CHAPITRE X
Mme de Boigne a écrit de Chateaubriand : « Il ne s'est jamais occupé que de dominer sur son siècle. ^ C'est la vérité même. Mme de Boigne ajoute, avec une juste malice : " Cette place était difficile à prendre à côté de Napoléon; mais il y a constamment travaillé, »
Toute la vie de Chateaubriand est là, avec sa grandeur poignante et avec ses tracas souvent mesquins.
Dans les Mémoires d'outre-tombe, après avoir copié son extrait de baptême, il note r
Vingt jours avant moi, le 15 août 1768, naissait dans une autre île, à l'autre extrémité de la France, l'homme qui a mis fin à l'anciene société (1).
« Vingt jours avant moi... » Il disait, en parlantdugrand César, nous deux!... Ce parallèle, Chateaubriand le continuera tout au long de ses Mémoires; en fait, il le continuera toute sa vie durant.
C'est en 1802, au mois d'avril, que Chateaubriand et Bonaparte se rencontrèrent pour la première fois. Bonaparte était premier consul; et Chateaubriand publiait le Génie du Christianisme. L'un par l'action et l'autre par la plume, ils accomplissaient la nouvelle alliance.
Lucien Bonaparte, minisire de l'Intérieur, donna une fête à son frère. Chateaubriand y fut prié, et, dit-Il, ■< comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la
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charge j. Lorsque entra Bonaparte, Chateaubriand se trouvait dans la galerie.
Tl me frappa ^réaMement. Je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau, son œil admirable, surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils (i)...
Chateaubriand constate, et non sans plaisir, que le Qénie du Christianisme « avait agi sur Napoléon >. Bonaparte se dirigea tout de go vers Chateaubriand, négligeant tout le monde. Chateaubriand, - dit-il, - se retirait, s'enfonçait derrière ses voisins. Bonaparte éleva la voix :
- Monsieur de Chateaubriand!...
Bonaparte l'aborda. Il parla des cheiks qui, dans le désert, tombent à genoux, regardant vers l'Orient une chose inconnue et qu'ils adorent. Et puis :
— Le christianisme! Les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit?.,,
Bonaparte s'éloigna. Et Chateaubriand croit qu'en circulant dans la foule Bonaparte jetait sur lui des « regards plus profonds ■ que ceux qu'il avait en lui parlant Lui aussi. Chateaubriand, suivait des yeux son rival qui l'avait, et singulièrement, devancé dans la gloire.
Chateaubriand raconte qu'à la suite de cette entrevue, Bonaparte ^ pensa à lui pour Rome ■■ :
C'était un grand découvreur d'hommes.
Parbleu, il venait de découvrir Chateaubriand!...
Mais il voulait qu'ils n'eussent de talent que pour lui, à condition encore qu'on parlât peu de ce talent. Jaloux de toute renommée, il la regardait comme une usurpation sur la sienne : il ne devait y avoir que Napoléon dans l'univers.
Oui; et c'est ce qui arriva.
Mais Chateaubriand fut attaché à la légation romaine du
cardinal Fesch. Il eut, à Rome, tous, les ennuis. Et Pauline de Beaumont mourut, à Rome, pendant que l'Enchanteur y compulsait des passeports. Ensuite Chateaubriand fut nommé ministre dans le Valais.
Le 21 mars 1804, le duc d'Enghien était fusillé dans les fossés de Vincennes. Deux jours avant, Chateaubriand, revenu de Rome pour se rendre dans le Valais, était allé . aux Tuileries. Il vit Bonaparte; il le trouva changé : les joues '. dévalées et livides ^, les yeux 1 âpres ■', le teint ' pâli et brouillé », l'air ■- sombre et terrible ■■>. 11 raconte que le premier consul fit un mouvement pour l'éviter, dirigea quelques pas vers lui, se détourna et s'éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement (1)?...
Non... Je ne crois pas... Pourtant on lit, dans ies mémoires de Bourrienne :
En revenant de chez le prejnier consul, M. de Chateaubriand déclara à ses amis qu'il avait remarqué chez le premier consul une grande altération et quelque chose de sinistre dans le regard (2).
Le 21 mars 1804, dans la rue. Chateaubriand apprit la mort du duc d'Enghien. 11 se préparait à partir pour le Valais. Il rentra chez lui; et il dit à Mme de Chateaubriand:
— Le duc d'Enghien vient d'être fusillé.
Il s'assit à sa table; et il écrivit sa lettre de démission. II fut brave, en cette circonstance dramatique où son honneur était en jeu.
Le 4 juillet 1 807, à propos du Voyage en Espagne d'un M, de Laborde, Chateaubriand publia, dans le Mercure, un article tout plein d'allusions :
C'est en vain que Néron prospère. Tacite est déjà dans l'Empire, il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.
{2) Mimoira de M. de Bourrienne, 1. v, p. 3
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314 CHATKAUBRIAND. — CHAP. X
Et bien d'autres insolences; et un beau frémissement de colère. Les Mémoires disent que l'Empereur s'écria :
— Ctiateaubriaiid croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas? Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries 1
Sainte-Beuve révoque en toute cette anecdote. Mais elle est attestée par Viileniain, qui pouvait tenir les détails de Fontanes lui-même. En outre, dans les Lettres inédites de Napoléon /■', qu'a publiées M. Léon Lecestre, cette lettre-ci est datée du 14 août 1807 : ,
Il est temps que ceux qui ont, directement ou indirectement, pris part aux affaires des Bourbons se souviennent de l'histoire sainte et de ce qu'a fait David (il veut dire Jéhu) contre la race d'Achab. Cette observation est bonne aus'si pour M. de Chateaubriand et pour sa clique.
