Testament de J.-B. Louvet, représentant du peuple
Je recommande mon ame à Dieu j je prie Saint- Jean-Baptiste , mon patron y d'intercéder pour moi auprès du très-haut, pour qu’il veuille par les mérites et -es plaies de N. S. J. G. m’accorder le pardon de mes péchés, lis sont nombreux.
L’ambition dont je fus dévoré dès mes plus jeunes ans , me rendit successivement flatteur méchant et ingrat, selon les tems et les circonstances. Avant la révolution je sentis ue pour fixer sur moi les regards , et pour sortir de 1 obscurité à laquelle la nature m avoit condamné, il failoit flatter les grands Je composai mon roman de F aublas , ouvrage dans lequel les mœurs sont sans cesse outragées; mais il falloit applaudir à cette dissolution profonde qui flattoit les goûts des gens fortunés, ou renoncer à mon plan d’élévation : je choisis U premier de ces partis.
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Les espérances que j’avois conçu alloient sè réaliser, lorsque la révolution vint détruire mes projets de fortune. Habile à clianger de masque, je pris celui qui pouvoit favoriser l’exécution du nouveau plan que je m’étois forme. Les jacobins Venoient d’ouvrir leur antre , je m y précipitai. La popularité dont jouissoit Lafayetle , leur portoit ombrage; j’oubliai que dans mes premiers ouvrages j’avoîs fait un éloge pompeux des taiens et sur- tout des vertus civiques de ce jeune guerrier , et je ne m'attachai plus qu a Te déchirer , et à le rendre odieux à ce même peuple -dont il étoit l’idole.
Cette première tentative ayant réussi , les jacobins conçurent la plus haute idée de mes talens et résolurent de les employer le plus avantageusement possible aux projets de la société. Je fus tour-à tour attaché au comité de correspondance du club , et à la rédaction d’un journal-affiche qu’il payoit : de sorte que Je poison de mes écrits se répandit à la fois et dans les départemens et dans Paris , dont il étoit sur-tout utile de corrompre l’esprit.
-Pour prix de ces importans services je préten-. dis à la place de ministre de la justice ; mon nom devoit être présenté au roi ; mais Robespierre et tous ses cordeliers traversèrent mes desseins. On me préféra lé lourd et sot Du-canthon. Je dissimulai mon ressentiment ; mais Je ne résolus pas moins de me venger.
Les élections approchoient ; craignant d'étra encore oublié , a l’exemple de Marat, je m’indiquai modestement dans un placard pourétra élu. Mes vœux furent exaucés , et le départ^nStit d». Loirojt ma iiQnmia son. représentâO^:
4 la convention nationale. Aussi tôt je d(înonçai Robespierre, autant pour perdre mon ennemi que pour usurper sa popularité.
Ma dénonciation quoique vraie au fond ^ renfermoit tant de niaiseries , qu’elle ne pro^duisit pas l’effet que j’en avois espéré. Jecontinuai cependant ; mais le parti de mon antagoniste plus audacieux que le mien , fit le 3i mai. Proscrit et obligé de fuir pour conserver ma tête, j’émigrai en Suisse ; j’y restai pendant tout le teins que dura le règne de la terreur.
^ Le 9 thermidor me fit rentrer en France 5 ^ bientôt après je jouis du décret qui rappelloit au sein de la convention les malheureuses victimes de la tyrannie.
Combien je flattai alors les pa-oles d’honneur auxquels je devois mon rappel , et que depuis j’ai si maltraités ! combien l’air homicide du réveil du peuple avoit alors de charmes pour mon oreille ! Je me rappelle encore ce jour où je commençai à le détester ; j’étois dans ma boutique , mon spingole sur l’épaule et chantant la marseilloise ; une troupe de pa oies panacées vint in étourdir de ce refrein : Guerr& à bous /ej Aussi tôt je n» agite,
j’entre en fureur : inutilement rna Lodoiska veut m’arrêter , j’arme mon spingole et je mer précipite sur les chanteurs que je couche en joue ; mais Dieu qui voulut' in épargner un crime , ne permit pas que mon arme fut chargée; sans cela je faisois leu.
