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iiu'iil si«»iiil'ic;i(ils A côlétk^ rcJiks qiu ... . mmi ;• 'i^nl (ou jtniis rall'-'iicIris-iciiKiit |)rolon;^é sur soi, ilt» ivukiiuent Itslipiviufs luauu'S d'uni' scMsihilitc qui st» tiéhat vi lijj'^*>'r ^c d(''.i«H'r. S.uis Joule i-lk- ne se dcj^a^ic iiKinrnKiil t|U' (l.iiis 1rs /^nw/iis, ou, uiaîlicssi' ilt- .ses visions, ( Ik' pliMiii sur une réalité li(»->lik-, évoluant Je .son foml le^ loruK^ lonsolahic es (jui l'apaiseront. Mais ces Jeux monuments (le II vieillesse Je Kousseaii, les Rêveries et les Dialoi^tws, vieinit ni lorl à pr(»p()s aeliever la partie romaneM|Ue et |)oélic|ue LJe son (euvre. (Qu'ils nous juésenteni la .'>eusiL)ilité dans son exaltation et son Jélire, ou Jans l':îi)aisemeni linal, e'esl toujours J Vile, et unit|uement il'elle (lu'ils relèveiil.^Lilcyi le jyi ii[Ue^ que \[\ Julie commeuee et que les ^ Confissions eon|inuennivee t;jjil J'éelat, se termine ualulellemeiit en eux. Au ,L^ii>upe spé( ulatit ipii l<»inu-, ainsi i|iic nous sa\iwi^, l'iiiiité tloeuinale Je l'teuvre île Kousscau,- nous all(j:)s v«)ii' suecéJer le ^roiQ)e des (eiivres roniaiiestiues et îvritjues, t|ui rt-k vent tle iSinilé sentimentale Je son iîispilatinn et LJe sa vie. Lit Je méiiie que le pieiuh-M a l'ait île lai un y;ranJ |")enseur, le seconJ révélera en lui un LiianJ p>oète.
lîieii que composée en même tcmj3s que les traites tliéoliques, tels que Vtimilc cl le Coittnit sociui, Li Nouvelle lleloise ne lek-ve pas Ju inéme esprit. 1:11e accuse plus uellenieiit la ilépeuJanee Je l'ieuvre à l'é^arJ Je la vie et Je riiiia^^iiiau'ou, et cette JépeuLlanee ne fera que se lesscr- I t-r à mesure que nous \eiions se sueeéJer Je nouvelles formes J'inr^piration.
LK CCJ:Uk Ï)K R ou s SI'! AU
Mais si l'on veut saisir sur le vif celle dépeuLlance de i'iuspiralioM à l'é[>ar(l du senlinient, el du seiilinieut à l'éi^aitl de la vie iiitéi ieure, un n'a qu'a reiiic, parmi dcj lellres loiij^(eui|)S inédites cl réceuinieut publiées (1), l'une de relies qui paraît le mieux témoigner de celte élranj^e exaltation de l'àine. On comprendra que la sin<^u]ière inleiisi'éi|ui s'y révèle devait tendre just]u'à les rt)m|)ie tous les seiiliments el leur eominunicjiier ce mouvement éperdu, origine d'un nouveau lyrisme.. Les passaj^es cpi'on va lire correspoiulenl à l'idée que Rousseau se l'ait de l'amitié, (pi'il souhaite ardente, désintéressée, indépendante di' lonk- tin élian<;èie L-OUUl'L!.^i^l\'!l)LlJi!i'.t'Li)'''''''''^V l'-H'^'iUe à ceilV-All!':^..îi^ lljy^jiqi"-' ;idopte quaiu[ le pur amoui' s'empare^de lui. A eet ét^aid, et pour ce (pii touciie l'ordre des si'iitimetits, celte letlie peut nous donnei la clé de la A'(^//- \r'/t' I It'loïsc.
