‹ Testament poétiqueChapitre 1 sur 19 · ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

^^-?u rASSAGi rj^ourru 2V^î

Introduction

INTRODUCTION

N E introduction est une sorte de préface Qi i^iiv-j oii r auteur amène le lecteur au contact de ^^^^^ la matière qu'il se propose de traiter. Il y indique et circonscrit son sujet ; il y spécifie et marque le point de vue d'où il le considère; il y annonce dans quelles dispositions d'esprit il l'aborde et fait connaître les sources de ses informations, la méthode de ses recherches. Or la plupart de ces préliminaires se sont trouvés réunis d'avance, pour former le seuil de ce livre, dans un article que J'ai donné à la Revue des Deux Frances (i"^ numéro, i8çj), intitulé : Vues générales sur le Mouvement poétique en France au xix^ siècle, et dans

une leitre que j'ai adressée en novembre i8yç à zMounet-SuUy, admirable interprète de plusieurs de Tues poésies. Je n'ai rien à changer à ces deux écrits et, après les avoir intégralement reproduits, Je me contenterai d'y ajouter quelques lignes.

Voici l'article de la Revue des Deux Frances :

(c Jusqu'aux premières années de ce siècle, il a existé une clas s ijî cation consacrée des poèmes. Il y avait le poème épique, le poème héroï-comique, le poème didactique^ V élégie, l'épitre, la satire, la tragédie, la comédie, le conte, la fable, etc., en un mot autant de moules poétiques divers que d'esprits diversement aptes à les remplir. Cette division, aujourd'hui surannée, n'était donc pas artificielle. L'aptitude à versifier est donc compatible avec tous les tempéraments, et, en outre., un même poète peut varier d'humeur (T{acine, par exemple, dans Athalie et les Plaideurs, Corneille, dans le Cid et le Menteur^; il est donc naturel qu'il y ait autant de types de poèmes que de sortes d'inspirations. oAussi ces types se sont-ils distingués spontanément, avant que la critique réfléchie les eût définis et qu'une discipline pédantesque les eût séparés avec Jalousie.

« S'il en est ainsi, aucun changement décisif ne s'y pouvait produire sans accuser quelque altération correspondante du caractère national. Or, aujourd'hui, tout sujet n'est pas reconnu poétisé par la seule investiture du vers, et il ne suffit plus de versifier

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pour se constùiier poète. On ne l'est plus qu'à la condition de s'interdire certains sujets. Un poème sur le jeu des échecs, voire sur la plus haute métaphysique, est d'avance condamné.

« Je suis loin de m'en plaindre, mais ne semhle-til pas qu'un thème, ou du moins un idéal unique ou peu s'en faut, tende à remplacer tous ceux qu'admettaient les classiques, nos maîtres ? Cette substitution m'inquiète; elle mériterait un examen approfondi pour faire le juste départ entre ce qu'il convient d'en retenir et ce qu'il importe d'en répudier, et une analyse consciencieuse pour en interpréter la signification morale. Je ne peux ici que noter ce phénomène littéraire et le caractériser brièvement.

« Le langage des vers est le plus musical que puisse affecter la parole non chantée; or, la musique excelle à favoriser l'aspiration. On pouvait donc prévoir que, tôt ou tard, par le seul raffinement progressif de l'art, ou sous l'influence de quelque pertubation nationale, ou par ces deux causes conjuguées, le désaccord se ferait sentir entre la noblesse propre au verbe poétique et la vulgarité de ce qu'on l'obligeait trop souvent à exprimer. Ce désaccord est, en

effet, devenu sensible, en France, après les guerres du Tremier Empire où Vhcroisme enthousiaste avait comme halluciné les âmes, jusqu'à la suprême défaite qui les rendit à elles-mêmes. Lamartine est apparu au moment précis où sa lyre, gravement mélodieuse, se trouvait être le plus fidèle écho des soupirs d'un peuple aspirant aux sommets du rêve, d'où l'avaient exilé les batailles. C'étaient des soupirs de deuil mêlés à des soupirs de délivrance. D'autre part, le vieux levain d'esprit gaulois avait survécu à toutes les épreuves nationales, dissimulé d'abord sous la rudesse et l'emphase révolutionnaires, puis sous la pompe classique et sous la sobriété militaire. La paix lui fut propice : il se raviva comme en témoigne l'immense popularité de 'Béranger, qui sembla restituer à la France sa jovialité traditionnelle; mais, à y regarder de près, le célèbre chansonnier dut moins sa vogue à un allègre essor des cœurs qu'à une détente générale des nerfs; il la dut, pour beaucoup, à son opposition politique. Son style châtié, d'une pureté laborieuse, contrastait avec son inspiration moins noble, bien que saine encore. Elle était vraiment, en général, trop banale, trop superficielle pour représenter le fond renouvelé de l'àme française. Ce fond ne fut remué et révélé que par la tempête littéraire de i8]0.

« Tas plus que Lamartine, Hugo ne sait rire. Gautier compose La Comédie de la Mort. zMusset ne fait guère éiinceler que ses larmes à travers son

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masque d'clégani frondeur. 'Baudelaire est sinistre. Leconte de Lisle dans ses poèmes sévères dédaigne même le sourire. Combien d'autres^ leurs contemporains, attesteraient la même tendance, si je ne devais borner mes citations! Seul, 'Banville a ragaillardi la veine française par sa belle humeur faite de verve et de grâce athéniennes. Oh sont ses élèves ?