Enfin , jen'étois encore qu’en travail de queU ques parties de la constitution de l’an 3 , lorsqu© Je fis la Sentinelle , pour empêcher quelle ne fut violée. DepuiS;. voyant qu’elle étok disposéeà
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accorder ses faveurs à tous ceux qui Vadmiroîent, je crus qu'il falloit empêcher qu’elle ue se prostituât , et je voulus la faire renlermer. Mais Dieu ne permit- pas qu’une aussi bonne œuvre fut mise à fin ; il me frappe et je n’ai plus que le tems de disposer de ce qui me reste.
Je recommande à mes héritiers et à mes amis, s’il m’en reste , la plus grande simplicité pour mes obsèques. J’invite tous les jacobins à assister en costume à mon convoi ; je les prie de ne pas me refuser ce témoignage de reconnoissance que i’ai bien mérité de leur part. Je, désigne pour
Ï)orter les quatre coins du drap , mes dignes colègues , Poultier , farai des lois . Lebois , l’ami du peuple , Charles Duval , rbomme libre de tous les pays et le batave Dusaulchoy.
J'invite ma belle Lr doiska à se consoler de ma perte e* à songer qii’elle se doit au petit suisse , que je lui laisse pour gage denotre amour ; quelle lui apprenne à soutenir dignement la gloire de son père.
Ma première intention étoit de léguer mon esprit à Dorn Poultier ; mais j ai été retenu par la crainte qu’i! ne fut inhabile à me succéder en cette partie. Je le prie de se con tenter de l’un des denxiîels ; qui me tiennent lieu de cœur. Je réserve l’autre pour mon collègue , M. J. Gbenier. jibondance de bien ne nuit pas.
Je desire que Dupont de Nemours , rédacteur de fHistorien , oublie les petites tracasseries que je lui ai suscitées , pour lui donner en ce u ornent extrême une preuve de reconciliaticn, ;e lui légué mes 5'j abonnemens et demi de la Sentinelle , cela fait toujours nombre. Je lui observe à l’égard du demi abonnement , que je ifai jamais pu obte-
nir de celui qui l’a fait que la mo* tié du prix , c’est un patriote pur ; mais peu aisé. Il faut avoir égai'd à sa situation. ,
. Je prie Mon ieur Suard , si toute fois , il s’est trouvé offensé par tout ce que j’ai publié contre lui dans la sentinelle , de croire à mon repentir sincèrè. Je le remercie des leçons d’histoire et de géographie qu’il a bien voulu me donner ; grâce à ses soins je sais maintenant que Charles- Tovvn n'est point une propriété anglaise , mais bien la capitale de la Caroline ; qu’un lord ne s’amuse point à faire des traités de théologie , et qu’il n’y a tout au plus qu’un cardinal qui puisse ainsi passer son teins ; que perge segiiar n’est point un nom propre , etc. , etc. Je toudrois pouvoir lui offrir quelque <5hose qui put me rappeiler à son souvenir , je ne vois que ma haine qui Soit digne de lui ; mais aü moment de mourir on n’a plus la force de haïr. Je lui légué donc ma femme c’est un autre moi-méme.
Je lègue à Fréron mes articles de la Sentinelle contre les royalistes du iVlidi. il pourra y trouver par fois d’excellentes sorties contre les compagnons-Jésus et ceux du Soleil : avec un peu d’adresse et siiamais le bon tems revient , il pourra ' même s’en servir utilement contre Isnard , Cadroy , Cliambon, Mariette , Rouyer, Guérin et autres chouans de cette espèce.
Je légué au frère de Barras ma radiation de la liste des émigrés.
Je lègue à chacun des citoyens , Roux, de la Haute-Marne, Pons de Verdun , Tallien , Dubois-Crancé et Florent-Guy ot , composant la commission des cinq sauveurs , un exemplaire delà loi du 3. brumaire , relié en peau de chouan.
Je légtiie de plus à T un joli petit recueil (Jè
souvenirs sur la journée du 2 septembre , ainsi qu’un exemplaire sur papier velin des discours de Thibeaudeau et Reveillére l’Epeaux , prononcés dans la séance du 3 brumaire an 4. Ces ouvrages lui apprendront à connoitre ses ennemis.
Je lègue à mon collègue Sieyes , mon courage ét mon espingole ; je Tinvite à ne jamais quitter ni l’un , ni l’autre.
Je lègue ma mémoire et mon laconisme à Lecointe-de-Puyravaux. Je désire que la première lui serve mieux qu’elle ne m^a servi , dans la discussion sur la haute-cour de justice (i ) ; le second sera sur tout utile au conseil en le préservant de l’ennui que lui fait par fois éprouver le légataire.