L i; TT K i: A A\ A D A A\ l- D' 11 O U D 1: rOT
L'amour Je soi-même, ainsi que l'amitié qui n'en est que le parlai^e, n'a point iLaulie loi cjiie le sentiment qui l'iiis|M"re ; on luK tout pour son ami comme i">our Soi, non par devoir, mais l>ar ilôlice. Tous les services qu'on lui rend sont îles l^iens qii'(-ii se l'ait à soi-même ; toute la reconnaissance qu'inspirent c^ws. qu'on reçoit de lui est un Joux témoiL;iKu;e que son C(L'ur répond au nuire.
\'oil.\, iiKui.ime, ce qui convient ;\ toute amilié. Pour moi, )e l'avc»e,e, je mets à tout cela des distinclioub moins communes. jUévûré du besoin d'aimer et d'être aimé et peu sensible ;\ tt)us
I (i) nippclyic BuFKb-NOiR, lii Co'iiti-ssi d'noiiilctot. Sa fittnilh', siS .iiiiis, p. 20 ^^ \2ù<-). - !l s'.'i^il de l.i lettre ladite par Kvuisic-.iii À Mme liMliUklitul, .1 Mwiiliiin- ;i"ciKV, II" 17 iK'M'mbrc i7)7-
(< UOlISSKAlî. — CHAf I
1rs nulu. , iv lie v.'ii.Y I •' ' <'(ie mes ariiîs se tnm mentent plu» i\\\0 ti'ni (lo iiîa (viiivr fjti'ils ni'oît. v.nt f-î rtoc j-^ m' .
.Il- poiiil M .
Iriir amiti} que f».ir iloi signes qui lui ^niciit tflKwîi ut propn '. tlii'ils lie piiij.Si.iit :iv(»ir im uiitre motif.
Voil;^ pniirv|iH'î, il'.' tous les ténw>ii.'iia{jes J'aiiiiti.-, le:. :.civite> me siiîil Ks nioiii: pit'iiciix, car tout tioimête liomme les rend niix iiiilillérents et le mérite seul est en droit de les attendre de rhiniuniilé. Vcili'l pouriinoi euinre, de tous les services, ceux i|iii se tirent île l:i bnurse et tiu'on reuil avec de l'arj^enl, Sont c'.Mix ilont je fais le moiiulre cas surtout quand ils sont publics, car lie tnutes les sortes de sacrifices l'ari^'ent est celui qui coûte le moins à doinier et le plus A recevctir. Ainsi, entre deux amis, celui tjui di>iiiie est, sans contredit, fort oblii^é ;\ celui qui reçoit.
Sans amitié, mille vues suspectes peuvent empoisonner lu pureté du bienfait ; la vanité, l'ostentation, l'intérêt de s'acquérir un esclave à ])eu de frais et d'exciter avec de petits bienfails une .i';rniKle reconnaissance, tout cela peut jouer s^^n uVm dims cette feinte 1,^^11 érosi té. Ne s'a;4it-il donc q'.te île poursuivre, l'an^'ut à la main, un lunnme qui ne s'en soucie point et lait plus de cas d'une bcure de son temps et de sa liberté que de tous les îrésois du monde? Ne s'ai;it-il que de mettre aux méprisiibles dons qu'on le contraint d'accepter un piix qu'il ii;ii(jre et qu'on i:, lui apprend que quand il n'est plus temps de s'en dédire, cinnine ces malheureux qui se trouvent enrôlés aprôs avoir re^'u kur em^aufemeut eii pur don.*^
O amitié, sonl-ce l:\ tes vrais témoigiiai^es? Non, tu en as de plus doux, de phib sensibL-s, de moins équivoques, et que la vanité n'imite point! O mon ami, qui que tu sois, s'il est au mouile un cd'ur fait pour l'être, et sentir tout ce qu'il peut m'inspirer, laisse l.'i tout cet apjKUtil de bienfaits, et m'aime! Ne me ixilis point une maison dans tes terres pour ne m'y plus venir voir en disant en t»>l-méme : >* Celui-là, je le tiens, et i:'aj plus besoin de le cullivej. » Batis-m'en une au fond de ton ca-uvî' c'est là que j'établirai mon séjour : c'est là que je veux luibit/r (oute ma vie, san> être plus tenté d'en sortir que toi de m'en cliasi.er. Iveclien l'.e-nK.i sans cesse et laisse-toi rechercher. En t'abordant, que je lise dans tes yeux la joie que ma présence te cause ! t'aist)r.s niiile promenades délicieuses, où le ^•leil se couche touiouis trop tôt sur une j()urnée passée dans !'innocence
Console-moi dans mes peines, verse à ton tour les tiennes dans mon sein, afin que nos chagrins même soient pour nous une source de plaisirs, et que notre commune vie soit un tissu de bienfaits réciproques et de vrais signes d'amitié. Que fait à tout cela la différence de la fortune et des rangs, si ce n'est de rendre plus estimables deux amis qui se font oublier mutuellement leur richesse et leur pauvreté? Leur amitié ne compte point les services, mais les sentiments, et celui des deux qui a le plus aimé l'autre en est le vrai bienfaiteur.