(.(. cA mesure que nous nous rapprochons du temps présent, la gaieté de nos pères se dénature et s'éteint. cAujourd'hui, ce que nous appelons gaieté n'est-ce pas une excitation fiévreuse qui trop souvent se traduit par une moquerie sarcastique, une raillerie acérée? 'Dans les classes cultivées la naïve expansion de la joie en francs éclats se fait de plus en plus rare, le timbre du rire y est grêle et sec. Il y a beau temps qu'on ne chante plus au dessert! La plupart des jeunes gens d'à présent, surtout les plus récents poètes, me semblent tristes par hérédité. La tristesse est chej eux une prédisposition native qui s'exerce sur n'importe quoi; c'est un legs des vaincus à leurs descendants ; mais elle aperdu sa grandeur.

ce On aperçoit tout de suite une cause générale au discrédit où est tombée l'ancienne classification des

poèmes. Elle a ère de plus en plus abrogée par le progrès de la tristesse endémique^ tapie au fond du rire même et que nous voyons se concentrer dans une portion envahissante de la ^jeunesse qui fournit les poètes.

c( Tlus s'est aiguisée, exaspérée la double sensibilité nerveuse et morale, plus l'inspiration poétique a été contestée aux vers qui ne procurent qu'une jouissance d'origine intellectuelle, aux vers dont l'harmonie est au service de la pensée, et n'a d'autre objet que de rendre la formule du vrai le plus possible robuste et mnémonique. "Décrire des formes étrangères à la beauté physique, inutiles à la volupté, n'intéressant que la lutte de l'homme avec l'inconnu et sa domination des forces visibles ou invisibles qui l'entourent; demander l'émotion aux aventures de l'intelligence comme à celles de l'amour; admirer le puissant génie des arts mécaniques, leurs prodiges qui arrachent de plus en plus Vâme à la servitude matérielle, à la tyrannie de la pesanteur, les célébrer de pair avec les merveilles des beaux-arts qui caressent les sens pour enchanter l'âme, toui cela ce n'est plus faire œuvre de poète, c'est, du moins, risquer fort d'en perdre le brevet. Je doute même que nos plus récentes écoles de poésie tolèrent chei leurs adeptes l'usage moins ambitieux, mais si fin, si français de l'intelligence, qu'on nomme V esprit, et qui, "Dieu merci, n'est pas mort, mais triomphe au contraire, dans la presse et au théâtre. Cette apti-

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lude à saisir des disconvenances inattendues, des dérogations singulières aux rapports habituels des choses leur est pourtant au plus haut degré commune avec les autres écrivaihs, mais ils réussissent à la dépraver. Ils ne l'exploitent que contre elle-même, pour étonner sans amuser^ et ils la méprisent quand elle fonctionne normalement en provoquant le rire. Ils permettent au vers de mystifier, non d'égayer.

<( Là ne se bornent pas les excès de V influence que J'ai signalée. Tous les poèmes^ élevés ou spirituels, sévères ou gais dont le sujet comporte un développement quelque peu étendu, sont, en outre, menacés par voie indirecte. Une tristesse, en effet, impropre et hostile à l'action, s'est engendrée qui diminue l'énergie et abat l'essor. cAussi l'haleine est-elle devenue courte chei les derniers venus; ils n'entreprennent pas de vastes créations, ce On ne lit plus les poèmes en dou^e chants f), disent-ils. c4 qui la faute? Je reconnais que le grand public, absorbé par les intérêts matériels et déshabitué des longues lectures par la littérature quotidienne, se refuse aux grands ouvrages. zMais les poètes ont leur public spécial, le seul qui leur importe, et celui-là, composé de tous les poètes par le cœur et par le goût, sinon par l'aptitude à rimer ^ durera aussi longtemps et plus peut-être que le groupe des professionnels, dont beaucoup déjà ne riment plus; ce public choisi demeure incorruptible et fidèle. Ces lecteurs délicats ont toujours accueilli les poèmes sans parti pris contre leur étendue. Je ne

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leur fais pas l'injure de croire qu'ils ne font cas que des brèves compositions. Ce qui manque à nos jeunes poètes, ce n'est ni la matière ni la clientèle, je crains que ce ne soit plutôt le souffle. Ils se contentent de fixer dans leurs vers des impressions fugitives, dont la biiarrerie rachète insuffisamment l'exiguïté. La plupart ne nous entretiennent que d'eux-mêmes.

« 'Remarquons ici que lapoésîe personnelle était désignée pour supplanter tout d' abord les divers genres en poésie. On se l'explique aisément. Il n'y a pas de production littéraire, à plus forte raison d'ouvrage poétique oii l'auteur n'imprime à quelque degré sa manière propre de penser et de sentir, en un mot son tempérament moral. Le poème didactique, où. il se borne à exposer des idées qui ne sont pas nécessairement les siennes, est le genre oii perce le moins sa personnalité. Elle s'accuse, au contraire, le plus dans les vers où. il nous entretient de ses joies et de ses douleurs, et des événements de sa vie qui les ont fait naître. Entre ces deux termes extrêmes, le poète peut se mêler au sujet qu'il traite dans une infinité de proportions différentes. Tar exemple, il peut rendre personnel, dans une certaine mesure, un poème qui a

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pour sujet soir l'action d' autrui, s'il ne s'abstient pas de la juger, s'il la juge à son point de rue, soit le sentiment d'autrui en le réjlccliissant dans son propre cœur.

