DES FONTAINES PUBLIQUES
Les fontaines publiques sont, de tous les monuments qui décôrent les villes, ceux dont l’éclat et la variété contribuent d’une manière plus remarquable à leur embellissement, on pourrait presque dire à leur renommée. Ce genre de richesse, nécessairement plus commun dans les pays méridionaux où le climat en fait un besoin, que dans ceux du nord, où il est presque superflu, avait été porté à un très haut point chez les peuples de l'antiquité. On voyait à Athènes la fontaine de Callirhoé, que Pisistrate fit embellir et qui prit ensuite le nom d’Enneacronnos ou fontaine aux neuf jets. Cet édifice, quoique célèbre, le cédait en beauté, selon Pausanias, à la fontaine d'Alexandrie, près du palais des Ptolémées, et à celle de Mégare, ouvrage de Théagène, remarquable par le grand nombre de colonnes qui y étaient employées. Les historiens grecs citent encore un grand nombre de monuments de ce genre; mais, laissant leurs descriptions sur lesquelles on pourrait élever des doutes et se reportant à des temps plus voisins de nous, on trouvera dans Rome moderne une abondance d’eaux, une multiplicité de fontaines magnifiques, qui n'étant cependant que des restes de la splendeur de Rome ancienne, attestent combien cette capitale du monde l’emportait par son inconcevable richesse sur tout ce dont on pourrait parler. En effet, il faut remarquer que Rome moderne, dont les places, les jardins, les rues, les maisons mêmes sont abondamment arrosés aujourd’hui par les eaux de trois aqueducs seulement, en avait quatorze dans les temps anciens. (Voyez Frontin, Æqueducs de Rome.) Des rivières, des fleuves entiers se répandaient alors, par ces nombreux canaux, dans les différents quartiers de la ville, dans les édifices publics, les thermes, les cirques, les places, les promenades, ete., etc. Leurs eaux formaient ces vastes naumachies si vantées, ces lacs, ces bassins, ces cascades, ces grottes, ces fontaines jaillissantes que l’on rencontrait à chaque pas. Elles ornaient les Nymphées, et, comme on le voit encore chez les peuples du Levant, elles embellissaient l’intérieur de toutes les habitations. Elles se divisaient à l'infini et prenaient sous la main de l’art des formes variées pour rafraichir l'air, animer le marbre, le bronze, et présenter aux chefs-d’œuvre de larchitecture, réunie à la sculpture, des miroirs mobiles qui en rehaussaient léclat.
Agrippa, pendant son édilité, fit ériger à Rome, selon Pline, cent cinq fontaines, auxquelles on employa trois cents statues de marbre ou de bronze et quatre cents colonnes de marbre. Ce prodigieux assemblage de choses rares dont l’imagination est effrayée pourrait paraitre fabuleux, et l’on serait tenté de douter de la véracité des récits qui les retracent si le nombre et la beauté des fragments des fontaines antiques parvenus jusqu’à nous n'étaient pas
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des preuves incontestables de la haute perfection et de l’étonnante magnificence des ouvrages romains en ce genre.
Il est certain que les deux belles statues colossales du Nil et du Tibre ornaient deux fontaines près des temples d'Isis et de Sérapis, dans le Champ de Mars. Les statues antiques du Triton qui enlève une Nymphe, celle du Faune qui Ôte une épine du pied d’un Satyre, l’Enfant qui tient une oie dans ses bras et le beau Trépied du Capitole étaient, à n’en pas douter, des accessoires de fontaines antiques. Les ruines que l’on voit encore entre le Colisée et l’arc de Constantin à Rome, sous le nom de Meta sudans, sont les restes d’une fontaine jaillissante qui était placée sur la voie Sacrée.
Entreprendre de rétablir des exemples de fontaines antiques avec les nombreux fragments et les riches matériaux qui nous sont conservés serait une tentative hardie, et le résultat du travail n’offrirait encore que des conjectures incertaines. C’est dans les villes modernes de l’Italie et dans celles du Midi que l’on trouvera parmi les ouvrages des artistes du quinzième siècle des imitations exactes en tout ou en partie des chefs-d’œuvre anciens.
L'on doit citer en conséquence presque toutes les fontaines de Rome moderne et particulièrement celle dont le Bernin et Fontana ont donné les dessins; les belles eaux des villas ou maisons de campagne de l'État romain, la grande fontaine de la place de Sienne, celles de Pérouse, de Bologne, celles de Florence, de Pise, de Brescia, de Palerme, enfin des plus petites villes de l'Italie et même de la Provence, comme Marseille, Aix et Nimes, où l’on a consacré à un service public les restes d’un Nymphée antique.
