‹ Textes choisis et commentésChapitre 35 sur 56 · FRAGMENT DU PREMIER DIALOGUE · texte numérisé non relu

FRAGMENT DU PREMIER DIALOGUE

Rousseau. — Quelles incroyables choses je viens d'apprendre! Je n'en reviens pas : non, je n'en reviendrai jamais. Juste ciel ! quel abominable homme ! qu'il m'a fait de mal ! que je le vais détester !

Un Français. — Et notez bien que c'est ce même h(jmme dont les pompeuses productions vous ont si charmé, si ravi, par les beaux préceptes de vertu qu'il y étale avec tant de faste.

Rousseau. — Dites de force. Soyons justes, même avec les méchants. Le faste n'excite tout au plus qu'une admiration froide et stérile, et sûrement ne me charmera jamais. Des écrits qui élèvent l'àme et enflamment le cœur méritent un autre mot.

Le Français. — Faste ou force, qu'importe le mot, si l'idée est toujours la même, si ce sublime jargon tiré par l'hypocrisie d'une tête exaltée n'en est pas moins dicté par une âme de boue ?

Rousseau. — Ce choix du mot me paraît moins indifférent qu'à vous. Il change pour moi beaucoup les idées; et, s'il n'y avait que du faste et du jargon dans les écrits de l'auteur que vous m'avez peint, il m'inspirerait moins d'horreur. Tel homme pervers s'endurcit à la sécheresse des sermons et des prônes, qui rentrerait peut-être en lui-même et deviendrait honnête homme si l'on savait chercher et ranimer dans son cœur ces

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sentiments Je droiture et d'Iiunianité que la nature y mit en rL'SiTvc et t|iie les passions étouffent. Mais celui qui peut contempler lie san|:j-froid la vertu dans toute sa beauté, celui qui sait la peindre avec ses charmes les plus touchants sans en

être ému, sans se sentir épris d'aucun amour pour elle, un tel être, s'il peut exister, est un m 'clKint <;:ni<>; rt\'.(>'\rr ■ -, r'f\\ un cadavre moral.

Le Français. - - Comment I s'il peut exister.' Sur l'cllet qu'ont produit en vous les écrits de ce misérable, qu'entendezvous par ce doute, après les entretiens que nous venons d'avoir:' Expliquez-vous.

Rousseau. — Je m'expliquerai : mais ce sera prendre le soin le plus inutile ou le plus superflu ; car tout ce que je vous dirai ne saurait être entendu que par ceux à qui l'on n'a pas besoin de le dire.

Figurez-vous donc un monde idéal semblable au nôtre, et néanmoins tout différent. La nature y est la même que sur notre terre, mais l'économie en est plus sensible, l'ordre en est plus marqué, le spectacle plus admirable, les formes sont plus éléjs^antes, les couleurs plus vives, les odeurs plus suaves, tous les objets plus intéressants. Toute la nature y est si belle, que sa contemplation, enflammant les âmes d'amour pour un si touchant tableau, leur inspire, avec le désir de concourir à ce beau système, la crainte d'en troubler l'harmonie ; et de là naît une exquise sensibilité qui donne à ceux qui en sont doués des jouissances immédiates, inconnues aux cœurs que les mêmes contemplations n'ont point avivés.

Les passions y sont, comme ici, le mobile de toute action ; mais plus vives, plus ardentes, ou seulement plus simples et plus pures, elles prennent par cela seul un caractère tout différent. Tous les premiers mouvements de la nature sont bons et droits. Ils tendent le plus directement qu'il est possible à notre conservation et à notre bonheur; mais bientôt, manquant de force pour suivre à travers tant de résistance leur première direction, ils se laissent défiéchir par mille obstacles, qui, les détournant du vrai but, leur font prendre des routes obliques où l'homme oublie sa première destination. L'erreur du jugement, la force des préjugés, aident beaucoup à nous faire prendre ainsi le change ; mais cet effet vient principalement de la faiblesse de l'âme, qui, suivant mollement l'impulsion de la nature, se détourne au choc d'un obstacle, comme une boule prend l'angle de réflexion ; au lieu que celle qui suit plus vigoureuse-

ment sa course ne se détourne point, mais, comme un boulet de canon, force l'obstacle, ou s'amortit et tombe à sa rencontre.

