DEUXIÈME ADDITION
Le Lundi îl Moïse 68 (21 Janvier 1856).
Paiini mes treize exécuteurs testamentaires, cinq résident habituellement à Paris. Un seul des huit autres se trouve actuellement au centre occidental. Mon Testament n'a pu jusqu'à présent être lu que de ces six, dont chacun Ta soigneusement examiné, sans qu'aucun lait encore copié.
Quatre d'entre eux m'ont déjà manifesté les impressions que cette lecture leur a produit. Une seule de ces communications m'a pleinement satisfait, dans une admirable lettre de M. Lonchampt, que j'ai lue à la Société Positiviste le Mercredi 0 Moïse. Cet éminent disciple y fait surtout ressortir l'immortalité que cette mission procurera nécessairement à ceux que j'en ai
chargés, qnnnd mon Testament deviendra public, sous l'un quelconque des modes indiqués.
Les trois auties communications m'ont lait [dus ou moins apeicevoir une vicieuse tendance à ciitiquer, sans plus d'utilité que de compétence, mes expressions, et même mes sentiments, envers mon indigne épouse.
Aucun testament ne serait possible si ses exécuteurs devaient partager les dispositions du testateur, ou si celui-ci devait conformer son langage à leurs goûts. Une telle mission reste naturellement bornée aux opérations qu'elle détermine, sans que leurs organes deviennent jamais responsables des sentiments qu'ils sont incapables d'apprécier. Faute de cette réserve chez les uns et de celte libeité chez l'autre, le tableau spontané de la dernière situation d'une àme dégénérerait en une froide comédie. Cette attitude finale serait spécialement contradictoire dans le philosophe qui sut, en tout temps, Virrc an f/rdiid jour.
En voyant d'éminents disciples méconnaître des convenances aussi claires, j'ai bientôt constaté qu'ils subissaient un nouvel accès de la maladie révolutionnaire dont les positivistes actuels sont souvent atteints d'après leur origine ordinaire. Quoiqu'on proclame complets ceux qui ne rejettent aucun dogme important, je n'ai choisi que des exécuteurs testamentaires chez lesquels la régénération a déjà passé des convictions aux sentiments. Mais, même parmi cette élite, la conversion a rarement atteint son troisième et dernier degré, seul décisif dans la pratique, en s'étendant jusqu'aux habitudes, qui restent le plus souvent révolutionnaires, du moins au début de chaque épreuve. La vie publique m'a fréquemment manifesté la disposition initiale de mes meilleurs disciples, en toute grave occurrence, à développer contre moi la présomption et la défiance qui caractérisent la maladie occidentale. 11 suliit ici de citer la crise dictatoriale en IcS.'ii. et, deux ans après, l'institulion du chaste piéambule propre au mariage positiviste: une violente insurrection éclata, dans l'un et l'autre cas. paiini ceux qui liient(M furent le mieux ramenés à l'ordre. Ces conflits toujours imminents résultent du scepticisme d'où partirent presque tous mes disciples actuels, et constituent la plus douloureuse fatalité de la situation sans exemple où je suis placé comme régénérateur.
Tandis que saint Paul et Mahomet, au milieu de luttes acharnées, obtinrent des dévouements complets, je puis, sans attaque extérieure, être, à chaque instant, abandonné de tous les miens, d'après les habitudes dues à leur négativisme primitif.
Je ne surmonterai celte falaiilé quesi la longévité de Kontenelle me permet un meilleurascendant sur les fils, vraiment régénérés, de mes disciples actuels, assez convaincus des dangers du scepticisme pour en préserver leurs enfants. Toutefois, je n'avais pas piésumé que la ((Midance insuireelionnelle s'élendrait de la vie publique jusqu'à la vie piivé(\ s\ii-toul chez mes exécuteurs testamentaires. Le début de la présente année restera tristement marqué par une expérience qui montre combien, depuis leur dernier accès révolutionnaire, mes meilleurs disciples ont peu marché vers leur complète régénération. Il faut insister sur cet indice, lelatif à la principale source de la lenteur qu'éprouve l'avènement de la religion universelle dans un milieu qui ne peni lui r(''sisler (|ue passivement, faute de eonviclious contraires. Sans une telle situation, la seule doctrine complète, concordante, et même opportune, aurait déjà surmonté le coupable silence d'une presse anarchique, si l'influence de ses meilleurs apôtres ne restait habituellement paralysée d'après leur ins\ibordinalion spontanée.
