INTRODUCTION
Quelle aventure comparable à celle de Léonard de Vinci ?
Aimé et admiré de son vivant, célébré d’âge en âge, selon une progression ininterrompue d’enthousiasme, considéré comme un des trois plus grands génies de la Renaissance, précurseur et pair de Michel- Ange et de Raphaël, il conquiert, cinq siècles après sa mort, une gloire nouvelle. L’inventeur du clair obscur se trouve avoir été l’inventeur de la loi de gravitation et de la circulation du sang. Le peintre de Y Androgyne a vraiment précédé Galilée, le portraitiste de la Joconde apparaît un nouvel Archimède ; et la science moderne salue en lui le fondateur de la méthode expérimentale.
Une seconde immortalité l’enveloppe d’une auréole imprévue. Le même homme qui poussa la peinture à sa perfection, commence l’évolution de la science moderne.
Geoffroy Tory écrivait en 1524 : « Léonard de
Vinci n’est pas seulement un excellent peintre, mais un véritable Archimède ; c'est également un grand philosophe. »
On savait, par Vasari, la variété des aptitudes de ce fils de notaire. Détestable artiste, le biographe écrit bellement, et sa première page, consacrée à Léonard, mérite d’être sans cesse relue:
« On voit les dons les plus rares descendre par l’influx céleste dans les corps humains, souvent de façon naturelle, parfois surnaturellement ; on voit s’incarner sans mesure en un seul corps : la beauté, la grâce et le talent et à tel point que, de quelque côté que se tourne cet homme, chacune de ses actions est si divine que s’élevant au-dessus des autres hommes, il parait jusqu’à l’évidence qu’il use d’un don de Dieu et non qu’il agit par un effort de l’art humain comme les autres mortels. Voilà ce que les hommes purent contempler en la personne de Léonard de Vinci.
« Sans parler de la beauté de son corps qui ne saurait être assez louée, il apportait dans chacun de ses actes une grâce plus qu’infinie ; il acquit un tel talent, que vers quelque difficulté qu’il lui plût de se tourner, il la résolvait sans peine. Sa force était très grande et jointe à l’adresse : soit esprit et son courage eurent toujours un caractère royal et magnanime ; et la
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renommée de son nom s’étendit à ce point que non seulement il fut célèbre en son vivant, mais que depuis sa mort sa gloire a grandi. Vraiment admirable et céleste fut Léonard, fils de Ser Piero da Vinci. »
Or, Vasari n’a certainement pas lu les manuscrits que lui montra Melzi, il les a ms ; c’est-àdire qu’il a admiré les dessins semés dans ce grimoire vraiment fantastique et qui semble plutôt le cahier d’un homme qui note, d’après de vastes lectures, que ceux d’un unique inventeur tirant de son cerveau des choses si diverses et si importantes.
L’enflure des mots se trouve à sa place lorsque Fra Luca Paccioli, l’auteur de Divina Proportione (dont les figures sont de Léonard) s’écrie, dans sa dédicace au duc de Milan : « Déjà, Léonard de sa main sublime avait exprimé le simulacre de l’ardent désir de notre salut dans le digne et respectable lieu de la spirituelle et corporelle réfection du saint temple des Grâces, auquel désormais doivent céder tous les émules d’Apelle, de Myron et de Polyclète. »
Lomazzo l’appellera « Hermes-Prométhée » ; Paul Jove en trace ce portrait: « Il était d’un esprit charmant, très brillant, tout à fait libéral : son visage était le plus beau du monde. Merveil-
leux inventeur et arbitre de toute élégance et surtout deliciarum theatralium, il chantait admirablement en s’accompagnant de la lyre. Durant toute sa vie, il plut étrangement à tous les princes. »
On multiplierait au besoin les citations, sans les épuiser. Benvenuto Gellini dit à propos du Traité de peinture : « Je ne crois pas que plus grand homme vint jamais au monde. »
Nous n’avons donc pas, au xix' siècle, découvert Léonard. Il fut admiré et aimé, vivant et mort. Vasari s’étonne que ne possédant presque rien et travaillant peu, il ait toujours eu des serviteurs. Léonard séduisait. Plusieurs qui l’aimèrent ne se rendirent pas compte du caractère presque fabuleux de cet homme qui fut, à la fois, le plus grand artiste, le plus hardi savant et le plus bel homme de son époque.