Comprend -on dans quel sens est orienlé l'esprit de Rousseau, au moment où il compose la Nouvelle Héloïse? Devine-t-on la pensée de délicatesse et de désintéressement qui l'anime, quand on le voit témoigner qu'on n'a nul besoin de dons, ni d'argent, mais d'amitié, et quand il rejette ouvertement cette morale mercenaire qui multiplie les devoirs d'une reconnaissance intéressée pour s'attirer de nouveaux bienfaits? A vrai dire, ce n'est là qu'un épisode de la vie du sentiment, quand il prend conscience de sa pureté infinie et qu'il revendique la suprématie sur les forces spirituelles. Ld. Julie, qui brillera toujours aux yeux de son auteur du paisible éclat < de l'innocence >, témoi gnera de cette abondance de la vie intérieure; elle fera si parure de l'éternelle jeunesse des senliments qui lui sont toujours présents.
Les Diseours et la Leïlre sur les speelacles avaient été inspirés à Rousseau par des circonstances en quelque sorte extérieures, ceux-là par des concours académiques, celle-ci par un article de \ Eneyelopédie ; mais il ne doit c|u'à lui seul, aux circonslnnrcs (\c sa vie intime, le '^ujet de la Nouvelle Héloïse.
De ses rêveries dans la iorêl de Mf)ntmorency ^()lten l les premières parties du roman. F-^ousseau, depuis le prin-
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temps de lysf), habite, savons-nous, l'Merniitagc. Après des années de lutte difficile, il rentre dans la solitude comme dans son empire. Loin de Paris « ville de bruit et de fumée , loin des hommes que ' la société déprave -, il s'échappe à travers les bois : dans son esprit calme s'atténue peu à peu la rumeur du siècle, tn revanche, il voit s'ouvrir devant lui avec ravissement ' un monde enchante où il situe ses chimères. Un double rêve toujours caressé, un rêve d'héroïsme et d'amour, l'y vient obséder avec une force grandissante; après avoir quelque temps fU)tté dans une brunie heureuse, il fixe tnfin sa forme illusoire.
Rousseau est alors âgé de quarante-cinq ans. Dans son cœur, comme dans ses sens, a passé la sève printanière. M songe qu'il arrive au soir de la vie sans avoir pu satisfaire à l'immense besoin de tendresse dont il se sent dévoré. Que du moins à son désir il assujeUisse les rêves complaisants! Sa mémoire comme son imai:ination conspirent à un chimérique bonheur. Avec les oiseaux, avec les feuillages, il entend chanter les plus doux souvenirs de sa jeunesse. H évoque les images chères dont jadis la grâce embellit son chemin, et sans doute Mme de \Varens qui le convertit d'un sourire, et certainement Mlles Galley et de Graffenried, les jolies promeneuses de Thoiîne rencontrées dans un pareil renouveau, et les jeunes écolières de Chambéry, et toutes les femmes plus ou moins désirées dont le charme s'éternisera dans les Confessions, Toutes viennent se grouper autour de l'enchanteur, qui, empruntant à chacune ce qui lui a le mieux agréé, compose de leurs traits épars les deux idéales figures de la maîtresse et de l'amie. Des deux filles de sa rêverie, il voit l'une brune et l'autre blonde, il fait l'une faible et l'autre sage II appelle l'une Julie, l'autre Claire, et elles commencent à lui apparaître, chaque jour plus gracieuses, parmi les rayons dont s'égaie la nuit de la forêt. Lui-même, enfin, il se dédouble et se transfigure et, sous les traits de Saint-Preux, se met à portée de leurs caresses.