Ces motifs m'ont conduit à saisii' une occasion aussi décisive de signaler le principal vice des positivistes actuels, en réunissant, hiei- Dimanche 20 Moïse, les six exécuteurs testamentaires maintenant présents à Paris pour écouter chez moi les communications propres à ce cas. Directement destinées à justifier et compléter mon testament, elles doivent indirectement rectifier la déviation qui les nécessita. La nature révolutionnaire des réclamations est déjà sensible d'après leur frivole incohérence, qui, dans une doctrine toujours relative, transporte l'absolu théologico métaphysique, confond la vie privée avec la vie publique, et la situation transitoire avec l'état normal. Mais ces remontrances sont mieux jugeables sous l'aspect moral : critiipiant le testateur sans améliorer le testament, elles me supposent poussé, par des motifs personnels, à violer les règles
TESTAMENT D'ALtiLSTH CUMTK. 29
que j'ai fondées. Quoique l'évidente inanité de ces reproches ne niéiitàt aucun examen, il me sulîisait de les voir surgir cliez de dignes disciples pour sentir la nécessité de m'expliquer. Taxé de dureté par de vrais amis, j'ai prévu que mes adversaiies m'accuseraient de cruauté, surtout après ma mort, si je ne rompais aujourd'hui le généreux silence qu'on a toujours exploité contre moi. Plus on attaquait mon langage, plus je devais développer, dans un cas pleinement décisif, des explications que je dus auparavant ajourner faute d'opportunité, nialgié les inconvénients de celte longue réserve.
Outre ma défense personnelle, inséparable de mon ascendant social, je dois surtout protéger les deux seuls êtres qui m'aient réellement apprécié : leur calomniatrice peut tout nier et tout inventer pour se satisfaire. A mesure que les années s'accumulent sur la tombe de mon angélique compagne, l'état confus des mémoires actuelles permet d'attribuer à ma sainte passion la coupable conduite de mon indigne épouse. Mon incomparable iille adoptive reste plus exposée aux atteintes de la langue envenimée qui suppose d'infâmes motifs à mes meilleurs actes et trouve des propagateurs pour toutes ses calomnies. Il fallait donc défendre mes deux anges principaux, et même ma vénérable mère, dont la mémoire est habituellement attaquée. Treize ans de paix m'ont procuré le calme qu'exige ce triple devoir ; celle qui pouvait alors se juger et se repentir n'a jamais su se reconnaître aucun toit. Son attitude actuelle indique comment elle interpréterait mon silence si je meurs avant elle, suivant l'hypothèse propre à mon testament. Les auxiliaires dont elle est déjà pourvue seront beaucoup multipliés et fortifiés par ma mort, d'après l'ensemble des antipathies que le fondateur du positivisme doit naturellement inspirer aux meneurs de la presse occidentale.
Tous ceux qui, craignant la discipline intellectuelle, voulurent jadis m'empêcher de transformer la science en philosophie, furent finalement groupés autour du principal représentant de l'anaichie académique. Leur puissance officielle, et la dépendance où je me trouvais envers elle, dirigèrent alois la persécution contre mon existence matérielle. C'est aujourd'hui ma réputation, privée et. publique, que peuvent seule attaquer ceux qui, craignant la
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discipline morale, veulenl nrenipècher de transformer la philosophie en religion. Ils seront spontanément ralliés sous l'écrivain accrédité qui, devenu le champion dévoué de mon indigne épouse, représente le mieux l'ensemble des résistances, académiques et révolutionnaires, à ma reconstruction du pouvoir spirituel. Sa stérile adhésion au dogme l'ondamental de la religion positive i)iocure à cet ennemi l'apparence d'un ami. depuis le vain replàtj-age que j'eus l'indulgence de tolérer un an après la rupture décisive de 185:i. Quoique son assistance provisoire ait toujours été plus bruyante qu'efficace, et malgré qu'elle soit entièrement épuisée, l'éclat qu'elle a jeté sui- lui facilitera des attaques où l'on semblera respecter la doctrine en critiquant le fondateur, .le devais donc faire spécialement sentir à mes meilleurs disciples combien leur digne subordination devient indispensable dans la seconde lutte du positivisme, moins brutale mais plus grave et plus prolongée que la première.