M. de Humboldt a écrit, dans le deuxième volume du Cosmos : « Le plus grand physicien du quinzième, un homme qui, avec des connaissances fort rares en mathématiques, unit à un degré surprenant la faculté de plonger sesx regards dans les profondeurs de la nature, Léonard de Vinci était le contemporain de Colomb. Il mourut trois ans après lui. L’artiste couronné de gloire s’était livré à l’étude de la météorologie aussi bien qu’à celle de l’hydraulique et
de l’optique. Il exerça de l’influence, pendant sa vie, par ses grandes créations artistiques et par le prestige de sa parole, mais non par ses écrits.
« Si les idées de Léonard de Vinci sur la physique ne fussent pas restées ensevelies dans ses manuscrits, le champ de l’observation ouvert par le nouveau monde eût été exploré scientifiquement dans un grand nombre de ses parties, avant la grande époque de Galilée, de Pascal et de Huyghens.
« Gomme François Bacon et au moins un siècle plus tôt, Léonard tenait l’induction pour la seule méthode légitime dans la science de la' nature: « Dobbiamo cominciare dall’esperienza, et per mezzo di queste, scoprire la ragione. »
Avant Cuvier, il attribuait aux torrents le creusement des vallées ; avant Bernard De Palissy qui fut grand géologue, il retrouva les traces d’un monde océanique disparu : il pressentit la division philosophique des formes animales en disant des coquillages : « Animali che anno l’ossa di fuori. »
Il faut arriver au xix" siècle et même à sa fin, pour trouver une appréciation équitable de cette intelligence illimitée.
Personne, sauf ses élèves les plus chers, ne fut le confident de ses veilles : il passait pour très
fort dans toutes les branches de son art, mais non pour le Pic de la Mirandole de la physique, véritablement docte de omni re scibili et quibusdam aliis.
« Francesco da Melzo, excellent peintre, m’a dit que Léonard de Vinci, son maître, fabriquait des oiseaux qui s’envolaient dans l’air. »
Lorsque Isabelle de Gonzague charge le vicegénéral des Carmélites de demander un panneau à Léonard pour son Studio ou au moins un petit tableau de la Madone ( devotoetdolce ) , le révérend frère lui répond: « La vie de Léonard e varia et indeterminata forte, il paraît vivre à giornata. Depuis qu’il est à Florence, il n’a fait qu’un carton ; deux de ses élèves font des portraits et de temps en temps il y met la main; il s’adonne fort à la géométrie. »
En réalité, ils’adonnaità l’omniscience, àl’insu de son temps. La duchesse de Mantoue écrit au maître, le 24 mai 1504 : « Quand vous avez fait mon portrait au charbon, vous m’en avez promisune épreuve peinte. Puisque vous n’avez pas la commodité de vous transporter ici, nous vous prions, au nom de l’engagement, de remplacer le portrait en une autre figure qui nous serait plus agréable encore, celle d’un Christ enfant parmi les docteurs, exécutée avec cette douceur et cette suavité d’air, dont par un art
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unique, vous avez le secret. Si vous satisfaites à ce grand désir outre le paiement que vous Axerez vous-même, nous vous resterons tellement obligée que nous ne songerons plus qu’à faire chose qui vous soit agréable. »
Quelle qu’ait été la courtoisie de cette charmante femme, type de la lettrée vertueuse, elle n’eùt pas écrit, sur ce ton respectueux et câlin, à tout autre peintre : non plus que François Ier n’eût appelé « Mon père » même un Titien ou un André del Sarte.
« Le susdit testateur donne et concède à Messire François de Melzi, gentilhomme milanais, pour le remercier des services qu’il lui a rendus par le passé, tous et chacun des livres que ledit testateur possède maintenant et autres instruments et dessins concernant son art et la profession de peintre. »
Mais on ne se doutait pas de l’importance des manuscrits. Le secrétaire du cardinal d’Aragon qui vint à Cloux, le 18 octobre 1516, dit seulement : « Il (Léonard) nous dit qu’il avait fait l’anatomie de plus de trente corps d'hommes et de femmes de tout âge. Il a aussi écrit sur la nature de l’eau. De diverses machines et autres choses, il a rempli une inAnité de volu-
mes, tous écrits en langue vulgaire et qui publiés seront de la plus grande utilité et du plus grand charme. »
M. Uzielli a donné une histoire complète des précieux manuscrits.
Melzi, en quittant Amboise, se retira à Yaprio où il préparait une édition du Traité de peinture.Gellini avait acheté, au prix de quinze écus d’or, une copie qu’il communiqua à Serli « qui en mit au jour, comme perspective, le peu qu’il en put comprendre. »
Yasari et Lomazzo ont vu les manuscrits. Après le décès de Melzi, ils tombèrent dans les mains de son fils Horatio, un imbécile qui avait chez lui en qualité de précepteur Lelio Gavardi d’Isola. Ce personnage découvrit au grenier, dans de vieilles caisses, les livres et les dessins de Léonard.