Ainsi la pensée première de la Nouvelle Hcloise naît des é motions voluptueuses qu'ont éveillées un printemps et
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un été capiteux. Elle naît aussi de l'espèce de délire héroïque qui dès l'enfance s'est emparé de lui. Précoce et fervent lecteur de Plutarque, il s'enivre des vertus des héros de l'antiquité, les cherche vajnement parmi ses contemporains et ne cesse de se complaire dans les beaux sentiments, les exaltations généreuses dont lui-même se sent capable. Aussi dote-t-il ses personnages d'une vertu pareille ou du moins d'un amour passionné de la vertu. Il imagine des amis parfaits et de plus parfaites amies, des amants accomplis, dont les défaillances mêmes sont « si touchantes » que la verm lui semble y gagner : il ne croit jamais créer de trop belles âmes ni multiplier assez pour elles les occasions de se révéler.
Enfin, pour décor à toutes ses fictions, il a l'heureuse idée de choisir, non point un pays de fantaisie, mais un pays réel et qu'il connaît mieux que tout autre. C'est à Vevay et à Clarens. sur les bords du lac de Genève, qu'il place son idylle. 11 s'y décide parce qu'il ne sait pas de lieux plus pittoresques, qu'il y a attaché ses premiers regards, promené ses mélancolies d'adolescent, que récemment encore il les a fait retentir de sa gloire naissante, qu'il se souvient qu'à Vevay est née Mme de ^Varens, et qu'enfin sur ces rives « jamais son cœur n'a cessé d'errer ».
Cette conception de la Nouvelle h éloïsc ressemble plus à celle d'un poème qu'à celle d'un roman. Remarquons dès maintenant la disposition de Rousseau à choisir, ici comme ailleurs, des êtres et des situations purement théoriques. Ainsi, dans le Discours sur rînégalité, part-il de l'imaginaire état de nature, et dans le Contrat d'un pacte idéal. Le cœur plein du besoin d'aimer, l'esprit peuplé des poétiques images évoquées dans la forêt, il se met à écrire sans suite, sans liaison, sans plan bien formé, accordant tant bien que mal les lettres éparses qu'il jette au hasard sur le papier. 11 se trouve, quand il termine les deux premières parties de son livre, que, sauf quelques digressions descriptives ou philosophiques, il a composé une su'te de morceaux d'une éloquente et vigoureuse sincérité, où le mot de vertu est
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prononcé maintes fois, mais qui portent la marque de leur amoureuse origine.
Certes, il n'est pas s.ms s y Lijuijiiairc; mais il ne laisse pas d'éprouver quelque embarras, en songeant au contraste qui éclatera entre ses précédents écrits, si austères, et les pages ardentes qui viennent de lui échapper. La belle saison passe et, avec elle, l'effervescence qu'elle a provoquée. Rousseau, confiné à l'Hermitage, se reprend à songera son système et au point où il l'a laissé. Jusqu'ici il a montré l'homme déchu de l'état de nature et dépravé par la société : il a dénoncé le mal, il n'a point proposé le remède. Mais peut-il se contenter d'une philosophie né;^'ativc et lui suffit-il de gémir sur la perte irréparable de la primitive innocence? Il a fait mieux pour son propre compte : il a entrepris sa réforme morale, renoncé au luxe et à la fortune, adopté un métier manuel qui lui assure l'indépendance, affranchi sa conscience des préjugés de l'opinion; enfin, à l'étonnement de ses amis, fuyant la grande ville au moment même où elle était prête à ne lui rien refuser, il a gagné la campagne où, dans une vie simple et rustique, il se persuade qu'il a trouvé le bonheur. La marche qu'il a suivie ne pourrait-elle être bonne à d'autres qu'à lui? Alors et alors seulement, semble-t-il - il imagine le plan de son roman : aux deux premières parties, où s'est exalté le triomphe de l'amour, il songe à donner une suite édifiante. Puisque sa Julie, comme l'humanité tout entière, a subi l'inévitable chute, il l'acheminera vers un état supérieur à l'innocence même : elle deviendra vertueuse parce que le séjour de la campagne, l'intérêt témoigné aux travaux des champs la prédispose- . ront à la vertu et qu'elle trouvera dans son cœur naturellement bon la force de combattre ses passions, ou mieux, de les purifier: devenue vertueuse elle sera heureuse. Elle connaîtra du bonheur ce qu'une âme humaine en peut connaître. Le plan arrêté, Rousseau n'écrit encore que des fragments des dernières jiarties; il ébauche le tableau des jardins de Clarens cl l'admirable scène du lac. Son roman semble devoir prendre la couleur morale et champêtre
