IMPROMPTU
Tel est le sujet que m'’invita À traiter, un bon matin, un mien soi-disant ami, journaliste de profession. Etait-il aux abois en fait de copie, en détresse d'imagination, ou bien en veine de gouaillerie ?
— Vous savez bien vous-même, lui dis-je, à quoi vous en tenir sur la fragilité des tuyaux de pipe : Voyons ! Prenez la vôtre ! Donnez-en de l’extrémité du tuyau sur le mur, et vous verrez Ce qui s’en suivra !
Un tant soit peu piqué, mon ami s’exécuta :
Le manche lui resta intact dans la main, mais ce fut la tête qui sauta.
—Vous m'avez joué un tour, fit-il d’un air ahuri. Est-ce toujours le cas ? Je frappe sur un bout, et c’est l’autre qui dégringole !
—Invariablement, lui répondis-je. Simple phénomène de physique que je n’ai pas le temps d'expliquer. Vous en avez d’ailleurs des équi-
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valents, dans l’ordre social, chez la femme, par exemple. Si vous voulez lui faire perdre la tête, jetez-vous à ses pieds !
Cette facétie mit mon plumitif en gaieté.
—Oui, continuai-je, vous avez voulu me plaiganter. Eh bien! à mon tour. maintenant !
je vous prends au mot.
Mon excellent bon, la pipe, avec toutes les vicissitudes auxquelles elle est exposée, comme son propriétaire, du reste, est tout un symbole. Le SF EAMNE 7 rm eee Peer Qi elle l’est ?...... Comment pouvez-vous en douter ? Vous démontrer le fait ? mais c’est l'abécé de la rhétorique, l’enfance de l’art. Pétrie qu’elle est par la main de l’homme, cette autre fragilité, comment voulez-vous qu'il en soit autrement ?
Avez-vous jamais songé un instant à la faible nuance qui distingue sa contenance de celle de l’homme ? Quand une pipe tombe, elle se casse, n'est-ce pas ? L'homme, lui, quand il tombe, c'est qu'il est déjà cassé.
Casser sa pipe, n'est-ce pas chose aussi fortuite que facile, et d’occurrence à peu près journalière ?
Figurez-vous un moment ce fumeur en têteà-tête, chambre ou rue, peu importe l’endroit, avec une sienne connaissance. Il cause, et tantôt gesticule, tantôt sourit. La conversation est intéressante, absorbante même. La
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pipe du fumeur s’étcint ; il en secoue les cendres, la recharge ct, au moment de la rallumer, elle lui échappe, ou encore, au moment d’articuler un mot, elle lui glisse des dents ou des doigts et ve se heurter au trottoir ou plancher, asphalte, bois ou béton, peu importe !
Inutile de décrire la tête qu'il fait. Laissonsle pour le moment à digérer sa mortification !
Regardez-moi cet autre fumeur nonchalamment étendu sur une sorte de divan. De ses lèvres émerge une bonne vieille et tendre pipe. compagne inséparable de son labeur quotidien, et de ses loisirs, quotidiens aussi, s’il est fonctionnaire public. Avec amour et tendresse, il la tient d’une main, entre le chaud fourneau où elle opère, et le frais tuyau au travers duquel il la déguste, en gourmet et avec une muette satisfirtion,
Le -endrier est là, tout près, à portée, de même que l’ustensile autour duquel généralement on s’évertue à faire mouche avec des succès variables. Il fume, fume, et, de temps à autre, du revers du pouce bourre et rebourre sa dulcinée, la dorlote en la culottant, ou la culotte en la durlotant, avec béate sollicitude et savoureuse délectation, Il se montrerait, au besoin, aussi délicatement et profondément affectueux envers la compagne de sa vic ; mais, vous le sat. -z, il faut compter parfois avec une bellemère : les pipes, elles, n’en ont pas : ce qui serait,
paraît-il, considéré comme un avantage, quelquefois.
Du fourneau de sa pipe il asnire et expire en spirales bleuâtre, denses ou diaphanes, une fumée qui, en allant se façonner en flocons, en cônes. en cercles plus ou moins réguliers, finit par s’épancher, au centre et aux encoignures de la pièce, en un voile ténu, comme un tissu de fine tulle ondulant aux plus légères vibrations de l’atmosphère.
Le fumeur, en état de somnolente contemplation, rend machinalement la bride à la folle du logis, glisse graduellement vers un monde de douces mais indécises visions, puis clôt à demi les deux paupières.
Soudain, Ô fatal destin ! la pipe se sentant manquer d'attention, glisse, s'échappe de la commissure des lèvres tombe sur le parquet et se rompt en plusieurs fragments.