« Le poète possède éminemment la faculté d' épouser toutes les émotions pour s'en faire l'écho. Exercer cette faculté lui est si essentiel que s'il n'en rencontre pas autour de lui d'asseï dignes occasions, il les emprunte à l'histoire ou il les imagine plutôt que de s'en passer; mais quand la réalité présente les lui fournit, rien ne saurait lui être plus favorable; il s'en empare aussitôt et fait vibrer son cœur à l'unisson des grandes secousses de son milieu social. cAlors les sujets artificiels qui le plus souvent défraient les poèmes classés abdiquent devant les sujets vivants. Ceux-ci, beaucoup plus saisissants, font reculer tous les autres au second plan. Quand ils ont un caractère général répondant à de vastes courants d'idées et de sentiments nouveaux, il peut arriver que l'âme d'un peuple s'identifie à celle du poète qui la sent frémir en soi. Sa personnalité consiste alors dans son aptitude même à s'approprier, pour les rendre avec le timbre et l'accent individuels, les soupirs, les appels, les cris de la conscience nationale, et même de la conscience humaine dont celle-ci participe. C'est bien aussi le poète qui les pousse, car il éprouve pour son propre compte les espoirs, les regrets, les élans de confiance ou de révolte de ses compatriotes, qu'il s'agisse de politique, de rel'C'ion ou de tout autre

imcrèt moral, d'ordre positif ou v anse end am. Ces conditions accidentelles ne se présentent guère qu'une ou deux fois par siècle; le poète qui les rencontre et n'y est point inférieur fait de la poésie personnelle susceptible d'être en même temps populaire, car ses intérêts propres les plus hauts à ses yeux ne se distinguent pas de ceux de la patrie et de l'humanité. Il y a conjonction, fusion de la poésie personnelle et de la poésie la plus élevée. Le genre (si c'en est un) qui tend à effacer et discréditer les autres est désormais créé. Les poètes sont avertis qu'on peut gagner la faveur publique par autre chose que des inventions ingénieuses et purement imaginaires ; qu'on peut puiser en soi, dans la vie de son propre cœur de quoi remuer les autres cœurs, les attendrir ou les agiter. cMais à mesure que s'apaise et se régularise le grand mouvement initial, on oublie peu à peu que pour y réussir il ne faut pas cesser de communier avec eux, il ne faut pas se retirer en soi-même, s'y cantonner er séparer ainsi sa propre émotion de celle d' autrui. En France, depuis que l'ère poétique de jSjo a été définitivement close par le Parnasse contemporain, recueil de morceaux disparates dont la facture est très diverse mais également scrupuleuse, la scission s'est déclarée nettement et accentuée, dans la poésie personnelle, entre ces deux facteurs. oAujourd'hui le lecteur ne reconnaît plus rien de lui-même ni, trop souvent, rien d'humain dans les affections morales de certains poètes. Il y sent plutôt un défi à la nature;

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ce sont des cas de îéraiologîe psychique inutiles même à la science, parce que la sincérité du monstre est suspecte. Je me hâte d'ajouter que ces cas étranges signalent le péril qui menace che^ nous la poésie personnelle, 7nais ne représentent heureusement pas une perversion accomplie^ irrémédiable du genre.

(( Une forme apersisté qui nepouvait pas périr, car elle est admirablement assortie à la secrète horreur des compositions étendues, c'est le sonnet.

ce Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute espèce de sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en sentir les intimes conditions, qui sont les plus laborieuses à remplir, mais il demeure difficile pour tous, ne fût-ce que par le choix des rimes redoublées. Il n'effiraie pourtant pas les indolents; au contraire. c4 cet égard, la psychologie de sa confection est très curieuse. Ce travail exige, outre l'habileté, beaucoup de persévérance; mais, comme il n'engage pas l'activité mentale à long terme comme un grand poème, la persévérance peut prendre son temps et faciliter l'effort en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le concilier avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet pas l'achèvement de

cetie exquise tapisserie, et n eût-on pas la patience de l'achever, on n'aurait pas à sacrifier un commencement trop considérable; mais on la termine: tout le canevas tient dans la main, et rien ne favorise mieux la constance. De là vient qu'on n'a jamais tant fabriqué de sonnets qu'aujourd'hui. zMais combien en faut-il pour valoir un long poème ? — ce Un seul! y) répondent nos jeunes confrères. Oh! celui-là est rare. C\ous savons tous oii il se trouve, mais ce n'est pas che- eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je pardonnerai de bon cœur à cet ouvrage d'une valeur sans mesure l'étroite mesure de son cadre, qui le rend complice de leur faible essor.

