‹ Têtes et figures [microforme]Chapitre 24 sur 24 · FIGURES · texte numérisé non relu

FIGURES

Est-ce le neveu qui, d'avance, se taille une jolie bavette dans les écus d’un oncle d’'Amérique où d’ailleurs, et qui, à l'ouverture du testument avonculaire, constate qu'il n’y est pas question de lui ?

Est-ce ce politicien à tous crins, absolument convaincu que le parti qu’il soutient est par excellence le dépositaire de l'honnêteté et de la sagesse, l’incarnation véritable de toutes les vertus, civiques, héroïques, théologales et autres, croit, comme texte d’E rangile, toutes les balinerves soi-disant économiques et patriotiques que débitent la plupart du temps des hâbleurs de tréteaux politiques, vieux comme jeunes, plutôt occupés de leurs propres intétêts que de ceux du parti dont ils se réclament, et qui finalement assiste à l'effondrement du dit parti un jour de scrutin ?

Est-ce ce partisan politique qui, ayant sacrifié temps et argent pour le candidat de son choix, fonde le plus vif espoir sur la reconnaissance de ce candidat qu'il a puissamment contribué à faire élire, pour l'obtention, à l’occasion, courtoisies ordinaires à pazt, d’une faveur, d’un service, d’un emploi, d’un poste, sinon pour. lui-même, du moins pour l’un des siens où un ami ?

Serait-ce le fonctionnaire dont un ministre à promis de récompenser les services et le dévoucment par une augmentation de salaire ou une

promotion et qui, plusieurs années après, se retrouve encore dans la même situation que la femme de Barbe bleue demandant à sa sœur Anne, au plus haut de la tour, si elle ne voit rien venir?

Est-ce celui qui, pourvu d'un certain bagout qu’il prend pour de l'éloquence, se lance, tête baissée, dans l'arène de la vie publique à laquelle il se croit prédestiné, ambitionne un mandat, celui d'échevin ou de député, et arrive à peine à l’imposante altitude d’une commission de juge de paix: tout comme cet autre qui concentre, sa vie durant, ses pas, démarches, soucis et travaux sur l'obtention de titres qu’on ne trouve plus guère aujourd’hui en dehors de deux ou trois pays monarchiques, et qui meurt tout simplement écuyer, s’il est du Canada, bien entendu, et pas d’ailleurs ?

Sont-ce les naïfs qui ont la faiblesse de croire fermement à la rectitude de jugement et à la justesse d'appréciation des journaux, surtout ceux de partis, soufflant à la fois le chaud et le froid, concernant les gouvernements et les pouvoirs publics qui leur distribuent, le picotin, et tombant impitoyablement ceux qui leur tiennent la dragée haute, qui croient au mérite et à la valeur des hommes auxquels les feuilles publiques décernent de pompeuses réclames relevées de grandes images ?

mm

Est-ce le pauvre garçon qui compte sur la remise promise à date convenue d’une petite somme, pour, à son tour, solder une dette,et qui

s’entend dire:—Ah! mon cher monsieur, Désolé ! je vous ai oublié ! Repassez done après demain je vous dirai quand

revenir ?.

Est-ce ce patriote, plein de droiture et desollicitude pour son pays, qui, en toute sincérité et bravoure,se met dans la tête de dire Ja vérité rien autre chose que la vérité, aux gens, comptant, bien légitimement, par là, être honoré de la considération, du respect, de la confiance, et même des faveurs de tous ses concitoyens, de tous ses compatriotes ? S'il n'est pas forcé de se réfugier quelque part pour échapper au ressentimeni populaire, il devra s'estimer heureux de n’en être que pour la perte de son latin. ou pour une réception dans le genre de celle qui fut faite à un certain bon chanteur, tenor débutant. A son entrée en scène ans un théâtre de Paris, il se mit à chanter ine voix qui n’eut pas le don de plaire,

Arrivé depuis ce matin Dans cette ville immense.

—Ah! mon bon, lui cria de suite du paradis va titiaux jambes pendantes, eh bien! tu ‘y resteras pas longtemps !

Sont-ce les indiviüus qui, au lieu de consacrer leur avoir à la culture, à une industrie, à

un commerce légitime, se livrent entre les mains d'agioteurs, jouent à la Bourse d'où ils reviennent la plupart du temps échaudés, plumés, brûlés ?

Je clos ici ma nomenclature. Impossible d’épuiser la liste des rêves évanouis, des illusions perdues, bref, des pipes cassées.

Je me suis laissé attarder dans une analyse assez longue, toute incomplète qu’elle soit. Une simple revue, à vol d'oiseau, d’une année, d’une seule, celle qui vient de prendre la route des vieilles lunes, eut suffi.

Quand j’aperçois les milliers d'individus qui, au cours de ces trois cent soixante-cinq jours, ont, d'une façon ou d’une autre, cassé leur pipe, je me prends à regretter de ne pouvoir faire un peu de plastique pour rajuster les tronçons de toutes ces pauvres décollée:, sans oublier toutefois l’importante leçon de morale qui s’en détache, quitte, à mon tour, à casser ma pipe.