Quelle autre conduite peut donc tenir une pipe, en pareille circonstance ? Elle ne fait qu'obéir à une simple loi de physique. Se trouvant tout à coup libre de tout point d’appui, entraînée qu’elle est par son propre poids, elle démontre sans réplique l'exactitude du problème de la gravité des corps, résolu par feu Isaac Newton, entre nous, un garçon plus savant et mieux connu que vous et moi, ct, dans sa chute, verticale naturellement, rencontrant un plan perpendiculaire, résistant, ses molécu-
les se désagrègent et s'éparpillent en débris multiformes, à son détriment, au détritus de son propriétaire, comme aurait dit autrefois P'tit Quienne Blais, que probablement vous connûtes intimement, je n’en serais pas surpris, un garçon d'esprit comme il s’en fait peu, mais que celui qu’il absorbait amenait fréquemment devant la correctionnelle.
Passons outre tout de même ! Quelle contenance peut donc exhiber le spectateur de pareilles mésaventures ? Son premier mouvement est un simulacre de regret, puis il a toutes les peines du monde à se retenir de pouffer de rire, sans y mettre l’ombre d’une malice,
Il est en présence d’un désastre, d’une mine absolument déconfite, reflétant d’un côté un état d’anéantissement complet, de l’autre, une sourde et intense colère qui se traduit sur le champ par le grognement de certaines interjections que les dictionnaires désignent sous le nom d’onomatopées, mais qui sont plutôt connues vulgairement sous le vocable de jurons.
Instantané phonétisme de l’état désordonné d’une âme irritée !
A cette première manifestation psychologique, accompagnée d’un souverain mépris de l'existence, succède une sorte de réveil comme d’un cauchemar et de semi-résignation.
Dans ce cas-ci, comme dans le premier, l’infortuné se décide en fin de compte à se courber
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pour recueillir les lugubres tronçons de sa vénérable pipe, sans trop savoir cependant ce qu’il vaen faire. Ilen examine bien les cassures : il essaiera même, machinalement, de les rajuster, tout convaincu qu’il soit de la stérilité de la tentative ; il ne fait que subir une impulsion instinctive : revoir l’image de la défunte,
Le dénouement du drame, on le devine, c’est le milieu de la rue, la poussière du chemin, tombeau de toutes les décadences et ruines de ce monde, notamment dans la société des pipes.
—C'te pipe (historique), disait un jour un solennel fonctionnaire de la Chambre des députés, à Québec, en réponse À une adresse accompagnée d’une pipe, que nos membres lui avaient présentée, fin d’une session, c’te pipe
Il s'arrêta, rendu qu'il était au bout de sa ficelle... c'te pipe, messieurs...
I toussa ;: c'te pipe, reprit-il enfin d’un ton aussi embarrassé qu'ému ;
‘est le plus beau jour de ma vie!
Ce fut tout. Le brave homme avait à l’œil une larme qui valait bien des flots d’éloquence et mieux que les discours de maint député.
Les historiettes de pipes ne manquent pas Je vousen conterai peu d’autres: elles m'expose-
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raient à des embardées qui m'entraîneraient loin du titre de cet impromptu.
Il y a tout de même pipes et pipes, comme il y à tabacs et tabacs. Les pipes, pour si cassanbles qu'elles soient, sont, en revanche, d’une complaisance sans bornes pour les tabacs de toutes sortes, même ceux qui en sont à peine. Elles poussent même l’obligeance jusqu’à leur prêter parfois un arôme spécial, mais dont l'honnêteté n’est pas parfaite. A preuve, l’aventure suivante dont je garantis l'authenticité. Permettez-moi de lui ouvrir une parenthèse.
L'été dernier, plusieurs amis de Québec, membres d’un club de chasse et de pêche, faisaient une excursion de pêche, excursion bien et duement autorisée, cela va sans dire, par les puissances du jour, dans le pare des Laurentides. Fin d'après-midi, à l'heure du retour au camp du club et à la ville, réunion générale des excursionnistes sur les bords d'un lac alors devenu veuf de quelques truites. Après le tribut ordinaire et obligé dévotement rendu au dieu Bacchus, toutes les ipes s’allumèrent et la conversation s’engagea sur les mérites et qualités des divers tabacs en vogue. Il arriva, ce qui ne vous surprendra pas le moins du monde, que tous les tabacs présents se trouvèrent proclamés supérieurs, chacun réclamant la palme pour le sien. Un seul membre de la bande s'était abstenu de prendre part au débat. C'était un garçon
trapu, à la charpente osseuse, à la barbe longue et ébourriffée, à la moustache épaisse et en broussailles, à la tignasse à demi dissimulée sous un large sombrero. Il écoutait silencieusement en fur «nt comme deux Turcs, tenant de toutes ses ‘olaires et incisives une pipe qui se rapprocba’t plutôt d’un brûle-gueule et qu’il appelait Virginie. Pourquoi Virginie ? On n’en avait jamais rien su. Du reste, ça n’offusquait personne. Virginie, pipe en apparence de bonnes mœurs, était bien convenablement culottée.
