LE SOIR
Seuls tous les deux le soir, dans notre chambre close, Ma chère, seuls tous deux, dans les longs soirs d'hiver, Et nos rideaux secrets tirés sur toute chose, Tes doigts évoqueront Beethoven ou Weber.
Tes doigts sur le clavier feront venir leuràme. Bonne magicienne, à tes divins accords, Notre foyer soudain recueillera leur flamme, Et leur pensée auguste habitera nos corps.
Tout doucement ravis par cette chère étude, Des tristesses de l'homme et du monde oublieux, Nous les écouterons, et notre solitude Nous parlera la langue idéale des dieux.
0 souveraineté sainte de l'harmonie !
Plus vivants que jamais ils joueront dans nos cœurs,
Comme d'un instrument d'une force infinie
Plein d'accents douloureux et plein de cris vainqueurs
Et comme plus l'esprit s'élève, plus il aime, Notre tendresse aura, dans ce rêve enchanté, Je ne sais quoi de moins terrestre et de suprême Que nous inspirera leur immortalité.
Chante, musique ! Pleure ; et puis, prie et soupire ! Dans la pénombre, fais que nous croyions les voir, Les vieux maîtres, avec leur sublime sourire, Sur notre jeune amour répandant leur savoir.
Nous unirons ainsi, dans notre chambre, ô chère ! Ton cœur près de mon cœur, et ces ombres autour, Les trois choses où Dieu mit le plus de mystère Et de grandeur : la mort, le génie, et l'amour !