Après avoir indiqué les principales fontaines publiques célèbres, tant anciennes que modernes, après avoir présenté diverses citations, auxquelles il eût été facile d’en ajouter beaucoup d’autres, nous examinerons quel est le but de ces monuments et en quoi ils peuvent être admirés.
Si l’on considère les fontaines publiques sous leurs différents rapports et si l’on veut rechercher avec attention ce qui en est l’objet, on reconnaitra, en s’occupant de leur composition, que le mouvement des eaux, leur contraste avec la pierre, le marbre, le bronze et tout ce qui entre dans la composition des édifices hydrauliques présentent à l'architecture des ressources et des moyens de succès presque assurés. On verra que dans cette sorte de monuments la nature animée, s'ilesl permis de s'exprimer ainsi, peut être avantageusement employée et mise
en action par l’art qui aura su en tirer parti. Certes, un architecte jaloux de gloire devra se
féliciter d’avoir à construire une fontaine au centre de la place publique d’une grande ville, à la réunion de plusieurs rues, à l'extrémité d’une longue avenue, sur une grande route, ou sur l’emplacement principal d’une promenade. C’est, dans la composition d’un édifice de ce genre, qu'il aura occasion de donner un libre essor à son imagination et qu'il pourra, sans craindre de s’écarter des bonnes règles, se laisser aller aux idées séduisantes qu'elle lui suggérera. Il cherchera d’abord, en se conformant aux localités, une disposition avantageuse et agréable. Il saura emprunter à la Fable des allégories convenables, choisir parmi les inventions fantastiques dont elle fournit tant de modeles celles qui peuvent embellir le sujet qu'il aura adopté; profiter avec art du charme des eaux, donner par leur distribution, par leur mouvement, là vie à sa composition; enfin créer, avec le concours de la raison et du bon gout, Pun de ces ouvrages rares qui offrent au plus haut point possible lassemblage heureux de Futile réuni à l’agréable.
Il serait facile de trouver dans les villes modernes de l'Italie, dont nous venons de parler, un grand nombre d’exemples à citer comme modeles en tout ou en partie de la perfection
désirée pour les fontaines publiques, mais l'ouvrage sur les fontaines de Rome par Falda,
ot. Le
celui des vues de Florence par Locchi, les itinéraires de Brescia, Bologne, Milan et autres grandes villes d'Italie, ete., ete., étant des recueils de ce qu'il y a de plus remarquable dans ce genre, il doit suffire de les indiquer, pour que l’on puisse les consulter et choisir. Nous nous bornerons donc à présenter une notice générale sur les fontaines, avec quelques réflexions sur celles dont nous donnons les dessins.
Il faut le répéter encore ici, l'objet de notre travail n’est pas d'offrir des dissertations ou des ouvrages complets sur les différents sujets que nous traitons; cette tâche est au-dessus de nos forces. Représenter les principales choses faites en architecture dans Paris depuis peu d’années, y joindre quelques projets dont l'exécution n’a pu avoir lieu; comparer chaque édifice avec ceux du même genre qui ont le plus de réputation dans les autres pays, en donner
des descriptions raisonnées, faire remarquer ce qui est recommandable, hasarder au besoin
quelques observations critiques, et surtout rappeler sans cesse les préceptes consacrés sans lesquels il n'est pas de perfection et hors desquels il est aisé de s’égarer dans les désordres du mauvais goût ou dans les erreurs du caprice, voilà le programme qui nous est donné et que nous cherchons à remplir.
En conséquence, après avoir parlé des fontaines publiques de différents pays, de leur importance dans la décoration des villes, de leur but et des moyens de les perfectionner, nous représenterons quelques-unes des fontaines de Paris et nous ferons connaitre les dispositions qui ont déterminé leur exécution.
La ville de Paris n'eut des fontaines publiques que longtemps après son origine. Les eaux
üent aux besoins de ses habitants. Ce fut seu-
de la Seine, dont la salubrité est vantée, suffis lement vers le douzième siècle, que les moines de l’abbaye Saint-Martin des Champs, ayant fait venir à leurs dépens et pour leur service particulier les eaux de source des hauteurs de Belleville et du Pré Saint-Gervais, le quartier de la rive droite de la Seine, dans la partie où était situé leur couvent, eut, par ce moyen, les premières fontaines publiques de la ville. C’étaient de simples robinets avec des mascarons ou têtes de chimères sans ornement. Ils se trouvaient placés aux angles des rues comme concession accordée pour le service public. Ce qui subsiste encore de ce premier établissement démontre que la nécessité sans le secours de Part avait seul réglé le travail.