Les habitants du monde idéal dont je parle ont le bonheur d'être maintenus par la nature, à laquelle ils sont plus attachés, dans cet heureux point de vue où elle nous a placés tous, et par cela seul leur âme garde toujours son caractère originel. Les passions primitives, qui toutes tendent directement à notre bonheur, ne nous occupent que des objets qui s'y rapportent, et, n'ayant que l'amour de soi pour principe, sont toutes aimantes et douces par leur essence : mais quand, détournées de leur objet par des 'obstacles, elles s'occupent plus de l'obstacle pour l'écarter que de l'objet pour l'atteindre, alors elles changent de nature, et deviennent irascibles et haineuses; et voilà comment l'amour de soi, qui est un sentiment bon et absolu, devient amour-propre, c'est-à-dire un sentiment relatif par lequel on se compare, qui demande des préférences, dont la jouissance est purement négative, et qui ne cherche plus à se satisfaire par notre propre bien, mais seulement par le mal d'autrui.

Dans la société humaine, sitôt que la foule des passions et des préjugés qu'elle engendre a fait prendre le change à l'homme, et que les obstacles qu'elle entasse l'ont détourné du vrai but de notre vie, tout ce que peut faire le sage, battu du choc continuel des passions d'autrui et des siennes, et, parmi tant de directions qui l'égarent, ne pouvant plus démêler celle qui le conduirait bien, c'est de se tirer de la foule autant qu'il lui est possible, et de se tenir sans impatience à la place où le hasard l'a posé, bien sûr qu'en n'agissant point il évite au moins de courir à sa perte et d'aller chercher de nouvelles erreurs. Comme il ne voit dans l'agitation des hommes que la folie qu'il veut éviter, il plaint leur aveuglement encore plus qu'il ne hait leur malice ; il ne se tourmente point à leur rendre mal pour mal, outrage pour outrage ; et si quelquefois il cherche à repousser les atteintes de ses ennemis, c'est sans chercher à les leur rendre, sans se passionner contre eux, sans sortir ni de sa place ni du calme où il veut rester.

Nos habitants, suivant des vues plus profondes, arrivent presque au même but par la route contraire, et c'est leur ardeur même qui les tient dans l'inaction. L'état céleste auquel ils aspirent, et qui fait leur premier besoin par la force avec laquelle il s'offre à leurs cœurs, leur fait rassembler et tendre sans cesse

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toutes les puissances de leur âme pour y parvenir. Les obstacles

c|iii les retiennent ne sauraient les " ' it de le leur

l.iire oublier un moment ; et de là < , j pour tout le

reste, et cette inaction totale quand ils désespèrent d'atteindre au seul objet de tous leurs vieux.

Cette difïérence ne vient pas seulement du genre des passions, mais aussi de leur force ; car les passions fortes ne se laissent pas dévoyer comme les autres. Deux amants, l'un très épris, l'autre assez tiède, souffriront néanmoins un rival avec la même impatience, l'un à cause de son amour, l'autre à cause de son amour-propre. Mais il peut très bien arriver que la haine du second, devenue sa passion principale, survive à son amour et même s'accroisse après qu'il est éteint, au lieu que le premier, qui ne hait qu'à cause qu'il aime, cesse de haïr son rival sitôt qu'il ne le craint plus. Or si les âmes faibles et tièdes sont plus sujettes aux passions haineuses qui ne sont que des passions secondaires et défléchies, et si les âmes grandes et fortes, se tenant dans leur première direction, conservent mieux les passions douces et primitives qifi naissent directement de l'amour de soi, vous voyez comment, d'une plus grande énergie dans les facultés et d'un premier rapport mieux senti, dérivent dans les habitants de cet autre monde des passions bien différentes de celles qui déchirent ici-bas les malheureux humains. Peutêtre n'est-on pas dans ces contrées plus vertueux qu'on ne l'est autour de nous, mais on y sait mieux aimer la vertu. Les vrais penchants de la nature étant tous bons, en s'y livrant ils sont bons eux-mêmes ; mais la vertu parmi nous oblige souvent à combattre et vaincre la nature, et rarement sont-ils capables de pareils efforts. La longue inhabitude de résister peut même amollir leurs âmes au point de faire le mal par faiblesse, par crainte, par nécessité. Ils ne sont exempts ni de fautes ni de vices ; le crime même ne leur est pas étranger, puisqu'il est des situations déplorables où la plus haute vertu sutfit à peine pour s'en défendre, et qui forcent au mal l'homme faible, malgré son cœur : mais l'expresse volonté de nuire, la haine envenimée, l'envie, la noirceur, la trahison, la fourberie, y sont inconnues ; trop souvent on y voit des coupables, jamais on n'y vit un méchant. Enfin, s'ils ne sont pas plus vertueux qu'on ne l'est ici, du moins, par cela seul qu'ils savent mieux s'aimer euxmêmes, ils sont moins malveillants pour autrui.