Je légué à mon noble fronts pour rap-
prendre à ne pas rougir de tout ce qu’on pourroit dire Ou penser de ce quai a fait dans les départemens de l’Ain et de PJiône et Loire.
Je lègue mes yeux au directoire exécutif ; ils lui serviront à voir des complots ou il n’y en a pas.
Comme mon collègne Chazal est un jeune homme de la plus grande espérance ; un jeune homme qui lit déjà tout couramment les discours de Sieyes, je lui lègue ma maniéré de débiter à la tribune en l’invitant à ne pas remuer ses bras l’un après l’autre ; ce qui lui donne tout-à-fait l’air d’un prédicateur de marionettes.
Je kgue mes cheveux à Cambacérès pour l'empécker de porter perruque.
Je lègue trois chemises au rédacteur du ba-
' ( I ) 'Louvet veut sûrement parler du superbe dis* ©ours quW a raté à la tribune dea Cinq-Cents.
tave. lies tems sont durs et dans le métier qu’i^ fait tout n’est pas profit.
Mes deux autres serviront à faire des mou- - choirs à Guyomard, cela conservera les manches de ses habits.
Je lègue à mon collègue Bellegardema modération et mon sang-froid , en lui recommandant d’en user souvent.
Je lègue aux ex-conventionnels non reélus l’article inséré dans le numéro 470 de la Sentinelle , sur la nécessité d’un nouveau gouvernement révolutionnaire» L’ espérance fait uiurç V homme.
Je lègue à la citoyenne Cabarus , à présent madame Tallien , mon Emilie de Karmont , ou te di'vorce nécessairei
Je lègue au ministre de la police. Cochon, quelques-uns des arrêtés de son prédécesseur. C’est celui-là qui savoit son métier !
Comme Bentabolle a vraiment la tournure d’un ci-devant , je lui lègue ma terre de Couvray , ,^vec tous les droits honorifiques. Je lui lègue de plus , pour lui servir à faire son entrée dans son nouveau domaine , la paire de bottes avec laquelle je suis revenu de Suisse, et trois livres pour y faire mettre des semelles neuves.
Je lègue ma culotte de coutil rayé au chevalier M-éhée, le dom Quichotte de la révolution, en le priant de se rappeller qu’un grand prophète , avant de monter au ciel , donna son manteau à son disciple.
Je lègue à Charles Lacroix , ministre des relations extérieures , mes connoissances géographiques. On assure qu’il en a ^rand besoin.
Je lègue à M.... de D...., ma dénonciation, contre la conjuration du due d’Orléans.
Je lègue au beau sexe , que j’ai toujours aimé ( comme on n’en peut clouter depuis mon mariage avec Lodoiska), mon éloge de Feraucl , dans lequel je me suis plus occupé des femmes que de la victime dont j’étois chargé de déplorer la perte.
Je légué à Drouet mon amour pour la constitution de
Je lègue à Mils, Belley et Poisson, dép. de S. D. , le reste de mon pot de pommade de concombres, pour blanchir leur teint ; j’ai toujours remarqué qu’ils avoient quelc|ue chose de noir dans la hgure.
Comme je me suis apperçu que Chénier est fait pour occuper une grande place , je lui cède celle que j’ai droit de prétendre au Panthéon , et le prie de l’ajouter à la sienne; il y sera plus à l’aise.
Je iégue au Gardien de la fconstitutiou la clef de la boîie dauslacfuelle on doit la renfermer.
J e lègue à Job-Aîmémesrèllexious sur la loi du 3 bru*» maire. '
Je lègue à la jeunesse parisienne l’avanf-propos de mes ijiielejues notices. Qtiantum mutatus ab illo.
Je lègue à l.aka/ al te seul exemplaire qui me reste du rudiment de Lbomondetun extrait de l’orthographe.
Jinstituc pour mon exéculeurtestameniaire le citoyen B.... , le priant d'accepter pour prix des peines et des soins qu'il prendra une petite peau de caméléon qu’il trouvera dans mon secrétaire.
Telles sont mes dernières dispositions et volontés ,
* doût je recommande la stricte execution , etc.
t’Imprtwiru du Cpurier du Corps législatif et de la guerre « rus Pü-upée^ 5. '