Afin de mieux remplir les divers devoirs propres à la séance d'hier, je l'ai commencée en exposant les considérations précédentes, que j'ai représentées comme allant être ajoutées à mon testament et finalement publiées avec lui. Ce préambule m'a conduit à caractériser mon passé conjugal, en lisant mes deux lettres décisives du 10 Janvier 1847 et du 0 César 63 (28 Avril IS.")!) , précédées chacune de celle qui la provoqua chez l'indigne épouse et son cliaiiiijioii. La seconde et principale (•((uimiiniralion fut d'abord destinée à repousser l'ignoble attaque suscitée, en IS.'il, au sein de la Société Positiviste, i)ar celle qui voulait m'iiilcrdiic de proclamer la gratitude due à mon éternelle collègue. Pour consolider l'explication, ces (\eu\ couples de lettres seront désormais annexés à mon testament comme pièces justificatives, envers les treize exécuteurs, le public, et la postérité.
l'ne des trois remontrances ayant aussi blâmé mes allusions à ma persécution polytechnique, un éclaircissement depuis longtemps promis résultera d'une autre adjonction, comprenant mes trois lettres officielles de 1844. (jue le maréchal Soult sut dignement apprécier.
D'après l'ensemble de cette séance et de ses résultats durables.
TESTAMENT DWl'CîUSTE COMTE. :il
mes principaux disciples, et par eux tous les autres, seront assez avertis et préparés pour la longue lutte qui va commencer. Quoiqu'un noble silence doive seul répondre aux attaques habituelles de la presse lévolutionnaire. sans jamais troubler ravènemenl naturel de la relig-iou universelle, il fallait pouvoir, en temps opportun, détromper ceux qui le méritent.
Relativement à la postérité, ce complément nécessaire de mon testament et la partie correspondante de ma biogi-aphie exerceront une réaction durable en caractérisant une légitime répartition de l'éloge et du blâme. Si ma mémoire doit glorifier quelques types féminins, dont plusieurs ont déjcà prévalu, leur apothéose sera consolidée par une tlétrissure exceptionnelle qui fera mieux ressortir ma justice, l'n régime qui doit exalter le sexe alîectif pourrait le détourner de se perfectionner si la vie du fondateur ne venait spontanément rappeler jusqu'où peuvent aller les anomalies féminines. De même, les glorifications masculines que j'aurai liées cà la mienne gagneront au contraste résulté des réprobations motivées. Pour consolider la discipline universelle, il importe que des exemples décisifs apprennent aux puissants qu'on ne saurait impunément attenter aux élus de l'Humanité, surtout quand ils sont aimés et ser-vis par des déesses.
En terminant cette séance, j'ai spécialement annoncé l'existence d'un secret tellement grave que, si je le divulguais, mon indigne épouse serait même abandonnée de son principal défenseur. J'en fis, en 1826, sous le sceau de la confession, mon unique confidence au célèbre La Mennais, devant son meilleur disciple M. l'abbé Gerbet, au début de ma crise cérébrale. Pendant mon discours du 13 décembre 1842 au Tribunal de Commerce de Paris, je m'aperçus que ce secret était coniiu de deux chefs révolutionnaires qui s'entretenaient, à voix basse, derrière moi. Que cette connaissance provînt du confesseur, ou plutôt des diverses personnes qui l'eurent même avant moi, je dus toujours gaider un silence capable de neutraliser tous ces propos. Néanmoins, ma généreuse réserve, que je comptais rompre envers ma sainte compagne, doit se subordonner à la juste défense de ma personne et de mes trois anges. Voulant conserver à la malheureuse tous les ménagements compatibles avec ce devoir, je ne déclarerai le
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fatal secret que si ma moit piécède la sienne, et je retardeiai cette communication jusqu'à mon dernier joue. Cette lésolution m'obligeait, en vue d'éventualités toujours possibles, à faire actuellement une seule conlidence ; je me suis tionc ouvert, I^undi doiiiier [\ Moïse, à ma consciencieuse Sophie, dont je garantis la liaifaile discrétion, uièine envers son digne mari.