Ils sont aussi moins actifs, ou, pour mieux dire, moins remuants. Leurs efforts pour atteindre à l'objet qu'ils con-

templent consistent en des élans vigoureux : mais sitôt qu'ils en sentent l'impuissance, ils s'arrêtent, sans chercher à leur portée des équivalents à cet objet unique, lequel seul peut les tenter.

Comme ils ne cherchent pas leur bonheur dans l'apparence, mais dans le sentiment intime, en quelque rang que les ait placés la fortune, ils s'agitent peu pour en sortir ; ils ne cherchent guère à s'élever, et descendraient sans répugnance à des relations plus de leur goût, sachant bien que l'état le plus heureux n'est pas le plus honoré de la foule, mais celui qui rend le cœur plus content. Les préjugés ont sur eux très peu de. prise, l'opinion ne les mène point ; et, quand ils en sentent l'effet, ce n'est pas eux qu'elle subjugue, mais ceux qui influent sur leur sort.

Quoique sensuels et voluptueux, ils font peu de cas de l'opulence et ne font rien pour y parvenir, connaissant trop bien l'art de jouir pour ignorer que ce n'est pas à prix d'argent que le vrai plaisir s'achète ; et, quant au bien que peut faire un riche, sachant aussi que ce n'est pas lui qui le fait, mais sa richesse ; qu'elle le ferait sans lui mieux encore, répartie entre plus de mains, ou plutôt anéantie par ce partage, et que tout ce bien qu'il croit faire par elle équivaut rarement au mal réel qu'il faut faire pour l'acquérir. D'ailleurs, aimant encore plus leur liberté que leurs aises, ils craindraient de les acheter par la fortune, ne fût-ce qu'à cause de la dépendance et des embarras attachés au soin de la conserver. Le cortège inséparable de l'opulence leur serait cent fois plus à charge que les biens qu'elle procure ne leur seraient doux. Le tourment de la possession empoisonnerait pour eux tout le plaisir de la jouissance.

Ainsi bornés de toutes parts par la nature et par la raison, ils s'arrêtent et passent la vie à en jouir, en faisant chaque jour ce qui leur paraît bon pour eux et bien pour autrui, sans égard à l'estimation des hommes et aux caprices de l'opinion.

Le Français. — Je cherche inutilement dans ma tête ce qu'il peut y avoir de commun entre les êtres fantastiques que vous décrivez et le monstre dont nous parlions tout à l'heure.

Rousseau. — Rien, sans doute, et je le crois ainsi : mais permettez que j'achève.

