‹ TertullienChapitre 538 sur 561 · M. Aur., Ij · texte numérisé non relu

M. Aur., Ij

tant à Tautre écraser les épaules et briser les reins de l'homme, combien ne vaut-il pas mieux le rejeter par cette espèce de suicide édifiant, et remonter vers le Père, après avoir souffert pour son nom ! Les anciens désabusés de la vie, ou les stoïciens à bout de constance \ ou les imitateurs des sages de l'Inde, se suicidaient, les uns avec calme, silence et dignité, comme Apollonius qui se laissa, dit-on, mourir de faim ; les autres avec un éclat dont la perfection cabotine fut sans doute atteinte par Peregrinus. Le christianisme semblait supposer le suicide et les païens, en appelant les frères desperati^ paraissaient exprimer cette impression \ Ne suffit-il pas, pour affirmer qu'ils la ressentaient, de se rappeler cette histoire que nous rapporte Tertuliien : des chrétiens se pressent en tumulte autour du tribunal d'un gouverneur; ils réclament le martyre et lui les renvoie, en leur disant que, s'ils sont las de la vie, ils ne manquent ni de cordes ni de précipices qui les aideront à s'en défaire ^

Pourtant le christianisme réprouva toujours le suicide, et il est aisé de comprendre pourquoi. Étant donné l'indispensable doctrine du libre arbitre, il est impossible d'admettre en théorie que l'impulsion qui pousse l'homme au suicide soit l'œuvre de Dieu, attendu que si Dieu veut faire don de la mort à sa créature, il n'a besoin que d'un acte de sa volonté souveraine. Sans doute, un tel argument pourrait s'étendre à beaucoup de cas auxquels les chrétiens ne l'appliquaient pas; on ne voit pas trop, par exemple, pourquoi Dieu a besoin le plus souvent de recourir à un homme, fût-ce un monstre, pour trouver l'exécuteur de ses desseins et l'instrument de ses colères; mais telle n'est pas la question pour le moment; Dieu, qui remet volontiers ses pouvoirs à d'autres pour les œuvres collectives, afin que le caractère personnel de l'action impressionne davantage les hommes, les garde tous sur les individus. Il est le dispensateur des exceptions et des grâces, des miracles et des guérisons, et si les démons donnent des maladies en s'introduisant dans le corps des hommes, ils n'ont pas le pouvoir de tuer sans la volonté expresse de Dieu. Le suicide ne saurait donc être qu'une application intempestive du libre arbitre contre les desseins d'en

1. Havei, Christ., Il, p. 263 et s., relève les traits essentiels de la doctrine de Sénèque sur le mépris de la vie et le goût de la mort qui ont, au premier abord, un air très chrétien.

2. De spect, i : Sunt qui existiment Christianos expeditum morti genus ad hanc obstinationem abdicatione voluptatum erudiri, quo facilius vitam contemnant.

3. Ad Scap., 5. — Voy. cette idée du désir de la mort prompte nettement exprimée par un martyr : Passio SS. Pionii, etc., XVI 11 Ruinart) : Noli esse violentus. dit le confesseur, sed rogum construe ut in tiammas sponte pergamus.

l'ktat d'esprit 3G3

haut : c'est un homicide '. Ce n'est pas qu'il n'y ait, en l'espèce, matière à argumenter, sur cette simple considération qu'un homme ne saurait s'élever contre les desseins que Dieu avait de prolonger sa vie, sans s'approcher en quelque manière de l'égalité vis-à-vis de Dieu ; mais nous retombons dans le problème du libre arbitre. Les chrétiens désapprouvèrent donc unanimement le suicide, et si quelques fidèles, au cours des persécutions, se laissèrent parfois aller à y recourir ', et restèrent tout de même martyrs et saints, ils embarrassèrent visiblement les docteurs, lesquels eurent à prouver qu'un tel exemple ne devait pas être suivi. Les théologiens n'eurent que la ressource de se retrancher derrière l'impénétrabilité des voies divines et de présenter ces pieux suicides comme l'exécution d'ordres inspirés et tout individuels \ Un chrétien ordinaire n'a pas le droit de diminuer l'épreuve, de tricher à la fois avec Satan et avec Dieu, et il doit reporter son désir de la mort à l'heure marquée par le Très Haut.