Henri IV et par suite Marie de Médicis ayant rétabli, vers l'an 1613, l’aquedue antique des thermes de Julien à Arcueil, les quartiers de la rive gauche de la Seine eurent, comme ceux
de la rive droite, quelques fontaines publiques, que les eaux du village de Rungis et des envi-
rons alimentaient. Mais ces deux premières dispositions ne fournissant pas la quantité d’eau
suf ate aux besoins de la ville, en raison de son accroissement, on fit peu après deux machines hydrauliques sur le courant de la Seine, l’une au pont Notre-Dame et l’autre au Pont-Neuf. La première avait pour objet le service du quartier de la Cité et des lieux environnants; la seconde, qui vient d’être détruite, fournissait des eaux aux Tuileries et au Palais-Royal. Elle est remplacée par la pompe à feu de Chaillot et par le canal de lOurcq.
Quoiqu’en parlant des fontaines publiques nous n’ayons pas eu dessein de traiter le sujet des machines, des canaux, des aqueducs et des autres moyens qui servent à conduire ou élever les eaux, ce qui doit être par suite le motif d’un travail particulier, nous devons cependant, en jetant un coup d'œil sur les anciennes fontaines de Paris, faire connaître quelquesunes des causes qui ont amené la construction des fontaines nouvelles et particulièrement de celles que nous représentons dans ce recueil.
La partie hydraulique de la ville de Paris, malgré les soins de Louis XIV, a été longtemps
considérée plutôt comme objet d'utilité que comme embellissement. L'aquedue d’Arcueil,
ce
celui du Pré Saint-Gervais, avec les pompes à feu de la Samaritaine, et du pont Notre-Dame alimentaient ou plutôt desservaient les quarante-huit robinets que l’on ne peut nommer fontaines et qui faisaient tout le service de la capitale. Ce ne fut que sous le règne de Louis XV, pendant la prévôté de M. de Turgot, que la ville fit bâtir, vers l’an 1745, la fontaine de Grenelle, premier édifice de ce genre ayant pour but principal l’ornement du quartier. (Voyez les Fontaines de Paris, par M. Amaury Duval.)
Nous aurions gardé le silence sur ce monument dont l'aspect est assez beau, mais qu'il est difficile de citer comme une fontaine, si les nombreuses critiques dont il a été l’objet n'avaient
tème des eaux de Paris et à leur accroissement. La di-
pas contribué à l’amélioration du «
sette et même la privation presque totale de l’eau dans cette fontaine contrastait trop avec sa décoration pompeuse, pour ne pas donner lieu à différents projets qui tous avaient pour but l'augmentation des eaux de la ville. Les pompes à feu l’emportèrent alors sur les canaux
proposés, elles séduisirent par l'apparence pompeuse d’une spéculation lucrative; on les exécuta
à l’entrée du faubourg de Chaillot et au Gros-Caillou en 1785; mais les bénéfices annoncés
étant nuls, ces établissements restèrent à la ville, pour qui ils sont aujourd’hui une charge, que l’achèvement du canal de l’Oureq doit faire cesser.
C’est ainsi, comme nous avons eu occasion de le faire remarquer dans le numéro précédent, que les entreprises publiques abandonnées à des particuliers, avec la faculté d'en tirer profit, deviennent presque toujours des charges pour l'État, après avoir manqué le but pour lequel elles avaient été faites.
Le canal de l'Ourcq, qui doit alimenter un jour toutes les fontaines de Paris et donner les moyens de supprimer la pompe à feu de Chaillot, ainsi que celle du Gros-Caillou (voyez les Recherches sur les eaux de Paris, par M. Girard), sera, avec les conduits des eaux de Paris, le sujet d’un article particulier que nous nous proposons de traiter dans la suite, comme nous l'avons précédemment annoncé.
On voit, par tout ce que nous venons de dire sur les eaux de Paris, que, jusqu’au siècle dernier, les fontaines n'étaient entrées pour rien dans la décoration de la ville et que la première construction de luxe faite à ce sujet a été généralement blâmée, car la fontaine de Jean- Goujon, bâtie sous Henri IL, au coin de la rue aux Fers, et dont les matériaux ont servi à faire celle de la place des Innocents, était un château d’eau et ne devait, pas plus que la grotte du Luxembourg, taient par conséquent les mêmes reproches que la fontaine de Grenelle. On voit donc que
être regardée comme une fontaine. L'une et l’autre manquaient d’eau et méri-
les observations faites sur la pénurie des eaux ont amené les pompes à feu et que la mauvaise spéculation de ces machines dispendieuses à fait revenir au système des canaux, moyen plus simple, d’un entretien plus facile et qui à tous égards remplit beaucoup mieux l’objet dont il est le but.
Il résulte de tous les travaux faits jusqu’à ce jour que trente-deux fontaines nouvelles ont été ajoutées aux quarante-huit qui existaient à la fin du siècle dernier; ce qui porte à quatrevingts la totalité des fontaines publiques de Paris.