Des êtres si singulièrement constitués dc)ivent nécessairement s'exprimer autrement que les hommes ordinaires. Il est impossible qu'avec des âmes si différenmient modifiées ils ne portent pas dans l'expression de leurs sentiments et de leurs idées l'empreinte de ces modifications. Si cette empreinte échappe

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à ceux qui n'ont aucune notion de cette manière d'être, elle ne peut échapper à ceux qui la connaissent et qui en Mjnt affectée eux-mêmes. C'est un signe caractéristique auquel les initiés se reconnaissent entre eux ; et ce qui donne un grand prix à ce signe, si peu connu et encore moins employé, est qu'il ne peut se contrefaire, que jamais il n'agit qu'au niveau de sa source, et que, quand il ne part pas du coeur de ceux qui l'imitent, il n'arrive pas ncjii plus aux cfcurs faits pour le distinguer ; mais sitôt qu'il y parvient, on ne saurait s'y méprendre : il est vrai dès qu'il est senti. C'est dans toute la conduite de la vie, plutôt que dans quelques actions éparses, qu'il se manifeste le plus sûrement. Mais dans des situations vives où l'âme s'exalte involontairement, l'initié distingue bientôt son frère de celui qui, sans l'être, veut seulement en prendre l'accent : et cette distinction se fait sentir également dans les écrits. Les habitants du monde enchanté font généralement peu de livres, et ne s'arrangent point pour en faire; ce n'est jamais un métier pour eux. Quand ils en font, il faut qu'ils y soient forcés par un stimulant plus fort que l'intérêt et même que la gloire. Ce stimulant, difhcile à contenir, impossible à contrefaire, se fait sentir dans tout ce qu'il produit. Quelque heureuse découverte à publier, quelque belle et grande vérité à répandre, quelque erreur générale et pernicieuse à combattre, enfin quelque point d'utilité publique à établir; voilà les seuls motifs qui puissent leur mettre la plume à la main : encore faut-il que les idées en soient assez neuves, assez belles, assez frappantes, pour mettre leur zèlt en effervescence et le forcer à s'exhaler. 11 n'y a point pour cela chez eux de temps ni d'âge propre. Comme écrire n'est point pour eux un métier, ils commenceront ou cesseront de bonne heure ou tard, selon que le stimulant les poussera. Quand chacun aura dit ce qu'il avait à dire, il restera tranquille comme auparavant, sans s'aller fourrant dans le tripot littéraire, sans sentir cette ridicule démangeaison de rabâcher et barbouiller éternellement du papier, qu'on dit être attachée au métier d'auteur ; et tel, né peut-être avec du génie, ne s'en doutera pas lui-même et mourra sans être connu de personne, si nul objet ne vient animer son zèle au point de le contraindre à se montrer.

Le Français. — Mon cher monsieur Rousseau, vous m'avez bien l'air d'être un des habitants de ce monde-là. '

Rousseau. — J'en reconnais un du moins, sans le moindre doute, dans l'auteur à.' Emile et à^'Hèloise.

Le Français. — J'ai vu venir cette conclusion ; mais, pour vous passer toutes ces fictions peu claires, il faudrait premièrement pouvoir vous accorder avec vous-même : mais après avoir paru convaincu des abominations de cet homme, vous voilà maintenant le plaçant dans les astres parce qu'il a fait des romans. Pour moi, je n'entends rien à ces énigmes. De grâce, dites-moi donc une fois votre vrai sentiment sur son compte.

Rousseau. — Je vous l'ai dit sans mystère, et je vous le répéterai sans détour. La force de vos preuves ne me laisse pas douter un moment des crimes qu'elles attestent, et là-dessus je pense exactement comme vous ; mais vous unissez des choses que je sépare. L'auteur des livres et celui des crimes vous paraît la même personne ; je me crois fondé à en faire deux. Voilà, monsieur, le mot de l'énigme.

Le Français. — Comment cela, je vous prie? Voici qui me paraît tout nouveau.

Rousseau. — A tort, selon moi ; car ne m'avez-vous pas dit qu'il n'est pas l'auteur du Devin du village?

Le Français. — 11 est vrai, et c'est un fait dont personne ne doute plus : mais, quant à ses autres ouvrages, je n'ai point encore ouï les lui disputer.

Rousseau. — Le second dépouillement me paraît pourtant une conséquence assez prochaine de l'autre. Mais, pour mieux juger de leur liaison, il faudrait connaître la preuve qu'on a qu'il n'est pas l'auteur du Devin.

Le Français. — La preuve I 11 y en a cent, toutes péremptoires.

Rousseau. — C'est beaucoup. Je me contente d'une ; mais je la veux, et pour cause, indépendanie du témoignage d'autrui.

