‹ Testament poétiqueChapitre 41 sur 112 · ILLUSION · texte numérisé non relu

ILLUSION

Le soleil en suspens au bord de l'horizon

Gomme l'hostie ardente au-dessus du ciboire

Luit : c'est l'heure où vers l'astre endormi dans sa gloire

La Terre se recueille en un chaste frisson.

Il descend, dans sa forme élargi, globe sombre ; La moitié disparaît ; l'autre se courbe encor Gomme l'arc surbaissé d'une fenêtre d'or Découpée au-dessus des champs que gagne l'ombre...

Gomme toute grande âme il tombe encor plus grand. Pourtant l'œil qui le suit à présent dans l'espace Constate, stupéfait, comme il tient peu de place, Et qu'un pan de gazon le cache, indifférent.

0 centre et fleur du monde, ô vie, ô flamme, ô rose Dont les planètes sont les abeilles ! ô Roi ! Père des âmes ! Dieu ! J'admire avec effroi, O soleil, qu'étant tout, tu sois si peu de chose,

Quand l'homme, mage ou roi, d'un vain souffle enivré, S'affublant pour grossir de quelque ample costume, Veut tout couvrir de soi,. s'étend et se consume, Et gonfle sous le dais son rien démesuré !

LÊNE

(fleur des blés)

Tout enfant j'aimais cette fleur Parce qu'on ne parlait pas d'elle.

Elle est à la moisson fidèle, Sans parfum, presque sans couleur

C'est une simple étoile mauve.

Les barbes du calice vert En passent le bord large ouvert.

Elle fleurit clans le blé fauve.

Et moins haute sa tige croît Que du bluet le bleu trophée, Taillé par des ciseaux de fée ; Mais sa tige monte tout droit.

Elle n'a pas, douce verdure, L'éclat du pavot sans pareil, Braise qui tombe du soleil :

Mais, saine et modeste, elle dure.

Lorsque, dans les grands blés tapis, Cueillant le bluet qui fïeuronne, Nous nous tressions une couronne Où s'entremêlaient des épis,

Nous savions nommer le blé fauve, Le pavot pourpre, le bluet ; Mais le plus instruit ne savait Quel nom donner à la fleur mauve.

LÈNE 2!j

J'aimais cette fleur sans attrait M'obstinant à la trouver belle, Comme si, seul penché sur elle, Seul j'avais compris son secret.

Un jour, cheminant dans la plaine, Et me nommant les fleurs aussi, Ma mère me dit : « Celle-ci S'appelle chez nous une lène. »

Est-ce le nom vrai ? Je ne sai.

Jamais d'autre que de ma mère Le nom de l'étoile si chère Ne fut devant moi prononcé.

0 Lêne, étoile qu'on ignore,

Lorsque mes désirs envolés Veulent voir la fête des blés, C'est toi qu'ils y cherchent encore !

Plus d'une âme donne sa fleur, Et comme toi reste inconnue, Et ne reçoit de bienvenue Que de l'ineffable douleur.

Tu dis à ces âmes cachées :

« 0 mes sœurs, humbles comme moi,

Voyez, je fleuris, j'ai la foi !

Car toutes nous serons fauchées,

« Mais nous aurons eu notre jour, Et croissant dans les blés du Maître Par lui nous aurons pu connaître Le soleil, la vie et l'amour !

« Qu'importe que nul ne te vante ?

Donne cours à la sève, ris, Et fais une étoile, et fleuris!

La mort est la grande savante.

Page 1