Il se fît donner treize manuscrits et les apporta à Florence pour les offrir au grand-duc, mais celui-ci mourut. Lelio Gavardi vint à Pise pour y faire son droit, il y rencontra Mazzenta qui a écrit une relation de cette aventure (traduite par E. Piot). A de vives remontrances, Lelio Gavardi repentant de son indélicatesse chargea Mazzenta de la restitution. Mais Horatio Melzi lui fit don de tout ce qu’il rapportait, ajoutant que beaucoup d’autres dessins de
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Léonard étaient dispersés « dans les chambres de sa villa, sous des toits en mauvais état ».
Mazzenta et ses frères menèrent vanité de leurs trésors, et beaucoup obtinrent d’Horatio Melzi des pages ou des cahiers. Parmi eux se trouva Pompeo Arettino Leoni qui offrit un siège au sénat de Milan contre les treize manuscrits donnés aux Mazzenta. Ceux-ci en rendirent sept, à la supplication d’Horatio Melzi.
Un des six autres fut offert au cardinal Borromée [Traité de l’ombre et de la lumière (à l’Ambrosienne)] : un autre au peintre Figgini, un troisième au duc de Savoie : les trois restants finirent par tomber aux mains de Pompeo Leoni qui en fit un recueil. Cleodaro Calchi en hérita et le vendit 300 écus à Arconati qui en refusa 600 écus offerts par le duc de Savoie.
En 1637, Arconati fit don à FAmbrosienne du Codex Atlantico (1.600 feuillets sur 393 pages in-folio) et de neuf des manuscrits actuellement à l’Institut, qui furent expédiés à Paris en 1796: le Codex pour la Nationale et les douze autres pour l’Institut. Quand le commissaire autrichien réclama en 1815 les manuscrits de Léonard, on les chercha à la Nationale, on ne trouva que l’Atlantico qu’on restitua.
M. Léopold Delisle gardera l’honneur d’avoir fait rentrer à la Nationale les deux volumes
formés des feuillets volés par Libri aux manuscrits A et B et vendus à Lord Ashburnam : ils sont maintenant à l’Institut. J. Forster, en 1876, a donné au South Kensington Muséum les trois volumes que Lord Lytton acheta à Vienne.
Lord Arundel, ambassadeur à Madrid, avait acquis, à la succession de Pompeo Leoni, mort en 1670, les manuscrits qui sont aujourd’hui au British Muséum et à Windsor.
Un trait à jeter ici pour ne pas l’oublier, car il achève la physionomie de Léonard, est cet alinéa de Andrea Corsali inséré dans une lettre à Julien de Médicis :« Entre Goa et Basigut, il y a une terre, appelée Combaia, où le fleuve Indus entre dans la mer. Elle est habitée par des païens appelés Guzzarales qui sont très grands marchands... Ils ne se nourrissent d’aucune chose animée, et comme notre Léonard ils ne permettent pas qu’on nuise à aucun être vivant. »
L’importance de la tendresse pour les animaux (Léonard à un endroit s’indigne du sort des ânes) et le respect de la vie sous toutes ses formes sont propres à l’Arya. En ce temps
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où les Asiatiques régnent sur les Beaux-Arts, véritables barons de l’atelier et du théâtre, il convient de revendiquer, comme archétype de la race Aryenne, le maître suprême de la peinture.
Voici chronologiquement les ouvrages qui étudient le Vinci comme théoricien et savant.
1651. — Le Traité de la peinture de L. D. V. nuovamente dato in luce, con la vita dell’autore da Raphaël du Fresne, in-folio, Parigi. Une traduction française parut aussitôt par Fréart de Chambray.
1797. — Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de L. D. V. lu à la première classe de l’Institut national des sciences et arts par J. B. Venturi, professeur de physique à Modène. Paris, Duprat, an V. (Cet opuscule annonçait trois études sur la mécanique, l’hydraulique et l’optique, d’après Léonard.)
1817. — Traité delà peinture par l’abbé Manzi, dédié à Louis XVIII.
1869. — Nuovo Giornale botanico.
1872. — Dell’Origme et del Progresso délia scienca idraulica. Milano.