Le Français. — Ah! très volontiers. Sans vous parler donc des pillages bien attestés dont on a prouvé d'abord que cette pièce était composée, sans même insister sur le doute s'il sait faire des vers, et par conséquent s'il a pu faire ceux du Droin dn village, je me tiens à une chose plus positive et plus sûre, c'est qu'il ne sait pas la musique ; d'où l'on peut, à mon avis, conclure avec certitude qu'il n'a pas lait celle de cet opéra.

Rousseau. — Il ne sait pas la musique! Voilà encore une de ces découvertes auxquelles je ne me serais pas attendu.

Le Français. — N'en croyez là-dessus ni mui ni personne, mais vérifiez par vous-même.

Rousseau. — Si j'avais à surmonter l'horreur d'approcher

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du personnage que vous venez de peindre, ce ne serait assurément pas pour vérifier s'il sait la musique; la question n'est pas assez intéressante lorsqu'il s'agit d'un pareil scélérat.

Le Français. — 11 faut qu'elle ait paru moins indifférente à nos messieurs qu'à vous ; car les peines incroyables qu'ils ont prises et prennent encore tous les jours pour établir de mieux en mieux dans le public cette preuve, passent encore ce qu'ils ont fait pour mettre en évidence celle de ses crimes.

Rousseau. — Cela me paraît assez bizarre ; car, quand on a si bien prouvé le plus, d'ordinaire on ne s'agite pas si fort pour prouver le moins.

Le Français. — Oh ! vis-à-vis d'un tel homme, on ne doit négliger ni le plus ni le moins. A l'hr^rreur du vice se joint l'amour de la vérité, pour détruire dans toutes ses branches une réputation usurpée : et ceux qui se sont empressés de montrer en lui un monstre exécrable, ne doivent pas moins s'empresser aujourd'hui d'y montrer un petit pillard sans talent.

Rousseau. — 11 faut avouer que la destinée de cet homme a des singularités bien frappantes : sa vie est coupée en deux parties qui semblent appartenir à deux individus différents, dont l'époque qui les sépare, c'est-à-dire le temps où il a publié des livres, marque la mort de l'un et la naissance de l'autre.

Le premier, homme paisible et doux, fut bien voulu de tous ceux qui le connurent, et ses amis lui restèrent toujours. Peu propre aux grandes sociétés par son humeur timide et son naturel tranquille, il aima la retraite, non pour y vivre seul, mais pour y joindre les douceurs de l'étude aux charmes de l'intimité. Il consacra sa jeunesse à la culture des belles connaissances et des talents agréables, et quand il se vit fc^rcé de faire usage de cet acquis pour subsister, ce fut avec si peu d'ostentation et de prétention, que les personnes auprès desquelles il vivait le plus n'imaginaient pas même qu'il eût assez d'esprit pour faire des livres. Son cœur, fait pour s'attacher, se donnait sans réserve ; complaisant pour ses amis jusqu'à la faiblesse, il se laissait subjuguer par eux au point de ne pouvoir plus secouer ce joug impunément. Le second, homme dur, farouche et noir, se fait abhorrer de tout le monde, qu'il fuit, et, dans son affreuse misanthropie, ne se plaît qu'à marquer sa haine pour le genre luimain. Le premier, seul, sans études et sans maître, vainquit toutes les difficultés à force de zèle, et consacra ses loisirs non à l'oisiveté, encore moins à des travaux nuisibles, mais à remplir sa tète d'idées charmantes, Sun cœur de sentiments délicieux,

et à former des projets, chimériques peut-être- à force d'être utiles, mais dont l'exécution, si elle eût tté possible, eût fait le bonheur du ijenre humain. Le second, tout occupé de ses odieuses trames, n'a rien su donner de son temps et de son esprit à d'agréables occupations, encore moins à des vues utiles. Plongé dans les plus brutales débauches, il a passé sa vie dans les tavernes et les mauvais lieux, chargé de tous les vices qu'on y porte ou qu'on y contracte, n'ayant nourri que les goûts crapuleux et bas qui en sont inséparables ; il fait ridiculement contraster ses inclinations rampantes avec les altières productions qu'il a l'audace de s'attribuer. En vain a-t-il paru feuilleter des livres et s'occuper de recherches philosophiques, il n'a rien saisi, rien conçu, que ses horribles systèmes ; et, après de prétendus essais qui n'avaient pour but que d'en imposer au genre humain, il a fmi, comme il avait commencé, par ne rien savoir que mal faire.