Mais quand vient cette heure, il la bénit, car elle est pour son âme l'aurore de la vie éternelle '', en même temps que la délivrance du mal de la mort et du péché \ sinon de la crainte du démon ^ Aurait-

] I. Justin, // Apol., 4, développe cette idée singulière qu'en nous donnant la mort, nous empêchons quelqu'un de recevoir la vie, d'être instruit dans la doctrine chrétienne, que nous détruisons autant qu'il dépend de nous le germe de

j l'humanité, que nous allons, par conséquent, contre les desseins de Dieu.

( Augusl., De civ. Dei, I, 20, condamne absolument le suicide, par simple appli" cation du précepte : tu ne tueras pas.

2. August., De civ. Dei, I. 17, nous dit que, lors du sac de Rome par Alaric, certaines vierges chrétiennes évitèrent le déshonneur par le suicide ; il ajoute : Quis humanus afïectus eis noiit ignosci? Mais (d", 25) il recommande bien de ne pas chercher à échapper à un péché par un autre; par exemple à l'adultère par le suicide. Sur ces cas de suicide, réellement fréquents en temps de persécution, voy. partie. Eus., H. E., VIII, i 2, 2 et s. ; VIII, 14, 17 ; il n'a pas un mot de blâme, au contraire, en racontant le suicide de chrétiennes désireuses d'éviter les derniers outrages.

3. August., De civ. Dei, 1, 21, cite, par exemple, le cas de Samson; voy. de m. De civ. Dei, I, 26.

4. Lact., Inst. div., III, 19, 10 : mors .. .translatio est ad immortalitem; elle n'est un mal que pour ceux qu'elle conduit aux supplices éternels.

5. Pour les lidèles, le jour de la mort devient le dies natalis. (Nombreux exeinpies dans Le Blant, Inscv. chrét., I, p. 92, n. 7). Sur le sentiment de joie devant la mort que doit éprouver le chrétien, voy. partie. Le Blant, Inscr. chrét., I, n" 44 : . . . Beatior in Diio condedit mentem, n" 412 : Faedula quae mundum, Domino miserante, reliquithoc iacet in tumulo; /«5C/-, chrét-, Is'oiiv. rec, r\° i3o : ...XXX\'II1 etatis sue anno mortem perdidit, vitam invcnit quia auctorem vite solum delexit; Ambros., De bono mortis, en entier, noi. IV, i3; De excessu fratris sui Satyri, 1,70; et surtout Cypr., Testim., 111, 58: Neminem contristari morte debere, cum sit in vivendo labor et periculum, in moriendo pax et resurgendi securitas; Cypr., De mortalité, en entier, not. 3, qui établit qu'il n'y a de vrai bonheur pour le chrétien que dans la mort.

6. Le démon inquiète, en effet, quelquefois le chrétien dans sa tombe : Le Blant, Inscr. chrét., Nouv. rec, p. 4 et s.

il quelque regret de la perte de son corps que l'espoir de la résurrection le consolerait '. Ses parents qui n'inscrivent généralement pas sur sa tombe ce qu'il a été et ce qu'il a fait dans sa vie, qui souvent même ne tiennent compte, pour y indiquer son âge, que du temps qu'il a passé dans la foi, y marquent au moins la date de sa mort\ Ils font effort pour ne pas le pleurer \ ce serait douter de sa vie éternelle "* ; ils proclament qu'ils reposent maintenant dans la paix '% qu'il se rafraîchit dans le Seigneur, qu'il est autrement tranquille que dans la vie terrestre et qu'il attend avec patience la résurrection promise ^. Toute représentation funèbre ou seulement triste est bannie de sa tombe, les figures qui peuvent l'orner expriment au contraire la joie et l'espérance ; si le défunt lui-même est représenté, il Test sous la forme orante, telle qu'il se montrait durant sa vie quand il faisait sa prière. Les cimetières ne sont en aucune manière des lieux tristes; on y vient journellement, on y vit, pour ainsi dire; soit dans les catacombes, aux heures de la persécution, et aux premiers siècles, soit dans les églises construites autour des tombes des Saints et elles-mêmes enveloppées de tombes, quand le christianisme eut la force de paraître au grand jour. On v mange et

1. Ambros., Expos, evang sec. Luc, VI, 62 : Tibi resurrectionis fides, non mortis est species, sed quietis.

2. Le Blant, Inscr. clirét., I, Pré/., p. xc, montre que celte habitude chrétienne ne triompha d'ailleurs pas aisément de l'instinct et de la tradition, qu'elle ne fut définitivement et universellement admise qu'au vi« siècle.