(L II va de soi que les sonnetistes ne sont pas enrôlés dans le parti de la révolution en poésie. Je les en félicite et leur en sais beaucoup de gré ; je voudrais leur fouetter le sang, les pousser aux héroïques travaux de notre an, je voudrais régénérer leur inspiration languissante. CNj>us avons besoin de recrues pour lutter contre les entreprises des novateurs qui menacent l'intégrité, l'essence même de la versification française.

« La poésie traditionnelle, en efi^et, n'est pas seulement atteinte dans sa classification, ce qui ne serait pas un malheur ; elle est, en outre, attaquée d'une façon plus grave dans sa technique.

ce La distinction entre le vers et la prose est, en réalité, supprimée par les derniers novateurs. Ils sont en train d'inaugurer une troisième espèce de

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langage dont les spécimens ne ni ont pas encore révélé la déjinirion. Je n'aperçois que Trop clairement en quoi ce verbe nouveau diffère de la poétique en honneur jusqu'à présent, mais je n'ai pu découvrir ce qui le distingue d'une prose harmonieuse, et je persiste à penser que la plus harmonieuse des proses manque néanmoins des ressources fournies par la musique proprement dite au vers tel que je l'admire che- mes maîtres.

a Quelques débutants très bien doués et même des poètes déjà formés, dont la vocation supérieure est indéniable, se sont fourvoyés, par une étrange aberration, dans cette aventure littéraire d'où, ne pouvait sortir qu'une langue hybride dont les lois échappent à toute formule précise. IT^ous tendons la perche aux premiers avec l'espoir, de les sauver. Quant aux seconds, c'est leur affaire, ils sont majeurs. Tout ce que nous pouvons espérer d'eux, c'est que les secrètes protestations de leur excellente oreille auront insensiblement raison de leur apostasie, car les règles essentielles de la versification sont des lois toutes physiologiques, des lois de la nature qui s'imposent à la parole dans le progrès séculaire de ses tentatives pour se rendre le plus musicale possible au moyen du rythme définissable, mais sans le secours de la gamme qui la transforme en ce qu'on nomme le chant.

« C'est précisément ce caractère physiologique des lois fondamentales du vers, qui rassure et autorise à

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espérer pour un avenir plus ou moins prochain le retour des révoltés de bonne foi à la discipline de notre art, au moins dans ce qu'elle a d'étranger et de supérieur à la convention. a4u demeurant, cette révolte aura servi à nous faire discerner ce qui, dans nos règles, n'est qu'habituel et partant sujet à réforme. Il n'est pas impossible que l'organisme humain évolue encore, que l'ouïe se modifie che- les Français, mais on peut affirmer sans crainte que, si elle change, ses altérations ne se font point par à-coup, mais procèdent avec une extrême lenteur, imperceptibles pendant des siècles. Soyons donc assurés que la nature violentée reprendra ses droits, comme la pesanteur, après des oscillations, ramène le pendule à la verticale.

ce La défaillance, l'appauvrissement de l'inspiration poétique pourrait inquiéter davantage. Il semble, en effet, que l'horiion du rêve se rétrécisse, que l'émotion perde en profondeur en même temps que se rapetisse la pensée qui l'alimente; il semble qu'il y ait dans les sentiments Je ne sais quoi de morbide et d'affecté qui défie la sympathie, et dans l'expression une recherche prétentieuse qui l'obscurcit à plaisir comme pour défier aussi l'intelligence. Quand Je lis certains ouvrages de la muse récente (qui n'est pas sans modèle, à vrai dire, chei ses aînées), je m'étonne démon peu d'ouverture d'esprit au sens et à la beauté qu'ils recèlent; fy suis totalement bouché, mais f ai la fatuité de ne pas m'en alarmer pour moi-même.

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« Je reconnais trop tard que, pour les lecteurs dispenses d'être au courant de notre littérature, cet aperçu rapide et sommaire, où d'ailleurs les faits saillants ne portent l'étiquette d'aucun nom, doit demeurer plein d'énigmes. On ne s'entend à demi-mot qu'entre compatriotes. 5\j7^ frères du Canada, si fidèles au souvenir de leur origine, me pardonneront de ne les avoir pas traités en étrangers. Ils n'ignorent pas quels chefs défile dirigent le mouvement de la poésie française, fe dois néanmoins à mon pays de prévenir les conclusions pessimistes que d'autres pourraient tirer de mes critiques, si je n'en signalais la contre-partie et les correctifs.

ce La ruine des genres en poésie n'a nullement entraîné celle de la poésie même, tant s'en faut! Cette ruine a plutôt opéré la sélection de ce qui doit s'appeler proprement la poésie. C'est, en efi^et, dans le creuset des grandes épreuves^ comme je l'ai rappelé, que la vraie poésie, au signal de Lamartine, de Hugo et de leurs émules, s'est dégagée des éléments qu'elle ne reconnaît pas siens, des états d'âme qui n'ont rien de commun avec elle et usurpaient le langage rythmé, ou du moins le lui empruntaient. Elle n'a certes pas

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la gaieTc pour irait disnncîif, mais tous les modes de la tristesse ne relèvent pas d'elle, et j'ai indique les altérations malignes ou vicieuses tendant à dépouiller la tristesse de ce qui V ennoblit ; à lui ôter le don des larmes et la profondeur, qui est la beauté du soupir. La tendance, d'abord salutaire, à prendre la destinée humaine au sérieux a dévié du coté qui ne mène pas à l'espérance et à la virilité.