Enfin, sans vouloir suivre cette opposition dans toutes ses branches, et pour m'arrêter à celle qui m'y a conduit, le premier, d'une timidité qui allait jusqu'à la bêtise, osait à peine montrer à ses amis les productions de ses loisirs ; le second, d'une impudence encore plus bête, s'appropriait fièrement et publiquement les productions d'autrui sur les choses qu'il entendait le moins. Le premier aima passionnément la musique, en fit son occupation favorite, et avec assez de succès pour y faire des découvertes, trouver les défauts, indiquer les corrections : il passa une grande partie de sa vie parmi les artistes et les amateurs, tantôt composant de la musique dans tous les genres en diverses occasions, tantôt écrivant sur cet art, proposant des vues nouvelles, donnant des leçons de composition, constatant par des épreuves l'avantage des méthodes qu'il proposait, et toujours se montrant instruit dans toutes les parties de l'art plus que la plupart de ses contemporains, dont plusieurs étaient à la vérité plus versés que lui dans quelque partie, mais dont aucun n'en avait si bien saisi l'ensemble et suivi la liaison. Le second, inepte au point de s'être occupé de musique pendant quarante ans sans pouvoir l'apprendre, s'est réduit à l'occupation d'en copier, faute d'en savoir faire ; encore lui-même ne se trouve-t-il pas assez savant pour le métier qu'il a choisi : ce qui ne l'empêche pas de se donner avec la plus stupide effronterie pour l'auteur de choses qu'il ne peut exécuter. Vous m'avouerez que voilà des contradictions difficiles à concilier.

Le Français. — Moins que vous ne croyez ; et, si vos autres

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énigmes ne m'étaient pas plus obscures que celle-là, vous me

tiendriez moins en haleine.

Rousseau. — Vous m'éciaircirez donc celle-ci quand il vous iMiiira, car, pour moi, je déclare que je n'y comprends rien.

Lk 1 kançais. — De tout mon crcur, et très facilement ; mais commencez vous-même par m'éclaircir votre question.

Rousseau. — Il n'y a plus de question sur le fait que vous venez d'exposer. A cet égard n(»us sommes parfaitement d'accord et j'adopte pleinement votre conséquence, mais je la porte plus loin. Vous dites qu'un homme qui ne sait faire ni musique ni vers n'a pas fait le Devin du village, et cela est incontestable : moi, j'ajoute que celui qui se donne faussement pour l'auteur de cet opéra n'est pas même l'auteur des autres récits qui portent son nom, et cela n'est guère moins évident ; car s'il n'a pas fait les paroles du Devin puisqu'il ne sait pas faire des vers, il n'a pas fait non plus V Allée de Sylvie, qui difficilement en effet peut être l'ouvrage d'un scélérat ; et s'il n'en a pas fait la musique puisqu'il ne sait pas la musique, il n'a pas fait non plus la Lettre sur la musique française, encore moins le Dictionnaire de musique, qui ne peut être que l'ouvrage d'un homme versé dans cet art et sachant la composition.

Le Français. — Je ne suis pas là-dessus de votre sentiment non plus que le public, et nous avons pour surcroît celui d'un grand musicien étranger (1) venu depuis peu dans ce pays.

Rousseau. — Et je vous prie, le connaissez-vous bien, ce grand musicien étranger? Savez- vous par qui et pour quoi il a été appelé en France, quels motifs l'ont porté tout d'un coup à ne faire que de la musique française et à venir s'établir à Paris?

Le Français. — Je soupçonne quelque chose de tout cela; mais il n'en est pas moins vrai que Jean-Jacques, étant plus que personne son admirateur, donne lui-même du poids à son suffrage.