1872. — Saggio dell opéré de L. D. V. (avec 37 pages reproduites du Codex Altantico.
1873. — Politechnico, Milan, 1873, n° 3.
Arsène Houssaye a écrit une Histoire de Léonard de Vinci intéressante : mais le meilleur ouvrage sur le maître, au point de vue particulier de la science et de l’invention, est celui de M. Gabriel Séailles : L. D. V. L’Artiste et le Savant (Perrin).
La bibliographie esthétique prendrait plusieurs pages et sans comprendre les meilleurs, des articles de Revue.
Michelet va à la Joconde, « comme l’oiseau va au serpent», « il est fasciné, troublé ; uninfini agit sur lui par un étrange magnétisme. » D’autres vont à la Joconde comme à une sœur, charmés et non troublés. Taine découvre une expression méphistophélique dans le Saint Jean.
Il y a des espèces dans l’humanité entre lesquelles l’inconscient met un antagonisme que la plus haute culture ne résout pas. A quoi bon rechercher de fausses impressions ; tout le monde s’est trompé sur Léonard, j’entends tous ceux qui l’ont jugé sans connaître ses manuscrits. Ils changent totalement l’idée qu’on avait légi-
timement prise du maître, d’après ses œuvres.
Ce qui domine au point de faire oublier toutes les autres qualités, dans les compositions comme dans les croquis, c’est la spiritualité ou mieux la subtilité. Les regards énigmatiques, les sourires ambigus, les expressions complexes, jusqu’au fond féerique de la Joconde et de la Sainte-Anne, manifestent, semble-t-il, un esprit tendu vers le mystère, un songeur épris de ses seules visions.
Or, ce mage ou ce mystique se révèle surtout physicien et mathématicien et ce thaumaturge du visage humain ne croit ni aux miracles ni aux esprits.
Sa santé intellectuelle égale celle des Hellènes les plus fameux : ses patrons véritables s’appellent Aristote, Archimède. Personne n’a moins rêvé, si on entend, par là, laisser flotter sa pensée ou la concentrer sur soi-même. Le réel l’attire, le charme, l’éblouit : la disposition des feuilles sur les branches le fait éclater d’admiration et dans le coquillage qu’il ramasse, il voit l’histoire des continents. L’instinct des animaux et l’industrie des hommes le captivent aussi.
Le manuscrit E contient une citation stupéfiante, « il renvoie au chapitre IV du livre 113 delle cose naturali », corroborée par un autre passage où il parle, comme justification de sa
compétence, des cent vingt livres qu’il a composés.
Pour mesurer l’envergure unique d’un tel esprit, il faudrait que rien de ce qu’il a laissé ne fût perdu. Or, dans le grenier de Vaprio aux toits en mauvais état, que de pages ont dû périr. Depuis la mort de Melzi (1570), les feuillets s’éparpillèrent. Qui sait si Pompeo Leone n’a pas dédaigné des papiers importants? Le premier ouvrage qui traite des découvertes physico-mathématiques est deM797.
MM. Ravaisson (1880-1891), Ludwig (1882), J. Richter (1883), l’Academia degliLincei (1891), Reltrami (1892), Sabaknikotf et Piumati (1898), Solrni (1899), ont donné une lecture des manuscrits de Léonard, mais seuls M. Solrni en italien et M. Richter en anglais ont fait un choix de fragments caractéristiques.
Le prix très élevé des fac-similés tirés à petit nombre rend l’étude extrêmement coûteuse.
On sait que Léonard était gaucher et tout ce que nous avons de sa plume, sauf les lettres, affecte l’habitude orientale et va de droite à gauche. Il faut lire à l’aide d’un miroir qui renverse le texte et le rétablit dans le sens de notre
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coutume. Son écriture, élégante et très régulière, donne à une certaine distance l’illusion d’une cursive gothique très appliquée. Il ignorait les langues orientales, le grec, et ne savait que fort peu de latin. On doit attribuer sa façon au désir si naturel, chez un tel inventeur doublé d’un esprit si indépendant, de rebuter l’indiscrétion pour des théories qui tombaient sous le coup de l’inquisition et des machines dont on pouvait lui ravir la découverte.
Léonard a-t-il conçu l’idée d’une Encyclopédie ? Non. Le mouvement propre à son intelligence l’a mené à l’encyclopédisme. En réalité, nous ne connaissons comme traités que le Traité de la peinture, le Traité des ombres et de la lumière, le Traité d’anatomie , le Traité du vol des oiseaux , le Traité du mouvement de l’eau, le Traité de géométrie, le livre IV du Monde et des Eaux.
