorisme de Tertullien dans son opinion sur le délai du baptême. — La controverse postérieure 8iir la validité du baptême des hérétiques est en germe dans un passage de cet important traité.
Messieurs,
Dans son traité de VOroÀson dominicale, Tertullien avait expliqué la nature de la prière, les qualités qu'elle doit avoir et les effets qui peuvent en résulter. Cette homélie, ainsi que l'opuscule sur la Patience, remontent certainement à l'époque oïl le prêtre de Carthage, animé d'un zèle que n'avait encore troublé aucune controverse fâcheuse; partageait son temps entre l'apologie des doctrines chrétiennes et l'instruction des fidèles. On y chercherait vainement la moindre trace de ce rigorisme farouche que nous avens déjà vu poindre dans quelques-unes de ses productions littéraires, et qui va se dessiner bientôt sous la forme d'une opposition violente à
l'enseignement de l^glise* Un accent d'humilité sincère, une piété vraie, exempte d'aigreur ou d'amertume, voilà ce qui distingue ces deux pièces, où le sens du surnaturel se manifeste à un si haut degré. Toutefois, le grand moraliste du deuxième siècle ne pouvait pas s'arrêter à ce seul côté de la vie chrétienne; son regard pénétrant allait plonger plus avant dans l'économie delà rédemption. Si la prière est le cri d'une âme qui a le sentiment de sa faiblesse et de sa dépendance, elle n^est pourtant pas l'acte par lequel s'opère en nous l'union intime et permanente avec la divinité. Le christianisme a des mystères plus profonds, des institutions douées d^une vertu supérieure. De même que la vie naturelle est atta* chée à une série d'actes qui la produisent, l'augmentent, l'entretiennent et la réparent, ainsi en est-il de la vie surnaturelle et divine. Naissance^ accroissement de forces, alimentation, guérison, reproduction^ tous les grands moments de la vie iiaturelle reparaissent dans Tordre de la grâce, mais élevés à une hauteur incomparable. Dans l'une de ses Méditations chrétiennes, le plus grand métaphysicien qu'ait produit la France, Malebranche, mettait dans, la bouche du Verbe incamé la description de ce plan merveilleux :
« Je donne à lliomme un être tout nouveau par le baptême. Je lui communique mon esprit avec^ abondance par la Iconfirmation; S'il tombe da»s le péchés je le relève par la pénitences. Je le nourris d'une nourriture toute divine pâi* i'eufcharistié. Je le délivre de ses infirmités par l'extrêmebnction.^ Je donne par l'ordre à mon Église des évêquéa, des prêtresj des ministres pour la conduire en mon nom et par ma puissance. Et j'unis l'homme avec la femme par le lien indissoluble du mariage, pour figurer sans cesse Tamour que
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j'aurai éternellement pour l'Église mon épouse, et afin que les chrétiens me fournissent les matériaux nécessaires à mon dessein, avec une intention d'autant plus pure et plus sainte que l'union du corps est impure et brutale dans les autres hommes ^ »
Cette largeur et cette fécondité du plan divin devaient pénétrer d'admiration l'âme de Tertullien, si propre à sentir les grandes choses et à les exprimer dans un langage plein d'énergie et de majesté. Aussi semble-t-il avoir réservé pour la théorie des sacrements toutes les magnificences de la parole. Comme preuve de cette assertion, je me propose d'étudier avec vous deux catéchèses dont la composition me parait antérieure au troisième siècle, et qui portent, l'une sur le baptême, l'autre sur la pénitence. L'exorde du premier de ces opuscules va nous apprendre à quelle occasion Tertullien le fit paraître et quel genre de lecteurs il cherchait à instruire.
« Heureux sacrement que celui de l'eau chrétienne j quî^ lavant les âouillures contractées dans les ténèbres du passée* nous délivre pour la vie éternelle! Un traité sur cette matière ne sera sans doute pas inutile, soit pour instruire ceux dont l'éducation n^est pas encore formée, soit pour convaincre les fidèles qui, se bornant à croire dans la simplicité du cœur, et sans étudiei* les i*àisons de ce qui leur est enseigné, exposent leur foi à des tentations capables d'ébranler leur inexpérience. D'ailleurs, il est arrivé depuis peu qu'une vipère des plus venimeuses de la secte des Caîniens a séduit dans ces contrées un grand nombre de nos frères par le poison de ses doctrines.
Elle attaque surtout le baptême. Rien, assurément, qui réponde mieux à sa nature : vipères, aspics, serpent royal lui-même, tous les reptiles de cette espèce recherchent d'ordinaire les lieux secs et arides. Pour nous, petits poissons, qui suivons Jésus-Christ notre chef, nous naissons dans Peau, et nous ne saurions trouver le salut hors d'elle. Aussi, Quintilla, monstre hideux, qui n'avait pas même le droit d'enseigner la vérité, a-t-elle trouvé le meilleur secret de donner la mort à ces poissons : elle les enlève à l'eau qui les fait vivre *. »
Cette dernière métaphore pourra sembler trop hardie à ceux qui ne sont pas familiers avec le symbolisme chrétien des premiers siècles. L'emblème du poisson, pour désigner le Christ et ses disciples, est un des plus anciens dont nos pères aient fait usage. C'était comme un mot d'ordre ou un signe de reconnaissance pour les fidèles dispersés au milieu des païens. Comme le baptême se conférait le plus souvent par immersion, cette naissance spirituelle dans l'eau faisait naître d'elle-même la comparaison qu'emploie TertuUien. De plus, le Sauveur avait appelé les apôtres des pêcheurs d'hommes, et assimilé l'Ëgliseàun filet jeté en pleine mer et recueillant des poissons de toute espèce. Enfin, par une coïncidence singulière, les cinq lettres du mot grec qui signifie poisson servent également d'initiales aux cinq termes de cette inscriplion : Jésus- Christ, Fils de Dieu, Sauveur '. De là vient que le symbole du poisson apparaît si fréquemment sur les monuments de l'antiquité chrétienne. Il ne faut donc pas s'étonner qu'en d^pei-