ORIGINES DE " LA NOUVELLE HÉLOÏSE » ii
qu'il a prise en effet. Nul doute cependant que quelque chose lui eût manqué pour devenir ce que nous le voyons, si, au retour du printemps, une jeune femme, la comtesse d'Houdetot, point belle, mais d'une physionomie douce sous de beaux cheveux noirs, et, au surplus, douée d'une âme charmante, ne fût entrée, en riant, à la fois dans sa vie et dans son œuvre.
La Nouvelle Héloïse est intimement mêlée à la passion de Rousseau pour Mme d'Houdetot. Le roman écrit a sur le romain vécu Li plus manifeste influence : il sert d'intermédiaire entre l'écrivain amoureux et l'amie à qui il vient le lire, pour qui il s'engage à le copier. Il fait l'objet de leurs dernières lettres; et quand toute relation a cessé entre eux, il éternise dans l'âme de son auteur la passion funeste. En retour, comme ce livre porte lui-même l'empreinte des sentiments inspirés par Mme d'Houdetot! C'est à elle en réalité que s'adressent désormais les lettres de Saint-Preux. Plus d'une scène du roman a été vécue : quand, par exemple, dans les lieux mêmes qui avaient été témoins de leur tendresse naissante, — mais cette fois en présence de son mari, - Julie, devenue Mme de Wolmar, donne un chaste baisera son amant d'autrefois, ne se souvient-il pas de Sophie d'Houdetot accordant à son ami, à l'une de leurs dernières entrevues et devant ses gens, un baiser « bien différent de ceux qu'il lui avait quelquefois dérobés sous le feuillage » ? Le roman devient en maint endroit une revanche sur la réalité. Ainsi, entre M. de Wolmar et sa femme, Saint-Preux réussit à prendre in pLirp rpfnt;(V à lean-ïacques entre Saint-Lambert et Mme d'Houdetot. Mais surtout c'est à l'amour profond et si douloureux de Rousseau que la Nouvelle Héloïse doit son pathétique : cet emportement du désir, ces troubles de la conscience, ces défaillances de la volonté et de la raison, cette amertume de désespoir et de regret, cette toute-puissance des souvenirs qu'on croyait vaincus, les eût-il peints avec tant d'ardeur s'il n'en avait fait lui-même, grâce à Mme d'Houdetot, la douloureuse expérience?
J -J. ROUSSKAU. — CHAP. I"
La Nouvelle Héloisc est un long roman épisiuiauc chargé de digressions.
Un jeune homme surnommé Saint-Preux, sans attaches, semble-t-il, sans naissance et sans fortune, mais d'esprit cultivé et de commerce agréable, a été appelé dans la maison du baron d'Etanges, en l'absence de celui-ci. A la prière bien imprudente de la baronne, il donne des leçons à la jeune Julie d'Etanges et à sa cousine Claire. Dès d'abord, il s'éprend de Julie et s'en fait aimer. Bientôt ce sont les aveux, puis un baiser échangé dans le bosquet de Ciarens. Cependant, comme le baron va revenir, la jeune fille éloigne son ami, qui se réfugie dans les montagnes du Valais, puis vient dans les rochers de Meillcraie exhaler son désespoir et attendre un rappel qui ne tarde guère. Les préjugés aristocratiques de M. d'Etanges, qui entend disposer de sa fille en vue d'un gentilhomme, précipitent celle-ci dans les bras de Saint-Preux. La faute reste secrète : l'inflexibilité du père persiste en dépit de l'offre d'un riche Anglais, milord Edouard Bomston, qui propose de partager sa fortune avec le jeune homme. Saint- Preux, de nouveau éloigné, gagne Paris, où il observe et dépeint sans indulgence la société qu'il a sous les yeux.