Mais nous savons par des monogrammes curieusement ornés de cordons, franciscains ou non, noués à la façon des entrelacs orientaux, que le maître avait fondé à Milan une académie intitulée de son propre nom.
Il n’est pas douteux que l’esprit qui, en parlant de la perspective, allait jusqu’à la mécanique céleste et qui étudia même l’alchimie et la chiromancie, n’ait apporté, dans la pédagogie.
le caractère d’universalité de sa propre recherche. En majeure partie, les formules qui nous étonnent furent originairement des notes pour ses cours, comme ses facéties, ses prophéties des animaux raisonnables, ses fables, sa symbolique végétale et animale fournissent un aperçu de son genre d’esprit et de sa façon de conter et de causer.
L’ingénieur civil et militaire, l’homme des arts et métiers, le mécanicien tient une place considérable dans les manuscrits. Les figurines qui aident à la démonstration, et manoeuvrent le treuil d’une fonderie de canon ou se servent d’un arc perfectionné et jettent de terribles grenades, sont, au point de vue du dessin, de pures merveilles. On ne trouvera pas ici les machines : l’architonnerre (sic), la grosse bombarde se chargeant par la culasse et qu’un seul servant visse et dévisse (B. 24, v.), les chars à faux, les boulets jetant des balles (B. 80 c.), ni les problèmes de balistique semblables à celui-ci : « La puissance du boulet dépend-elle de sa vitesse initiale? Je demande où la poudre enflammée prend le plus de force dans la bombarde? Est-ce dans la culasse ou dans le fût et en quelle partie du fût ou de la culasse? » ( 1 , 133, v.)
Il y a cependant de vives images qu’on regrette de ne pas donner, telles que celles-ci :
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« Dans la bombarde, la poudre agit, comme un homme appuyé des reins à un mur et poussant un objet avec les mains. » — « La main du nageur qui frappe l’eau et s’appuyant sur elle fait fuir son corps en sens contraire, imite l’aile de l’oiseau. »
Pour décrire l’œuvre manuscrite de Léonard, il faudrait plusieurs volumes, mille figures et des commentaires fort variés qu’aucun homme d’aujourd’hui ne tirerait de son propre fonds. A mesurer Léonard, une douzaine de spécialistes s’appliqueraient avec grand labeur.
Certains passages brefs ou isolés de leurs annexes restent énigmatiques ou insignifiants. La piété envers ce mortel surhumain applaudirait à une traduction complète de ses cahiers, bien peu y trouveraient profit et plaisir.
« En Lombardie beaucoup de femmes ont de la barbe. » Cela doit-il s’entendre comme pour la Bretagne où la femme commande au logis, ou bien littéralement ? « Que font les grues quand elles montent, sans battre des ailes ? »! !
Techniquement tel précepte n’a pas d’intérêt : « Si tu veux faire une figure de marbre, fais d’abord une figure en terre... etc... » Que nous importe le système de la défense applicable à la contrescarpe d’un fossé, à moins d’écrire une histoire de la Poliocertique ?
« Giovanine, visage fantastique, habite à Sainte-Catherine, à l’hôpital. » Sans doute cette petite phrase fait rêver, mais elle ne prendrait sa valeur que d’un dessin, qui manque.
Le docteur Richter (1324) donne ce début : « Le miroir s’enorgueillit de contenir l’image réfléchie delà reine ; celle-ci s’en va et le miroir demeure dans le... » Puis des notes aussi journalières que celle-ci:
« Maître Giuliano da Marliano a un bel herbier : il habite en face des Strami, charpentiers. (S. K. M. 55, r.)
« Demande àBenedetto Portinari comment en Flandre on court sur la glace... Masser Ottaviano Palivicino pour son Yitruve... L’algèbre qui est chez les Marliano, œuvre de leur père..'. Procure-toi Vitellion, qui est à la bibliothèque de Pavie et qui traite des mathématiques.
« Maître Stefano Caponi, médecin, qui habite à la piscine, possède Euclide de ponderibus. Messer Vincentio Aliprando, qui loge près de l’hôtel de l’Ours, a le Yitruve de Jacomo Andrea. » (K3. 29, c.)