« On a blasphémé, on a ricané, on a enfourché le balai du sabbat, mais, d'autre part, de graves esprits demeuraient les incorruptibles dépositaires des ferments de la poésie généreuse. Je pourrais citer plus d'un poème d'une rassurante envergure. Si de pareilles œuvres ne sont pas nombreuses, il suffit qu elles soient d'ordre supérieur, et si elles ne sont pas populaires, c'esi que la distinction par essence ne lest pas, avant que le suffrage des critiques, mai très de la renommée, lui ait formé une auréole.

ce q4u milieu des floraisons débiles ou vénéneuses de notre art, je ne prendrai a témoin de sa vitalité persistante que la dernière création d'un poète en pleine vigueur d'âge et de talent. Je signalerai, en passant, l'héroïque entreprise du vicomte de Guerne dans son grand poème Les Siècles morts, dont le troisième et dernier tome a tout récemment paru. Les beaux vers y abondent. Les noms de proches amis se pressent sous ma plume, mais l'impartialité me serait trop difficile et surtout je ne me suis pas attribué la fonction de l'avenir, la périlleuse mission d'assigner

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les rangs. "Je me suis efforce seulement d'en marquer et iV en justifier les distances, afin d'empêcher qu'on ne les confondit. Les plus hauts ne sont pas encore devenus inaccessibles en France. L'échelle de la gloire s'offre à la jeunesse; n est-il pas regrettable que, dans l'élite des candidats à la palme, plusieurs, des mieux bâtis pour y atteindre, s'attardent à quelque échelon moyen pour le décevant plaisir de s'en faire un trapèze et d'y exécuter, à la stupéfaction du public lettré, des tours de force et d'agilité. Tuissent-ils, après un louable rétablissement, continuer l'ascension dont ils sont capables. C'est la grâce que je leur souhaite pour leur honneur et celui de leur patrie. »

Voici maintenant ma lettre à éMounet-SuUy :

ce (5Mon cher ami,

« T^ans quel embarras vous me jeté- ! Comment vous satisfaire? Vous m'annonce\ votre intention de donner une lecture de mes vers à la salle des Conférences, et vous me demande^ de vous dicter le choix des pièces que vous lirei, et même de vous dire ce que je pense de mes propres poésies! Comment croirait-on que je pusse en penser du mal puisque je les aipubliées ? zMais comment en dirais-je du bien sans être suspect de partialité ?

« Quand nos ouvrages nous ont quittés, il faut qu'ils se défendent et s'expliquent eux-mêmes ; nous

ne pouvons plus rien pour eux. C'est plutôt vous, nos interprètes, qui, par l'artifice de la récitation, pouvei en dissimuler les défauts et en signaler les qualités; par cette complicité vous en faites la critique la plus sagace; vous en êtes les avocats, et, mieux que personne, les avocats connaissent et savent couvrir les faiblesses de leurs clients. Je n'ai donc rien à vous apprendre. Il se pourrait même que mes indications, si vous les suivie^, fussent de nature à vous égarer. J'ai peu d'aptitude en effet à la composition dramatique, celle qui intéresse le plus un auditoire.

ce Vanalvse des sentiments, indépendamment des circonstances qui les ont fait naître, m'est beaucoup plus habituelle que le récit de ces circonstances et la mise en scène des personnages. Le plus souvent d'ailleurs le personnage est moi-même ; or, on livre plus volontiers ses sentiments que sa vie, et la vie seule fournit des effets scéniques. J'inclinerais donc a vous recommander les poésies sans action, un peu subtiles, oii je me suis complu à observer mes émotions les plus intimes. Je pressens que ces pièces ne vous donneraient pas toute sécurité; elles exigent de l'auditoire une attention trop soutenue. Dans un récit, un vers perdu n'en empêche pas l'intelligence, le sens général y supplée; mais, dans une poésie psychologique, il suffit de la moindre distraction de l'auditoire pour le dérouter complètement ; il faudrait que vous pussiei lui faire la lecture en lui laissant le livre en main. C'est que f ai conscience que mes vers

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nom pas toujours la clarté désir ahle, et il n'est pas de pire défaut pour une lecture en public. Sainte- 'Beuve leur a reproché de manquer d'air, et, quoi que f aie fait pour les aérer, je n'y ai pas réussi entièrement.

a fajoute, mon cher ami, qu'il ne m'a pas été aussi facile que je l'avais cru de faire un triage dans mes poésies pour vous signaler celles que je préfère. J'ai dû feuilleter mes recueils depuis mes premiers vers publiés jusqu'aux plus récents, et je ne savais trop oii fixer mon choix, car, à vrai dire, je trouvais peu de pièces dont je fusse tout à fait content. c4 l'âge oii les émotions poétiques ont le plus de naïveté, il est rare qu'on ait acquis déjà les secrets profonds de la versification; et plus tard, quand on les possède, il est plus rare' encore d'avoir conservé la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration. On est fatalement moins artiste dans le temps où l'on est le plus impressionnable et moins poète dans celui oii l'on est devenu maître de son art. Je ne relis presque aucune de mes premières poésies sans y regretter l'inexpérience du rimeur, et, d'autre part, les dernières me semblent moins inspirées, moins touchantes, bien que l'oreille et le goût y soient moins souvent blessés.