On y était, d’ailleurs, habitué, car on ne lui avait jamais vu d’autre parure,
Tout à coup, notre homme, rompant le silence, prétendit que son tabac était de si bonne qualité, qu’il ne craignait pas de parier une bouteille qu’il se rendrait au camp, à deux milles de là, avec une seule pipée. Etonnement des excursionnistes, tous Canadiens-français.
—Thats all right ! Let us go! ne manquèrent-ils pas de s’écrier en chœur, dans la langue de Shakespeare et de l’évêque Fallon !
Le pari accepté, toutes les pipes furent chargées de frais. Quelqu'un vérifia le contenu de chacune. On ralluma, et l’on partit, par couple, à la queue-leu-leu. Si, chemin faisant, les excursionnistes usèrent de discrétion à l’endroit des touches, le parieur, lui, fuma comme à l’ordinaire, en bourrant Virginie de temps à
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autre de deux phalanges larges comme des spatules.
Lorsque la smalah atteignit le camp, toutes les pipes étaient dejà éteintes, mais notre parieur fumait encore en hourrant plus que jamais Virginie. Décidément il avait gagné le pari.
On se disposait à le féliciter, lorsqu'un loustie de la bande s’avisa de lui crier :
—Mais, lâchez donc Virginie!
Au moment où le parieur ôta son brûleg ieule, ce fut un éclat de rire à réveillertousles échos des environs.
Le héros s'était fumé la moitié de sa moustache.
Morale: se défier d’une foi aveugle et d’une imagination vive ; car, moustache à part, il arrive assez souvent que l’on fume toute autre chose que du tabac.
Voilà pour la fragilité des tuyaux de pipe, côté physique, digne de considération, sans doute, mais baissant pavillon devant l'aspect moral de la dite fragilité. Après tout, une pipe, une pipe dis:oquée, qu'est-ce ? Plus souvent un modeste morceau de plâtre ou de bois qui, peu à peu, se sature de nicotine et se carbonise, de silicate ou magnésite, autrement dit d’écume de mer. Prière de ne pas prendre ce vocable au
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pied de la lettre, comme ce quidam qui, un jour, sur les bords de l’Adriatique, rêéveusement contemplant la mer qui déferlait en flots d’écume sur les galets, émit cette profonde réflexion :
— Dire que c’est avec ça qu’on fait des pipes.
Loin de moi l’intention de disputer à ce bonhomme le brevet de sa découverte, si tant est qu’il en ait pris un. Je le laisse plutôt à se débrouiller avec Herr Kummer, ci-devant, peutêtre, honorable Allemand, inventeur et fabricant des pipes de ce nom travesti en écume de mer.
Au moral, quelles utiles et graves leçons ne pouvons-nous pas tirer de lu fragilité des tuyaux de pipe? Une pipe cassée, je le répète, ne représente-t-elle pas tout un éloquent symbole ? Qu'est-ce done que la vie ? A quoi se résume-t-elle en somme ? A une course le long d’un sentier jonché de bouts de pipe dont les mieux en forme sont des brûle-gueule, sentier tortueux qui traverse une vallée de désenchantements d’alarmes et de larmes, où le célèbre Pont des Soupirs de Venise a de multiples éditions, où enfin
Tout n’est que vanité, Mensonge et fragilité.
Casser sa pipe, est-ce pas généralement le propre de l’homme, une obligation inévitable
de l'existence ? Quels sont donc les gens qui échappent à cette règle implacable ?
Est-ce ce jeune adolescent quittant l'atmosphère de tendre, affectueuse et chaude sollicitude de la maison paternelle, pour entrer dans une maison d'éducation quelconque où il s’attend à respirer, dans la règie et l’enseignement, des effluves de la même atmosphère et qui n'y rencontre parfois que froideur, aridité, sécheresse et mines rébarbatives qui le rebutent et en font souvent un fruit see ? Première pipe cassée ! °
Sont-ce ces jeunes gens qui s'aiment comme on s'aime à vingt ans, d’un amour, le premier, qui frange d’or tous les nuages, ensoleille toute la nature et l'existence, mais qui, inflexibilité du sort, restant sans la sanction ardemment souhaitée, revêt un lugubre et lourd linceuil. Mirage décevant. profonde blessure dont l’âme, jusqu’au dernier jour même, porte une cicatrice ineffaçable, éternel demi-deuil, démolition de la plus tendre des pipes!
Sont-ce ces gens qui prennent pour de l’amour pur, ce qui n’en est, parfois à leur insu, qu’une trompeuse contrefaçon, et qui se retrouvent un jour, face à face, indifférents, refroidis, blasés, lassés, à la poursuite, chacun de son côté, du paradis manqué, ou de paradis imaginaires ?
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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