Dans sa longue dissertation sur le déluge et les fossiles, Léonard ne tient pas compte de renseignement religieux. A propos des coudées et des quarante jours il dit, avec un sourire
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d’expression: « d’après celui qui alors mesura » et « selon celui qui compta le temps. »
«Léonard a de l’àme une conception si hérétique qu’elle appartient plutôt à un philosophe qu’à un chrétien », affirme Yasari. Sans doute, Léonard est un philosophe mais le biographe se trompe, la conception de l’àme de l’auteur du Cenacolo ne disconvient pas au dogme, seulement à la routine.
Au Codex Atlantico on trouvera jusqu’à une recette pour se parfumer : « Prends bonne eau de rose, mouille-t’en les mains, ajoute de la lavande et puis frotte-toi les mains l’une contre l’autre. Cela est bon. » Dans cet ordre, on pourrait glaner quelques détails curieux, un peu mesquins cependant, quand il s’agit d’une si digne mémoire. « Maladie est un désaccord des éléments mêlés dans le corps vital et médecine est réparation d’éléments déséquilibrés.»
Y a-t-il vraiment quelque intérêt à traduire ceci : « Le Rhône sort du lac de Genève et court d’abord au ponant, et après un cours de 400 milles verse ses eaux dans la mer Méditerranée », ou bien : « A Bordeaux, en Gascogne, la haute mer s un reflux de quarante brasses et le fleuve rengorge l’eau salée à plus de 150 milles... »
Il s’agit, ce me semble, de présenter au public un Vinci Spéculum, où se reflètent seulement
les traits décisifs de cette physionomie si peu connue du grand nombre.
Au seuil de cet atelier qui est aussi un laboratoire et avant d’y pénétrer, il faut oublier les étroites catégories de notre spécialisation. Nous allons voir un homme complet. Trois considérations s’imposent: l’incomparabilité de l’auteur: elle est telle qu’une chose devient intéressante sous sa plume qui serait indifférente sous celle d’un moindre génie ; la date de ces notes, qui oscille de 1445 à 1518: ce qui aujourd’hui se trouve dans le manuel scolaire était une découverte au xv° ; enfin l’impossibilité radicale de former un discours méthodique avec mille pensées éparses qui vont de la mécanique à la nécromancie et du vol des oiseaux à l’hypocrisie des moines.
Léonard de Vinci intime, confidentiel, surpris dans ses cahiers de notes journalières, diffère du peintre sphingien de la Joconde et du Saint Jean, autant que ses caricatures des types admirables du Cenacolo. Mais ce Léonard apparaît d’une raison admirable, d’une sensibilité exquise ; il étonne et il séduit ! Il fut, surtout pour son temps, la conscience la plus* haute comme aussi le cerveau le plus lucide. Pureté de conscience, logique rigoureuse, ce sont les deux traits majeurs de ce demi-dieu sur lequel des
superficiels ont écrit, au gré de leurs passions.
Voici donc le portrait intérieur de Léonard par lui-même, voici comme il sentait, voici ce qu’il pensait ; et s’il se trouve quelqu’un d’indifférent au battement d’un tel cœur et à l’idée d’un tel cerveau, celui-là appartient à la série des anthropomorphes dont la culture ne s’occupe pas, ne considérant pas la plasticité des animaux et leur valeur idéo-grammatique.
On n’admire pas Léonard comme un simple Vélasquez. On l’aime si on le comprend, et l’amour toujours s’extasie à mille points indifférents pour le commun.
Ce travail est né d’une passion spirituelle ; il s’adresse aux passionnés du même objet.
Le Vinci figure un miroir enchanté où tout homme peut trouver des motifs de courage et d’espoir. Puisque l’humanité a fleuri tellement sous ses traits, il ne faut désespérer ni d’elle, ni de soi.
Le Vinci nous réconcilie avec notre espèce avec nous-mêmes ! Cet homme pour qui rien n’a été propice et qui ne fut traité qu’une fois selon son mérite, par le roi de France ; cet Aristote dont il ne reste que des aphorismes et des exclamations ; cet artiste dont pas une œuvre intacte n’a survécu, et qui avec un seul dessin l’emporte sur tous les dessins sans
exception ; ce héros, suivant une expression ironiquement commune à cette heure, se dresse en incomparable professeur d’énergie : il a vaincu le temps et ses rivaux — et quels rivaux ! — Sa gloire chaque jour s’augmente d’un rayon ! déjà il nomme son siècle, demain il nommera son art ; ensuite il nommera l’apogée de l’intelligence humaine.
J’apporte à ceux qu’il a éblouis et fécondés quelques reliques de ce saint selon l’Esprit : et ces reliques-là peuvent faire des miracles !