Simple souhait philanthropique de ma part, honorable, si vous le voulez, mais affigé d’un platonisme qui le réduit à néant. Il ne me serait pas plus facile de rassembler tous ces débris que pour les trépassés, au jour du jugement dernier, dans la vallée de Josaphat, de réarticuler leurs tibias et omoplates, sans mé- —… OS ER Sen En |

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prises : e°r il pourra fort bien arriver qu'une belle-mère preane la tête de son gendre pour la sienne, et qu'un gendre, à son tour. ait les pieds de sa belle-mère.

Lorsqu'aujourd'hui, à l'âge mûr que j'ai réussi à atteindre, âge de discrétion dont je suis loin d’avoir à me plaindre, d'un coup d'œil cireulaire, je revois tous les mouvements qui s’exécutent et qui me sont familièrement connus, et que je distingue dans les foules ceux qui sont au début de leur carrière, enfants hic: passés adolescents, physionomie ouverte, pleine de foi, désinvolture hardie, démarche assurée, moustaches en crocs les uns, bouches en cœur les autres, les hommes à la poursuite d’une affaire à exploiter, d'une intrigue à nouer, d'honueurs et de titres à enlever, les femmes toujours minaudant et coquettant, les sexagénaires qui ne veulent pas abdiquer, enfin toute la tourbe humaine en veine d’incessantes concessions, sous mmaint prétexte, aux sept appétits primordiaux de l'esprit et de la chair, surtout en actes d’adoration perpétuelle devant le veau d'Israel, je ne puis m'empêcher de me dire :

—Voilà done que ça recommence, que nos propres erreurs et faiblesses se répètent !

Je le regrette sincèrement, je voudrais pouvoir glisser à l'oreille de chacun : Vous vous trompez ; vous allez casser votre pipe. Tout de même, si vous commettez des erreurs, des

fautes, je vous en prie, faites comme moi! Ne recommencez jamais la même !

Néanmoins, tout bien considéré, n'êtes-vous pas d'avis que cette fragilité des tuyaux de pipe est une frappante illustration d'une expérience voulue, nécessaire, inévitable et salutaire de l'existence ? Qu'a done appris celui qui n'a pas, au moins une fois dans sa vie, cassé sa pipe ? Que sait-il ”

Je ne vous en dis pas plus long. Vous m'avez plaisanté, provoqué, j'ai cru devoir relever le gant. Et si maintenant. par vengeance, je vous incttais par écrit toute cette kyrielle de réflexions, vous en auriez une jolie tartine.

-C'est fait, me répondit brusquement le journaliste,

Comment, c'est fait, lui dis-je ?

Oui, assurément, c’est fait ! répliqua-t-il.

N'avez-vous donc pus remarqué ce scribe làbas, dans le coin ? C’est notre sténographe.

Il a écrit tout ce que vous venez de me dire. Et je ne crois pas qu'il ait manqué son coup, autrement dit, cassé sa pipe.

Eh bien, Jui dis-je d’un air que J'essayai de faire résigné, puisqu'il en est ainsi, permettez-moi de conclure.

Au cours des années, À mesure que l'âge avance, si la vue physique diminue de portée, la vue spirituelle, délivrée de bien des bandeaux, perd entièremeut si myopie, distingue bien mieux

Se mom

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ses environnements jusqu’au lointain horizon et acquiert la faculté de lire couramment le grand livre de la science du bien et du mal,

C’est alors que le spectacle sans cesse se renouvelant des misères et infirmités humaines, devient d’une navrante réalité. La vue quotidienne des mille et une malhonnétetés qui se commettent, depuis ce que l’on appelle restrictions mentales, et se développent en turpitudes de toutes sortes, avachissements, hypocrisies, mensonges, canailleries, tartufferies, tous parfaitement localisables et montrables du doigt, jusqu’au crime, cette vue, dis-je, chavire l’Âme, sa foi en la vertu et sa confiance en autrui, quand elie ne démolit pas l’une et l’autre.

Quelle rude épreuve que cet assaut de scepticisme pour une foi même vigoureuse !

Comme une exquise et tendre fleur brisée ou tranchée sur sa tige, n'est-elle pas exposée à replier ses corolles, se faner et dépérir ? Comme cet infortuné papillon, aux ailes qu'un léger toucher a dépouillé de leur pollen, n'est-elle pas flétrie à mort ?

Désireux de rester dans la note du titre de cet impromptu, j’ajouterai que c’est là l’une des plus douleureuses pipes à casser dans l’existence. Pour parer, partiellement, bien entendu, à pareille catastrophe, permettez-moi de vous exprimer, à vous, aux vôtres, à vos pro-

ee

ches et à vos amis, le souhait suivant : c'est qu’au milieu de tous les hauts et bas de la vie, tous s’avancent pour regarder faire les autres et apprendre comment ils cassent leurs pipes.

Si le souhait ou plutôt ce conseil ne leur convient pas, eh bien ! j'aurai tout simplement cassé la mienne.

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