Ainsi, un mois après l'article du Mercure, l'Empereur gardait tout son vif ressentiment,
La malveillance de Sainte-Beuve se voit encore dans la façon qu'il a d'interpréter i'attitude de Chateaubriand lors de la mort de son cousin, Armand de Chateaubriand. Celui-ci, un héros, assurait la correspondance des princes avec les royalistes tie Bretagne. 11 fut arrêté; il fut exécuté au mois de mars 1809.
Le baron de Méneval, secrétaire de Napoléon, dît dans ses Mémoires :
N\. de Chat eau braind saisit une autre occasion de braver l'Empereur, en portant, avec une affectation insultante, le deuil d'un' de ses cousins.
Mais Sainte-Beuve reproche à ( Château tiriand de n'avoir lias fait une démanche auprès de l'Empereur afin d'obtenir la gn'ice de son cousin. Chati-aubriand fit, avec dévouement et courage, tout ce qu'il pouvait faire, dans les limites où l'honneur le lui pcrniellait, sou honneur à lui et l'honneur aussi di' son cousin, le royaliste fidèle et audacieux dont la fjriice ne- devait pas être demandée comme une excuse.
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Faute de pouvoir servir l'Empereur, Chateaubriand le bravait En le haïssant, d'ailleurs, il l'admirait. Dans la préface de la seconde édition de VEssai, on lit, et c'est la vérité :
Plusieurs fois, Buonaparte me menaça de sa colère et de sa puissance ; et cependant il était entraîné par un secret penchant vers moi, comme je ressentais une involontaire admiration de ce qu'il y avait de grand en lui. J'aurais tout été dans son gouvernement si je l'avais voulu (mais il m'a toujours manqué, pour réussir, une passion et un vice, l'ambition et l'hypocrisie.
L'ambition?.,. Du moins, une certaine ambition. Il sacrifiait volontiers ses ambitions particulières à son orgueil.
Marcellus raconte qu'un jour, à Londres, ils passaient l'un et l'autre, à Hyde Park, devant la statue de Wellington. Chateaubriand s'écria :
a pas vaincu
II semble aussi que l'Empereur ait été curieux de Chateaubriand. I à-dessus, j'aime beaucoup une anecdote que Mme de Chateaubriand a lacontée dans le Cahier rouge. En 1810, l'auteur des Martyrs et sa femme étaient installés au Val du Loup. Un jour, ils s'absentèrent Pendant leur absence, vint un singulier visiteur. A leur retour, le jardinier raconta ceci. Un monsieur • pas trop élégant » demanda à voir la maison. 11 était accompagné d'un autre personnage, beaucoup mieux habillé, mais qui pourtant n'était pas le maître.
Le petit homme allait si vite que nous ne pouvions pas le suivre. Quand il fut près de la tour, il se mit à croiser les bras et à regarder la belle vue...
11 dit à l'autre :
— Chateaubriaiîd n'est pas trop malheureux ; je me plairais fort ici.
Ensuite, il monta dans ia tour et il me dit que je pouvais m'en aller parce qu'il voulait se promener encore. Ils firent
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3i6 CHATEAUBRIAND. — CHAP. X
plusieurs lois le tour du jardin ; et, en sortant, ils me donnèrent deux cents francs pour ma peine.
C'était Napoléon. Après qu'il tut parti, le jardinier trouva, au bas de la tour, une branche de laurier piquée dans un peu de terre fraîche.
Quand Napoléon fut à Sainte-Hélène, Chateaubriand publia dans le Conservateur une très belle page, où il y a ces lignes superbes :
Les peuples ont appelé Bonaparte un fléau; mais les fléaux de Dieu conservent quelque chose de l'éternité et de la grandeur du courroux divin dont ils émanent... Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se retirait aux États-Unis, ses regards attachés sur l'océan suffiraient pour troubler les peuples de l'ancien monde, sa seule présence sur le rivage américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur le rivage opposé.
Et, quand parurent les Mémoires de Monlholon, Chateaubriand, qui était ambassadeur à Londres, y lut ces propos du grand Empereur :
— Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du prophète. Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare : tant d'autres y ont trouvé leur perte 1 Mais, ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie.
Marcellus était là. Chateaubriand lui dit :
— Voilà le traité de réconciliation entre cette grande mémoire et ma vie. Ma plume d'écrivain polirique avait lutté contre son épée de conquérant... Mais, malgré nos desseins si contraires, nos natures se touchaient par certains côtés. Du haut de son rocher lointain, avant de mourir, il a conclu la paix entre nous, ' et pour toujours.
C'est un peu emphatique. La circonstance autorisait un peu d'emphase.
Au mois de décembre 1840, Victor Hugo, adressant à
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Chateaubriand son ode, le Retour de l'Empereur, joignit à son envoi cette lettre :
Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes : Napoléon et Chateaubriand. Trouvez bon que je dépose ces quelques vers à votre porte. Depuis longtemps, vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre auguste qui les a inspirés.
Chateaubriand répondit :
Je ne crois point à moi, monsieur, je ne crois qu'en Bonaparte. C'est lui qui a fait et écrit la paix qu'il a bien voulu me donner à Sainte-Hélène.
" Napoléon et Chateaubriand », signé : Victor Hugo. L'époque était belle, qui assemblait de tels noms.