3. Le Blant, Inscr. clirét., L Préf. p. xc; De patien., 9: ne contristemini dormitione cuiusquam sicut nationes, quae spe carent; Cypr.,Z)f mortalit., 20. Le Blant, Inscr. chrét., I, p. gS et s., remarque, pour bien préciser cet effort, qu'à part quelques inscriptions métriques, où les exigences du vers ont ramené, en plus ou moins grand nombre, des lambeaux de formules païennes, on ne rencontre, pas sur les monuments chrétiens, « de mentions qui dépassent les bornes d'un regret pieusement soumis à la volonté divine ». Au contraire, de nombreuses inscriptions nous montrent les larmes taries par l'espérance de la vie future. Jamais rien des conclamationes et des symboles funèbres des païens ne parait sur les marbres chrétiens. Les quelques pages de Le Blant étayées d'exemples lapidaires nombreux, constituent une véritable étude de la question.

4. S. Paul de Noie, Poem. XXXII, vers 43, qualifie ce sentiment, pourtant si naturel, d'impia pietas. Clém. Alex., Strotn., VII, 11, 63, dit que le gnostique vit sur terre, mais qu'il ne s'attache pas à la terre et qu'il a toujours présent à l'esprit le mot de l'apotre Pierre à sa femme qu'on menait au supplice: « Souviens-toi du Seigneur ». S. Cyprien écrit le De mortalitate tout exprès pour établir que le chrétien est dans la vie comme un voyageur sur une route périlleuse : tant mieux pour lui s'il peut abréger son voyage et être plus vite au bout. 11 est donc permis de regretter un parent qui s'en va, mais il n'est point convenable de le pleurer; voy. partie. De mort., i5 ; 22 ; 25 ; 26.

5. De anima, 5i : ...cum in pace dormisset. Ambros., De bono mortis, III, 12 : Sola est mors requies viro. Les inscriptions des catacombes répètent ces idées et ces formules à satiété.

6. Le Blant, Epigr. chrét., p. 12, signale avec raison comme exprimant particulièrement bien ce point de vue, l'inscription: Beatior in dno condedit mente m [Inscr. chrét., I, n" 44).

l'état d'esprit 565

on y boit — trop parfois — au point que, lorsque la primitive simplicité commença de se perdre, de bons esprits, nullemem enclins aux exagérations dans le scrupule, comme S. Augustin, s'en trouvèrent très émus '. Ces pratiques prouvent clairement que les chrétiens s'efforcent d'éloigner d'eux l'idée, si naturelle à l'être, de la tristesse de sa fin.

C'est en vue de ce voyage dernier que l'homme qui croit s'oriente ; la pensée de sa mort imminente le hante à toute seconde ^; c'est par elle qu'il se conduit conformément à la loi divine dans la vie terrestre \ qui n'a de valeur que parce qu'elle est nécessaire à la conquête de la vie éternelle ^ C'est le contraire de la conception païenne. Horace disait : « Jouissons, car peut-être nous mourrons demain. » — « Jeûnons, mes frères, répond Tertullien, car peut-être nous mourrons demain \ » Lorsqu'il mourait, le chrétien emportait cependant un double regret que partageaient ceux qu'il laissait derrière lui. Son corps, privé de sentiment, allait retourner à la poussière qui l'avait formé et, dans la paix du tombeau, ou à travers les hasards d'une sépulture indifférente à l'àme ^ il lui faudrait attendre que la trompette de l'ange, rassemblant ses éléments dispersés, le remît debout pour le jugement dernier et la suprême récompense. Jusqu'à ce jour, son âme seule remontait vers Dieu et il ne jouissait du bonheur éternel que de la moitié de son être ; les promesses prophétiques ne devaient, en effet, recevoir leur plein accomplissement qu'à l'heure de la résurrection qui était proprement l'heure de la fin du monde. Peu importait que, par un attachement singulier à des délices terrestres, il est vrai, épurées et choisies, on crût au millenium, ou qu'au contraire on pensât que la résurrection devait être un prélude immédiatement suivi du jugement et de la destruction matérielle du monde : dans un cas comme dans l'autre, il fallait que la vie terrestre régulière prît fin pour que le bonheur du chrétien expirant fût complet. En outre, il gardait dans l'autre monde, le regret d'abandonner, au milieu des orages et des tribulations, des êtres qu'il pouvait chérir, à la condition de ne les aimer qu'après Dieu : il les

Page 1