ce Je suis alors tenté de retoucher la facture des unes et de réchauffer l'accent des autres, mais je m'aperçois bientôt que je me mens à moi-même et que je n'en améliore vraiment aucune. c4u début de mes essais littéraires, avant que j'eusse encore rien publié,

je versifiais fort vite avec une grande facilité; mais j'ai senti ce don d'improvisation s'affaiblir che^ moi à mesure que je prenais une conscience plus entière de mon art, et ce qui fut d'abord un jeu m'est aujourd'hui devenu un très pénible labeur. Je n'oublierai jamais l'époque décisive oit cette transformation s'est opérée dans ma manière de travailler.

« C'est che^ Lecome de Lisle, il y a une quinzaine d'années, dans les réunions où il voulut bien m'admettre, que j'ai pour la première fois bien compris ce que c'est qu'un vers bien fait. J'étais novice alors; j'écoutais avidement les récitations que plusieurs des disciples, et parfois le maître lui-même faisaient de leurs poésies inédites, et je fus frappé de l'admirable solidité des vers de ce poète altier, vers dont sa diction grave et lente accentuait la plénitude et la force.

« J'appris à cette école que la richesse et la sobriété sont données toutes deux à la fois par la seule justesse. Le mot juste prit à mes yeux toute sa valeur et je résolus aussitôt de m' appliquer a bannir de mes vers ces qualificatifs vagues, trop généraux, qui ne sont que des chevilles, pour n'y conserver que ceux qui s'imposent. Uoilà la leçon que je dois au chef de ce groupe de débutants dont la plupart allaient bientôt s'appeler les Tarnassiens, nom que f ai porté aussi et que je serais bien ingrat de renier aujourd'hui. L'importance que les Tarnassiens ont attachée à la plastique du vers, c'est-à-dire à sa beauté purement mu-

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sicale, indépendammenr de la pensée ou du sentiment qu'il exprime, cette importance ne peut être bien sentie que des poètes; elle interesse beaucoup moins le public.

<i II y avait, du reste, de la passion et par suite quelque exagération dans ce culte de la forme. Cet excès a peut-être empêché le public de remarquer une antre qualité de cette école, à savoir l'horreur de la vulgarité, de la banalité des épithètes; et, si l'on veut bien reconnaître qu'une épithète banale n'est jamais absolument juste, puisqu'elle ne caractérise pas particulièrement le sujet, on conviendra que les Tarnassiens ont rendu service à la génération actuelle des poètes. Ils n'ont fait, en somme, que pousser jusqu'au scrupule le souci des plus grands maîtres, c'est-à-dire la beauté' et la distinction du lane.a£:e.

te Je profitai donc de cette leçon. Je la mis au service de mon propre idéal qui différait beaucoup de celui de mes confrères parnassiens. Je m'efforçai d'imiter la perfection de leur forme, mais je revêtis de cette forme un fond qui était mien. Je n'essayai pas en effet de les égaler dans la peinture des choses matérielles, dans la description des dehors de la nature et de r homme; je n'avais, pour y réussir, l'imagination ni asseï vive ni asse^ riche. Je m'en tins à l'expression de mes sentiments intimes, de mes pensées, même des idées abstraites, ce qui a été, je l'avoue, mon écueil. S'il est toujours difficile de rimer richement sans rien sacrifier de ce qu'on veut

dire, J'ai éprouvé que cette difficulté s' accroît à mesure que les sujets traités s'adressent davantage à la raison et que par cela même la logique enchaîne plus rigoureusement les idées.

(.(. Il y a dans l'imagination une liberté très favorable au choix des rimes; la raison, au contraire, impose étroitement ses conditions au discours, elle restreint le nombre de mots dont le rimeur peut disposer. J'ai senti, par exemple, en traduisant le premier livre de Lucrèce, combien il est rare de pouvoir bien assortir les rimes quand il s'agit de rendre sans aucun compromis la pensée d'un autre. On s'en aperçoit également quand on s'astreint à respecter sa propre pensée comme celle d' autrui, c'est-à-dire à la rendre exactement dans ses vers. J'ai remarqué aussi que la versification est plus difficile dans la poésie personnelle où. l'on exprime ses propres émotions. Les états de l'âme ne se prêtent pas aussi aisément à la description en vers que les objets du monde extérieur. L'objet extérieur pose devant vous, il demeure intact aussi longtemps que vous le voule~, soit sous vos yeux, soit dans votre imagination, et le sentiment qu'il éveille en vous dure autant que sa présence; c'est un modèle permanent. Un bel arbre que je veux décrire ne m'échappe point; il me laisse tout le temps de choisir les épithètes les plus propres à le dépeindre exactement. zMais en est-il de même d'un mouvement de l'âme, d'une secousse du cœur, d'une impression morale que Je veux rendre, quand ce sont