A Ciarens cependant la mère de Julie découvre les lettres d'amour que reçoit sa fille. Elle ne tarde pas à mourir, et l'on peut croire que la peine qu'elle vient d'éprouver a hâté sa fin. Tourmentée de remords, contrainte par son père, Julie rompt avec Saint-Preux, mais elle ne cesse pas de l'aimer. Elle se résigne à épouser M. de Wolmar, qui est à la fois athée et vertueux; elle l'épouse la mort dans lame et l'on peut croire qu'elle n'hésitera pas à chercher bientôt des compensations. Mais il arrive que la cérémonie même du mariage opère dans son âme un changement profond
et pathétique : elle sort du temple éclairée sur son devoir et résolue à aimer son mari. Elle serait même décidée à lui dévoiler sa faute, si Saint-Preux ne refusait de l'y autoriser. Celui-ci, désespéré, songe un moment au suicide, puis s'embaïque pour un voyage autour du monde, comme plus tard René.
Il revient après six années, que les Wolmar ont passées dans un bonheur calme. Julie finit par révéler à son mari le sprret qui Ini pèse, et ions deux, estimant que la présence de Saint-Preux est nécessaire à leur complète félicité. le convient à venir habiter auprès d'eux. Il arrive avec une émotion fort explicable. Dans des lettres qui sont conmie un traité d'économie domestique et un ressouvenir des Charmettes, il trace le tableau enchanteur de la vie champêtre qu'on mène à Clarens : il dit l'ordonnance de la maison, la disposition du jardin, l'emploi des journées, les travaux des champs, les vendanges, la conduite des Wolmar avec les villageois. Ce sont des attendrissements prolont^és et l'évocation des plus brûlants souvenirs. Dans le bosquet retrouvé, Saint- Preux et Julie de nouveau échangent un baiser, mais cette fois sous l'œil impassible de Wolmar. Celui-ci, poussant encore plus loin là confiance, s'absente pour assez longtemps. Julie et Saint-Preux résistent à l'appel du passé. Mais quels combats intérieurs ils ont à soutenir — on le sent assez à lire l'admirable visite aux rochers de Meilleraie, oii ce passé troublant est si près de les reprendre. Wolmar revient; Julie essaie en vain de faire épouser par Saint-Preux sa cousine Claire. Au sein même du bonheur elle se sent inquiète, et l'on ne sait comment finiraient les choses, si un accident opportun ne mettait un terme à ses jours. En sauvant un de ses enfants qui se noyait dans le lac de Genève, elle contracte le mal qui l'emporte. Elle meurt après une sublime profession de foi, qui contient, avant celle du vicaire Savoyard, l'exposé de la religion de Rousseau, et après avoir écrit à Saint-Preux, alors momentanément absent, une lettre où elle proclame l'éternité et la pureté de l'amour qu'elle lui a voué.
Ajoutons que les digressions couvrent les trois quarts
M J-J ROUSSKAU. — CHAP. I"
de l'ouvrage. Les unes sont philosophiques et morales : discussions sur le duel, le suicide, la noblesse, l'adultère, l'éducation, la religion. Les autres sont descriptives : voyages dans le Valais, tableau de la vie parisienne efde la vie genevoise, voyage autour du monde, économie de la maison des Wolmar, traité d'éducation. C'est une Somme, la Somme des idées de Rousseau.
Le roman que nous venons de résumer à grands traits apparaît à plus d'un égard comme singulièrement nouveau.
