‹ Textes choisisChapitre 68 sur 100 · LE SAULE ET LA CITROUILLE · texte numérisé non relu

LE SAULE ET LA CITROUILLE

558. — Le saule s’estimait malheureux de ne pouvoir jouir du plaisir de voir ses fins rameaux arriver à la grandeur désirée, attesta le ciel, à propos de la vigne et autres plantes voisines, qu’il était sans cesse estropié, dérangé et gâté ; rassemblant tous ses esprits et donnant un âpre cours à son imagination longtemps pensive, il recherchait quelle plante il pouvait s’allier qui n’eut pas besoin de ses liens, et comme il était dans ses cogitations, le cours de ses pensées l’amena à la citrouille. Dans l’allégresse d’avoir trouvé la compagnie désirée, il agita ses rameaux, car la citrouille est moins apte à rattacher les autres qu’à être attachée. Ayant délibéré il dressa ses rameaux vers le ciel attendant quelque obligeant oiseau qui lui servit à réaliser son désir.

Bientôt il aperçut une pie : « Gentil oiseau, je te prie, au nom du secours que tu as trouvé un matin de ces derniers jours dans mes branches, quand le faucon affamé, cruel et rapace, te voulait dévorer, et par le repos que tu as goûté sur moi quand tu as senti le besoin de fermer tes ailes, et pour les plaisirs que tu as goûtés sous mes feuilles avec ta compagne à la saison des amours, je te prie donc d’aller trouver la citrouille et de lui demander de sa semence, que je la traiterai comme si elle était générée par mon corps; use de tous les moyens

de persuasion et je n’ai pas besoin de te faire la leçon, à toi qui es maître dans l’art de parler. Si tu fais cela, je recevrai ton nid à la naissance de mes rameaux, avec toute la famille, sans paiement d’aucune sorte. »

Alors la pie ayant pactisé avec le saule et arrêté d’autres points plus que serpent et fouine si elle n’acceptait pas, haussa la queue et baissa la tête, et quittant les branches rendit son poids aux ailes.

Et battant l’air d’ici et de là curieusement et se dirigeant avec le timon de sa queue, elle parvient à la citrouille et avec un beau salut et de bonnes paroles demande la semence désirée. Revenue vers le saule qui la reçut avec joie, elle remua un peu la terre au pied de l’arbre avec son bec et planta autour de lui la graine. Celleci bientôt crût, enveloppa de ses rameaux toutes les branches et avec ses grandes feuilles cacha la beauté du ciel et du soleil. Et ne s’arrêtant pas là, la citrouille par l’augmentation de son poids commença à tirer la cime des tendres rameaux vers la terre, les torturant et les distendant. Alors le saule se secoua et s’agita pour faire lâcher prise à la citrouille, mais les jours se passèrent en vains efforts, car la ligature était si forte que c’était impossible de la rompre. Voyant passer le vent, le saule lui demanda de souffler très fort. Alors le tronc du vieux saule s’ouvrit en deux jusqu’à ses raci-

DE LÉONARD DE VINCI

nés et tomba en deux morceaux ; et alors il se rendit compte qu’il n’était pas né pour un meil" leur destin. (G. A. 119, r.

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