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mes propres douleurs ou mes propres Joies qui me servent de modèle ? Tourrai-je alors couserver le sang-froid nécessaire à la recherche d'une rime riche? Et si j'attends que mon ébranlement moral ait cessé, l'absence du modèle intérieur que j'ai à copier ne nuira-t-elle pas à l'exactitude de la copie même? Comment être à la fois sincèrement ému et attentif aux moyens d'exprimer l'émotion? 5\V semble-t-il pas monstrueux que la préoccupation de versifier accompagne un chagrin véritable ? On répondra peut-être qu'il en est de tous les sentiments comme de l'indignation, qui, a-t-on dit, fait les vers; que l'inspiration nait du sentiment même, et que l'inspiration, étant spontanée, n'exige du poète aucune réflexion sur l'état de son âme. Il souffre et il chante sans qu'on puisse diviser ces deux actes. zMais il s'en faut bien qu'il en soit toujours ainsi. ^Autrefois, quand l'oreille n'avait pas encore été habituée à une richesse continuelle de la rime, et qu'on ne chicanait pas trop le poète, il pouvait versifier d'inspiration; le mouvement du vers y gagnait, si la précision y perdait. oAujourd'hui, l'improvisation est impossible, à moins de faire des bouts-rimés, c'est-à-dire d'adapter une pensée quelconque à des mots donnés, au lieu d'ajuster ces mots à l'expression exacte d'une pensée prédéterminée. Il faut nécessairement que le poète fasse avec reflexion un choix délicat et une singulière force de volonté lui est indispensable pour ne se relâcher en rien de sa probité d'écrivain. Il doit acquérir l'ha-

birude de fixer ses impressions les plus fugitives asse- cnergiquement er asse-{ longtemps dans son dîne pour pouvoir les arrêter et les placer en quelque sorte hors de lui et devant lui ; c'est en les maintenant ainsi comme des modèles sous l'œil de la conscience qu'il peut chercher à loisir sur la palette du langage les tours Justes qui les expriment.

(c 5X/ croyei pas, toutefois, mon cher ami, que cette réflexion substituée à l'improvisation soit exclusive de tout enthousiasme et de toute chaleur, et que le poète, pour être un bon ouvrier, doive être impassible. Il se produit alors un phénomène intérieur fort étrange : loin de nuire à la vivacité de l'impression, ce retour de l'âme sur son propre état lui en donne une conscience plus profonde et lui fait savourer non seulement ses Joies, mais encore ses douleurs mêmes, en élevant l'émotion Jusqu'à la sphère de la beauté, oit elle devient musicale et se transfigure. cAh ! qui expliquera ce délice profond que ressent l'artiste à caresser par le rythme et la rime ses plus sincères désespoirs d' homme l II soulage ses douleurs en les exprimant par des vers soignés comme en les pleurant lentement. Le chagrin, le deuil, au lieu d'être profanés par l'élaboration artistique, en sortent au contraire sacrés.

« En essayant de définir cette espèce de dédoublement du poète, en qui l'artiste observe l'homme, Je songe à l'état oii fêtais en composant la petite pièce le Vase brisé, l'une des premières dont J'aie tra-

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vaille les vers avec une complaisante rigueur. Je ne l'ai pas improvisée : la feuille où je l'ai écrite était couverte de ratures; et pourtant il n'en est peut-être aucune qui m'ait été suggérée par un sentiment plus triste : c'est la sincérité même de ma tristesse qui m^ obligeait à des corrections répétées pour en atteindre l'expression exacte : la difficulté de rencontrer le mot absolument juste me faisait sentir les moindres nuances qui distinguent les termes, et par conséquent les intimes caractères du chagrin dont je souffrais. L'art qui le rendait plus sensible me consolait en même temps, comme pour me récompenser de mon respect pour lui.

« Je m'aperçois, mon cher ami, que je me suis attardé beaucoup à vous entretenir de la versification. CT^en soyei pas surpris ; sans une forme achevée il n'y a pas d'œuvre durable. Qu'est-ce, en effet, que la forme, sinon le fond même rendu extérieur et saisissable? cAussi voyons-nous les hommes oublier tous les ouvrages de l'esprit qui ne leur rendent pas le service de formuler définitivement ce qu'ils éprouvaient sans pouvoir l'exprimer. Leur mémoire n'est pas ingrate; on peut compter qu'elle est rendue fidèle par le bienfait d'un mot juste et bien placé.

« Je voudrais, mais brièvement (cette lettre est déjà trop longue^ vous parler des sujets que je traite avec prédilection. Outre la peinture des affections obscures et ténues de l'âme, qui a surtout occupé les premières années de ma carrière, je dois à mon édu-

cation scientifique et à ma passion pour la philosophie un ardent désir de faire entrer dans le domaine de la poésie les merveilleuses conquêtes de la science et les hautes synthèses de la spéculation moderne. Teut-on posséder les notions générales de l'astromie, par exemple, sans se détacher des conceptions mythologiques dont se compose en grande partie le fonds de la poésie antique ? Combien le char d'cApollon, ses flèches d'or et le galop de ses coursiers nous semblent misérables, comparés à l'effrayante splendeur du soleil énorme que nous connaissons aujourd'hui! C'est cette impression que j'ai tenté de rendre dans ma pièce intitulée le Lever du Soleil, où J'ai voulu mettre en relief la poésie du mouvement vrai de la terre. Combien V hypothèse récente de l'évolution et les découvertes de la géologie reculent les limites que nous assignions à l'ancienneté de la vie terrestre et agrandissent l'horiion du passé!