Au point de vue psychologique, il apporte l'éclatant exemple d'un caractère romantique, celui de Saint-Preux, et un essai de complète biographie féminine, celle de Julie. Saint-Preux est un jeune homme mystérieux, seul au monde, attentif aux moindres mouvements de son cœur, i:)rompt à imaginer et à s'attendrir, faible infiniment dans ses emportements comme dans ses langueurs, trouvant dans sa faiblesse même, qu'il sait embellir de mélancolie et de poésie, un moyen de séduction. Vers lui va d'instinct la tendresse des femmes; il se laisse dominer par elles; son âme passive est faite pour être remplie jusqu'à déborder de l'amour qu'elles lui inspirent. Julie vit également sous nos yeux tout entière, un peu à la manière des héroïnes de Richardson : nous savons comment elle est élevée - et mal élevée — par une servante; nous la voyons grandir douce et tendre, seulement un peu trop prêcheuse, succomber parce qu'elle aime et qu'elle a pitié, puis se transformer par le mariage et la maternité sans abdiquer ses premiers sentiments, qui, à l'heure de la mort, reprendront sur elle leur ancien empire. Par là, tout un cœur de femme nous est révélé. — Autre nouveauté : ce n'est pas par la vérité psychologique que la Nouvelle Héloïse se distingue le plus. Cette vérité, sans doute, n'en est pas absente : on la trouverait dans l'ensemble du caractère de Saint-Preux, de celui de Julie, de celui de Claire, cette amie qui finit par subir la contagion de l'amour à force d'en
recevoir la confidence. Mais encore a-t-on raison de dire que tous ces personnages vivent d'une vie exceptionnelle, (|ue les autres, le froid Wolmar, le stoïque milord Bomston, l'irritable baron d'Étanges sont dépourvus de toute réalité, qu'il n'y a pas de situation plus paradoxale, plus fausse même, que celle où se trouvent Saint-Preux, Julie et Wolmar réunis sous le même toit, qu'on peut relever çà et là bien des traits de ce que l'on devrait presque appeler de l'indélicatesse morale, enfin et surtout que, même quand il rencontre la vérité et la vraisemblance, Rousseau ne semble pas les rechercher. Il lui importe peu que les héros de son roman soient vrais pourvu qu'ils soient selon son cœur, que les situations en soient vraisemblables pourvu qu'elles comportent plus de pathétique. Ceci ne laisse pas de surprendre, quand on songe que les œuvres Imaginatives qu'avait produites jusqu'alors le génie français se distinguaient principalement par la finesse de l'analyse et la siàreté de l'observation. En somme, nous voguons déjà en plein lyrisme.
Des œuvres qui l'ont précédée, la Nouvelle Héloïse se sépare par bien d'autres traits. Elle est un roman d'idées : au hasard des circonstances y défilent toutes les idées de Rousseau, celles qu'il ne va pas tarder à développer, aussi bien que celles qu'il a formulées déjà. Mais surtout elle apporte un nouveau lyrisme, et un sentiment de la nature, et un idéal moral.
Rousseau n'analyse pas à la façon des classiques; mais il laisse chanter les âmes jeunes et passives de .ses principaux personnages. La forme épistolaire, qu'il donne à leurs confidences, se prête à ce lyrisme, comme aussi la théorie — qu'il partage avec eux - suivant laquelle l'amour ne peut que les élever et les emporter d'un mouvement sublime vers tout ce qui est grand et beau. Saint-Preux et Julie cèdent avec délices au torrent d'émotions qui intarissablement s'épanche de leur cœur. Leurs lettres offrent tous les thèmes d'une sensibilité qui s'enchante d'elle-même et qui est - avec un degré d'exaltation supérieur — la sensibilité de tous les hommes. Ici, c'est le chant de triomphe de l'amour : « La terre se pare pour faire à ton heureux amant
un lit nuptial cligne de la beauté qu'il adore et du feu qui le consume. > Là, c'est l'étemel couplet sur la fuite irréparable du temps et la plus pressante invitation au plaisir : « Ah! si tu pouvais rester toujours jeune et brillante comme à présent... Ailleurs, c'est l'adieu avant le lointain voyage: « J'entends le signal et les cris des matelots, je vois fraîchir le vent et déployer les voiles; » ailleurs, c'est le chant du retour : '■ Quand j'aperçus la cime des monts, le cœur me battit fortement. Ailleurs enfin, c'est l'évocation du souvenir indestructible : - O Julie, éternel charme de mon cœur! » Tous ces thèmes, aussi vieux que l'homme et alors cependant étrangement nouveaux, les thèmes mélodieux de l'amour, on peut les relever, avec d'innombrai)les variations, dans la Nouvelle Héloïse. Une tristesse infinie, un goût contagieux de la souffrance leur donnent on ne sait quel sombre enchantement. Les sources largement ouvertes de la vie sentimentale jaillissent à travers l'œuvre entière en une magnifique poésie.
