‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 26 sur 211 · Ad Martyres, N · texte numérisé non relu

Ad Martyres, N

LE Dl SCOUttS AUX MARTYRS. 53

Non, sa conclusion est toute différente. Si Tintérêt d'une réputation éphémère a pu inspirer à quelques hommes une telle patience, qu'est-ce que le chrétien ne devra pas endurer pour acquérir une couronne incorruptible?

« Si la gloire terrestre, s'écrie l'éloquent écrivain, peut communiquer à l'àme et au corps assez de vigueur pour mépriser le glaive, le feu, la croix, les bêtes féroces, les tortures, afin de recueillir quelques louanges humaines, je puis dire que les souffrances de la vie présente sont peu de chose en comparaison de la gloire céleste et des récompenses divines. Si l'on estime à tel prix le verre, que sera-ce des perles? Qui refuserait de faire autant pour la réalité que les autres pour des chimères? Mais je laisse de côté la gloire mondaine. Ne voit-on pas aujourd'hui des hommes fouler aux pieds avec un misérable orgueil, et par je ne sais quelle maladie de rame, toutes les privations et toutes les cruautés de la lutte? Que d'oisifs une vaine affectation pousse au métier de gladiateur ! Ils aiment à s'exposer à la dent des bêtes féroces, et se regardent comme d'autant plus beaux qu'ils sont plus sillonnés de morsures et de cicatrices. Les uns se sont engagés à parcourir un certain espace sous une tunique enflammée ; les autres marchent avec une fermeté impassible sous les coups qui pleuvent sur leurs patientes épaules. Ce n'est pas en vain, bienheureux confesseurs, que le Seigneur a permis ces exemples dans le monde; mais pour nous encourager aujourd'hui et nous confondre au dernier jour, si nous craignons de souffrir pour la vérité et le salut les maux que d'autres recherchent pour la vanité et la perdition*. »

i. Ad Martyres, i v et v.

Voilà, Messieurs, la véritable conclusion qu'il faut tirer de la fermeté d'âme qui éclate dans les héros de Tantiq.uité profane. Eu citant ces traits de courage inspirés par l'amour d'une gloire éphémère, pour montrer que la résignation doit être à plus forte raison lé partage du chrétien appelé à jouir d'une récompense immortelle, TertuUien proposait aux martyrs de Carthage un puissant motif de persévérer dans leur résolution. Tandis que le désir de se survivre dans les sou-r venirs de la postérité, si efficace qu'on le suppose, ne saurait animer qu'un très petit nombre d'hommes, l'espoir d'un bonheur étemel, promis à tous, peut communiquer à chacun assez de force pour endurer les souffrances les plus cruelles* Sans doute, lorsqu'on a sur l'immortalité de l'âme les idées vagues et flottantes de Gicéron, l'amour de la gloire reste l*uii des mobiles les plus forts pour les actions humaines, et l'on comprend l'enthousiasme avec lequel cet homme, si sensible à l'honneur d'une grande réputation, célébrait le prix d'une récompense purement terrestre dans cette éloquente tirade :

« Salamine sera ensevelie dans la mer avant qu'on perde le souvenir de la victoire remportée à Salamine, et la ville de Leuctres sera détruite plus tôt que la bataille de Leuctres ne tombera dans Toubli. Des noms encore plus durables sont ceux de Ouriusj de Fabricius, deColatinus, des deux Scipions, des deux Africains, de Maximus, de Marcellus, de Paulus, de Caton, de Lélius et de bien d'autres Romains. Quiconque sera parvenu à retracer en soi quelques-unes de leurs vertus, et cela, non pas dans l'esprit des peuples, mais au jugement des sages, n'aura, si l'occasion s'en présente, qu'à marcher d'un pas intrépide à la mort, persuadé que mourir est le souverain ])ien, ou que du moins ce n'est pas un mal. Il souhaitera

L't. DISCOURS AUX MARTYRS. {(5

même d'être surpris au milieu de ses prospérités, parce que le plaisir de les accroître ne saurait être aussi vif pour lui que le chagrin auquel l'expose la possibilité d'en déchoir*. •

Je le répète. Messieurs, cet amour de la gloire, qui semblait à Gicéron d'une si grande force pour faire mépriser les souffrances et la mort, ne saurait avoir la moindre influence sur l'immense majorité des hommes, certains qu'ils sont d'avance que leurs noms ne passeront pas à la postérité. Si donc il n'y avait pour eux d'autre raison de sacrifier la jouissance au devoir, la loi morale n'aurait ni efficacité ni sanction suffisante. Quand TertuUien encourage les confesseurs de la foi par ^espérance d'un bien infini et accessible à tous, il montre la supériorité du christianisme sur les théories humaines ; et les millions de martyrs qui ont compris ce langage témoignent de sa puissance par l'empressement avec lequel ils couraient au devant de la mort. Mais, me direz- vous, ce langage ne serait-il pas encore plus noble et plus élevé s'il faisait abstraction de^ tout espoir de récompense pour s'appuyer uniquement sur le. motif du devoir? Dire à un homme: Souffi'ez patiemment pour Dieu, le ciel vous attend, n'est-ce pas l'exposer à faire de la vertu une question d'intérêt personnel où l'idée du devoir s'eflface derrière l'appât d'un gain? Certainement, Messieurs, si la vertu n'était que le résultat pur et simple d'un calcul d'intérêt, elle ne mériterait pas ce nom. Nous devons accomplir le devoir parce que c'est le devoir, pratiquer la vertu parce que Dieu la commande. Le motif principal de notre conduite doit se tirer de la loi elle-même, de nos obligations envers Dieu. Une activité morale d'où

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