« Le domaine de la poésie est aussi étendu que celui du beau. Or, par le progrès des connaissances humaines, une infinité d'objets qui n'auraient pas encore ébranlé le sens esthétique de l'homme et qui, par suite, n'étaient pas matière à poésie le sont devenus. Certes Homère est admirable: mais. Je l'avoue, aucun passage de ses poèmes n'a fait courir dans tout mon être le frisson d' enthousiasme que f ai ressenti quand, pour la première fois, mon imagination a suivi l'élan de ma pensée dans l'espace infini pour m'y représenter le peuple innombrable des astres

INDRODUCTION

soumis à la loi si simple de C^ewTon. J'admire l'intuition du génie pénétrant de Shakespeare, quand il nous révèle par un mot ce qui se passe dans le plus secret repli du cœur ; mais, je l'avoue encore, si le cœur est un ahime, le ciel en est un autre, et le doigt de Le Verrier, marquant dans le ciel, sur la foi de ses calculs, la place précise d'une planète inconnue, me remplit d'un étonnement sublime qui ne remue pas moins le poète en moi.

(C J'ai dit que les féconds efforts de la pensée moderne dans la science et la spéculation relèvent de la poésie parce que les résultats en sont beaux. zMais qu'est-ce donc que le beau ? Ce mot na-t-il aucun sens ? Hélas ! quelques hommes sentent le beau, un moins grand nombre l'expriment, personne ne le définit. T)e là vient que tant de prétendus artistes abusent de notre impuissance à dire qu'elle en est l'essence pour nier qu'il soit essentiel à l'art. Ils nous forcent d'admirer, non leurs modèles qu'ils imitent sans choix, mais leur seule habileté de copistes, non leur goût, car le goût implique le discernement, mais leur indifférente puissance d'observation.

« Supposons qu'il soit accordé à tous les hommes de copier exactement la nature et d'en observer tous les traits; dans ce cas, n'y aurait-il donc au monde que des artistes? Ces seules aptitudes suffiraient-elles à conférer ce titre à tous indistinctement? Quel nom réserverait-on alors à ceux qui, tout aussi clairvoyants et adroits que les autres, auraient en outre

sur eux l'avantage de savoir distinguer et faire saillir parmi les caractères du modèle les traits rares dont l'harmonie constitue ce que nous appelons la beauté?

« tN^ souffrons donc pas, mon cher ami, que ce noble nom d'artiste puisse être trop aisément prodigué. T)onnons-le seulement à celui qui, tout en empruntant à la nature toutes les lignes et toutes les couleurs pour que son œuvre soit vraie, les choisit cependant pour que sa création soit belle; car c'est celui-là qui nous procure les seules voluptés vraiment artistiques, celles dont nous n'avons Jamais à rougir.

« zMais où vais-j'e, mon cher ami? Il est temps que Je termine cette lettre qui devient sentencieuse et dégénère en discours comme si Je ne prêchais pas un converti.

« fe vous serre bien cordialement les mains. »

Cet ouvrage ne prétend pas traiter à fond les questions si complexes et si ardues que risque d'évoquer son titie dans l'esprit du lecteur. On y trouvera seulement un examen attentif des conditions les plus essentielles, fondamentales, de la poétique française, et quelques vues générales sur les sources où le poète puise une inspiration digne de son rôle social et de son art.

Tour remplir ce programme restreint, il m'a suffi de rassembler divers écrits dispersés, publics

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dans l'intervalle d'une vingtaine d'années, quelques articles de revues, plusieurs préfaces composées pour des volumes de vers dont les auteurs partageaient mes principes et dont ils m'avaient fait l'honneur de me confier le patronage, et enfin quelques allocutions prononcées dans des réunions littéraires. Ces écrits ont formé le corps de l'ouvrage; ils en ont, par contributions intégrales ou fragmentaires, fourni les dix chapitres, dont les titres ont été dictés par les diverses matières que, dans ma carrière, fai rencontré et saisi l'occasion de remuer. Le lecteur voudra bien me pardonner les redites inévitables dans cette collection de morceaux dont plusieurs ont trait à une même question et que je n'ai eu ni le loisir ni, je l'avoue, la patience de fondre ensemble. cAu surplus, la même idée- considérée à divers points de vue et différemment exprimée ne saurait qu'y gagner en netteté dans l'esprit qui la reçoit comme dans l'esprit qui la propose.

zMon livre l'Expression dans les Beaux-Arts laisse l'art des vers et la poésie en dehors du champ d'étude que circonscrit son titre, mais, en réalité, le vers est la forme la plus puissante dont dispose le langage pour exprimer l'aspiration à la fois vague et infinie qui défraie les rêves du poète. Le présent ouvrage est le complément qu'appelait le précédent; il est, du moins, une ébauche, inégale sans doute, mais poussée toutefois asse^ loin dans les principaux chapitres. Tel qu'il est, je puis le présenter au lec-

Teur comme mon Testament littéraire. Il y verra dans quel esprit et selon quels principes j'ai écrit en vers; m cet esprit ni ces principes n'ont plus chance de varier en moi, et Je crois pouvoir répondre que le testament n'aura pas de codicile.

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