Nous devons avouer que plusieurs de ces ouvrages ont été conçus isolément, à la hâte, sans principe, sans plan bien raisonné, et qu'ils ont donné motif à des critiques contre lesquelles il serait difficile de les défendre; soit que les emplacements aient été peu favorables, soit que des raisons de parcimonie ou d’autres aient fait naître des obstacles difficiles à surmonter, il est certain que dans les choses faites on doit trouver beaucoup à désirer, tant sous le rap port du goût que sous celui des convenances, car la fontaine du boulevard de Bondi, planche
92, et celle des Innocents, planche 93; exceplées, presque toutes les autres ont le grand dé-
faut de ne présenter les eaux, qui devraient être l’objet principal, que comme un accessoire
et de n'offrir au premier aspect rien de ce qui caractérise essentiellement une fontaine pu-
blique. En vain dans quelques-unes on a voulu par des bas-reliefs, par des figures symboli-
ques, chercher à rappeler la destination de l'édifice. La disposition principale étant manquée,
les dé
ails n’ont pu faire excuser cette première faute. La fontaine de la place de Médecine, planche 96, est plutôt un chateau d’eau qu'une fontaine. Cette sorte d’édifice hydraulique ne peut être confondue avec les fontaines ordinaires ;
elle doit avoir un caractère particulier dont la destination et l'emplacement qui lui est accordé
déterminent la forme. C’est le réservoir auquel arrivent les eaux pour se diviser ensuite dans les différents canaux qu'elles ont à parcourir. Son nom indique assez la destination qui peut lui être propre, et il nous suffira de présenter les deux châteaux d’eau célèbres que nous avons joints à ceci pour faire voir combien ces édifices sont susceptibles de variété, de magnificence et d’effet dans tout ce qui les compose. La première planche est le château d’eau de
l’aqua Vergine, à Rome, plus connu sous le nom de fontaine de Trevi. Il est adossé à des bâ-
timents, sa facade présente une apparence d'habitation; un grand arc au milieu de l'édifice figure l'extrémité de l’aqueduc par lequel arrivent les eaux; Neptune, sur son char entouré de tritons et attelé de chevaux marins, semble sortir de l’'aqueduc et amener avec lui le fleuve, qui se répand par cascades et à grands flots parmi les rochers qui l’environnent. La seconde
planche est celui de l’aqua Paolina, également à Rome. Il est isolé sur le sommet du mont Janicule, sa décoration, préférable à celle de Trevi, est wiomphale ; elle est grande et d’un bel effet; la sculpture ny est entrée en rien, l'architecture seule en a tous les honneurs : trois grands arcs et deux petits décorés de colonnes en marbre sont les bouches par lesquelles les eaux arrivent et remplissent le bassin ou réservoir, d’où elles sortent en abondance pour former les magnifiques fontaines du quartier Saint-Pierre. Le château d’eau de la troisième
source des eaux de Rome, l'aqua Felice, à Termini, a beaucoup de rapport pour la décoration
avec celui de l’aqua Paolina; il n’est pas isolé, il est décoré de trois arcs seulement, et dans
celui du milieu on remarque l’ingénieuse pensée d’une statue colossale qui représente Moïse
frappant un rocher pour en faire sortir la source qui se répand à ses pieds.
Ayant représenté le château d’eau de l’aqua Paolina, nous n'avons pas cru devoir donner celui de Termini, il aurait été presque en double emploi; nous avons joint à ce recueil, sous les numéros 101, 102, 103 et 104, quatre dessins, projets de fontaines, qui n'ont pas eu leur
exécution. Les deux premiers avaient été faits pour la place du Carrousel, en face du palais
des Tuileries; les deux autres étaient pour celle de Louis XV, entre le jardin des Tuileries et la promenade des Champs-Élysées.
Après avoir hasardé des observations critiques sur les nouvelles fontaines de la ville de Paris, après avoir porté contre quelques-unes des jugements qui pourraient paraître sévèrés, il ne nous est pas permis d’oser vanter les quatre projets de fontaines ci-joints; il faut avouer
que nous en sommes auteur. Entreprendre de les défendre en cas d'attaque ne serait peut-
être pas chose prudente, mais les recommander à l’indulgence du grand personnage à qui
sont dédiés, chercher à faire excuser, s'il est possible, leurs défauts en les couvrant des belles fontaines de Bologne et de Palerme à l'instar desquelles ils ont été faits et que nous donnons planches 99 et 100, enfin protester de notre zèle et du désir ardent que nous avons d’employer tous nos efforts pour mieux faire, sont les seuls moyens auxquels nous avons recours
et qui nous restent aujourd’hui.