].,a conclusion de cette séance m'a conduit à pourvoir au cas où mes e.xplications détermineraient quelques-uns de mes exécuteuis testamentaires à lefuser l'office que je leur ai proposé. J'ai donc averti que, sans jamais cesser de respecter, en vue des intentions, les scrupules même ([ui nu^ {laraîtraient vicieux, je serais toujours prêt à remplir chacpie lacune, à mesure (pi'elle surviendrait. Quoi(|ue mes treize choix se soient naturellement diiigés vers mes meilleurs disciples, après (|uinze mois de secrète scrutation, j'ai regretté de n'y pouvoir consacrer des noms presque aussi dignes d'un tel honneui-. Chaque vacance me permettra de léparer, sans scrupule, une omission que je déplore : la rareté des vrais positivistes ne m'empêcherait pas de renouveler, au besoin, toute la liste d'élite. Si les nouveaux élus se trouvaient naturellement intérieurs aux anciens j)our la i)osition et même le talent, ils ponrraieid mieux leniidir les conditions de confiance et de soumission (|ui doixt'nf surtout convenir à cet olfice.
TfiOlSIÈAfE Af)l)ITf().\.
\a- JiuKli -2'! Homère 68 (21 Février 18Mi).
\iiulant laisser à Don José Flôrez un souvenir s})écial de la piofonde estime que m'inspirent son cœur, son es[)rit, et son caractère, je lui lègue la petite édition, en quatre volumes in-18, qui me sert, depuis longtemps, à relire annuellement l'incomparable épopée de Cervantes. Je regrette de ne pouvoii' mieux témoigner ma gratitude à l'éminent disciple qui seul a jdeinement caractérisé l'ensemble de ma nature en me qualifiant de siinipiiliro liloxofd.
TESTAMKXT D'ACcrSTR COMTE. .33
OIATHIÈME ADDITION,
Le Mardi 8 Aristotc GS (i Mars 180G).
L'un (le mes exéeuleiiis (estainentaiie.-;, mou excellent disciple M. le (locteiii- liohiiiel. m'a digiiemeiit sif^iialé, d'après sa réceiile lecture de mon teslameiit. le besoin d'une mesure complémentaire que j'ai diiectemeid ado|)lée et (|ue je viens d'exécuter. Elle concerne le secret annoncé dans l'avant-derniei- alinéa de la deuxième addition. ])'api-ès ses sages avis, la confidence (lue je lis à ma lille adoptive serait, apiès ma mort, insullisante et même illusoiie, si je n'en faisais l'objet actuel d'un écrit spécial, destiné d'ailleuis à n'être jamais lu que par mes exécuteuis testamentaires et seulement (piand j'auiai cessé de vivre. Sans cette contirmation, la déclaration verbale de l'excellente Sopliie n'aurait assez d'autorité (pi'auprès de mes meilleuis (lisci})les. Nos ennemis ne man(|ueraienl pas de représenter l'accomplissement de ce devoir comme une calomnie imaginée par ma tille adoptive. Us se sont déjà montrés si peu scru])uleux contre elle qu'on doit tout attendre de leur part pour défendre mon indigne épouse. Mais la précaution indiciuée les forcera de tourner sur moi-même une accusati(m (|ui dès lors ne saurait obtenir aucun crédit sérieux.
Fne suspension imprévue et passagère de ma nouvelle élabora tion m'a })eiinis liiei- de léaliser ce complément m'^cessaire d'une mesure qui. j'espèie. n'aura jamais besoin d'exécution. Sous le titre: Addilioii scnrle (iii Icsiiinicnl (rAinjiisIc Comte, j'ai rédigé ce pénible récit, renfermé dans une enveloppe scellée de mes trois cachets usuels, et pourvue d'une inscription destinée à prévenir toute lecture illégitime. Avant de clore cette déclaration, je l'ai complètement lue à ma fille adoptive, ([ui l'a pleinement reconnue conforme à ma confidence verl)ale.
Si je survis à mon indigne épouse, je détruirai cetle pièce, et le fatal seciet restera toujours ignoré, grâce à la scrupuleuse discrétion d(^ mon unique (léi)osilaiie. Dans le cas contraiie. le zèle et la sagesse de mes exécuteurs testamentaires détermineronl l'usage qu'ils doivent faire d'une telle (bV-laration poui' défendre ma mém-oire et l'honneur des miens. Afin de comi)lèler celte opéra-
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tidii. j';ù dû consaciei- la piésoiite addition à proclamer ses motifs, sa iiatuie, et son accomplissement.