Rousseau, qui prête ainsi une voix aux sentiments les plus mystérieux et les plus profonds, en prête une aussi à la nature. Elle n'est plus pour lui un simple décor : il se sent en intime communion avec elle, et il en va de même de ses héros. Saint-Preux, transporté de la joie d'être aimé, trouve « la campagne plus riante, la verdure jMus fraîche et plus vive, l'air plus pur, le ciel plus serein ». Éloigné de celle qu'il aime, l'aspect désolé des rochers de Meilleraie lui offre une triste conformité avec ses pensées; et quand, dans ce même site, il entreprend avec Mme de Wolmar une promenade fameuse, c'est la nature encore qui lui suggère les souvenirs douloureux et, par sa sérénité même, exaspère son désespoir. Le paysage devient vraiment ici, suivant le mot d'Amiel, <^ un état d'àme, > tant il s'associe aux émotions de l'homme. Ce paysage est d'ailleurs celui que Rousseau connut et aima : c'est celui des campagnes suisses, où Julie <■ a son bosquet >, où elle s'en remet à la seule nature du soin de lui créer un verger, le plus feuillu, le plus vert, le plus enchanteur qui fût jamais, où elle préside avec tant de bonne grâce aux vendanges
heureuses; c'est aussi celui de la région moyenne des Alpes pour la première fois parées de beauté littéraire. Si Julie et Saint-Preux ne cherchent pas à gravir les pics les plus élevés et se contentent de les voir blanchir, ils ne redoutent pas la montagne quand elle se recouvre de bois de sapins ou ruisselle de l'eau des torrents. Ils se plaisent aux jeux de la lumière sur les cimes, à la perspective verticale des monts « qui frappe les yeux tous à la fois, et bien plus puissamment que celle des plaines ». Le goût de la nature en général, le sens de la campagne et de la montagne, celui des eaux vives dont la vue jette l'âme « dans des rêveries délicieuses » et qu'atteste assez l'importance accordée au lac de Genève, tout cela contribue à donner au livre une fraîcheur salubre, un parfum champêtre, qui étaient d'une grande nouveauté et qui sont restés d'un grand charme.
Enfin la Nouvelle Héloïse apporte un noble idéal, et Rousseau y donne satisfaction aussi bien à son goût de l'héroïsme qu'à ses voluptueux transports. D'un ton grave et convaincu qui suffirait à le distinguer des auteurs frivoles, il fait la leçon à la brillante société contemporaine dont Saint-Preux a si vite sondé le néant. Aux galantes et rapides liaisons qu'y noue et dénoue le seul caprice, il oppose l'amour unique et, ici, vraiment plus fort que la mort. A la vie factice qui se confine dans les salons et l'agitation des villes, s'épuisant à la recherche de vains plaisirs, il oppose la vie rustique et naturelle qui l'a jadis enchanté : tableau qu'il se plaît à tracer sans cesse et qu'il propose avec une force attendrie à l'imitation de son siècle.
De cette œuvre qui a enivré les contemporains de Rousseau et qui donnait encore la fièvre à Lamartine adolescent, nous citerons trois fragments : le premier contient la réponse que fait Julie à l'aveu de l'amour de Saint-Preux; le second nous expliquera pourquoi et dans quels sentiments Julie s'est mariée; le dernier nous montrera la vie de Saint-Preux auprès de Julie devenue Mme de Wolmar. Ainsi suivrons-nous, dans ses moments les plus caractéristiques, la passion des étranges amants.
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