Rousseau. — Admirateur de son talent, d'accord, je le suis aussi ; mais quant à son suffrage, il faudrait premièrement être au fait de bien des choses avant de savoir quelle autorité l'on doit lui donner.

Le Français. — Je veux bien, puisqu'il vous est suspect, ne m'en pas étayer ici, ni même de celui d'aucun musicien ; mais je n'en dirai pas moins de moi-même que, pour composer de la musique, il faut la savoir sans doute ; mais qu'on peut bavarder tant qu'on veut sur cet art sans y rien entendre, et

(i) Il s'agit de Gluck.

• ROUi^SEAU JUCiE DE JEAN-JACQUES = 205

que tel qui se mêle d'écrire fort doctement sur hi musique serait bien embarrassé de faire une bonne basse sous un menuet, et même de le noter.

Rousseau. — Je me doute bien aussi de cela. Mais votre intention est-elle d'appliquer cette idée au Dictionnaire et à son auteur.^

Le Français. — Je conviens que j'y pensais.

Rousseau. — Vous y pensiez! Cela étant, permettez-moi, de ^u:râce, encore une question. Avez-vous lu ce livre?

Le Français. — Je serais bien fâché d'en avoir lu jamais une seule ligne, non plus que d'aucun de ceux qui portent cet odieux nom.

Rousseau. — En ce cas, je suis moins surpris que nous pensions, vous et moi, si différemment sur les points qui s'y rapportent. Ici, par exemple, vous ne confondriez pas ce livre avec ceux dont vous parlez, et qui, ne roulant que sur des principes généraux, ne contiennent que des idées vagues ou des notions élémentaires tirées peut-être d'autres écrits, et qu'ont tous ceux qui savent un peu de musique, au lieu que le Dictionnaire entre dans le détail des règles pour en montrer la raison, l'application, l'exception, et tout ce qui doit guider le compositeur dans leur emploi. L'auteur s'attache même à éclaircir de certaines parties qui jusqu'alors étaient restées confuses dans la tête des musiciens, et presque inintelligibles dans leurs écrits. L'article Enharmonique, par exemple, explique ce genre avec une si grande clarté, qu'on est étonné de l'obscurité avec laquelle en avaient parlé tous ceux qui jusqu'alors avaient écrit sur cette matière. On ne me persuadera jamais que cet article, ceux iX' Expression, Fug^ue, Harmonie, Licence, Mode, Modulation, Préparation, Récitatif, Trio (1), et grand nombre d'autres répandus dans ce Dictionnaire, et qui sûrement ne sont pillés de personne, soient l'ouvrage d'un ignorant en musique qui

(i) Tous les ariides de musique que j'avais promis pour V Encyclopédie furent faits dès l'année 1749, et remis par M. Diderot, l'année suivante, a M. d'Alembert, comme entrant dans la partie Mathcmatiqae^ dont il était chargé. Quelque temps après, parurent ses Éléments de musique, qu'il n'eut pa:^ beaucoup de peine à faire. En 1768 parut mon Dictionnaire, et quelque temps après une nouvelle édition de ses Eléments avec des augmentations. Dans l'intervalle avait aussi paru un Dictionnaire des beaux-arts, où je reconnus plusieurs des articles que j'avais faits pour V Encyclopédie. M. d'Alembert avait des bontés si tendres pour mon Dictionnaire encore manu.scrit, qu'il offrit obligeamment au sieur Guy d'en revoir les épreuves, faveur que, sur l'avis que celui-ci m'en donna, je le priai de ne pas accepter. (J.-J. R.)

j„6 == J.-J. ROUSSEAU — CHAλ Vî

parle ck* ».'e qu'il n'ciitciul point, ... .ju H.. n>.. li.i..^ lequel on peut apprendre la composition soit l'ouvrage de quelqu'un qui ne la savait pas.

Il est vrai que plusieurs autres articles (-j^alenuiii imp«'H.iiiis sont restés seulement indiqués pour ne pas laisser le vocabulaire imparfait, comme il en avertit dans sa préface; mais serait-il raisonnable de le juirer sur les articles qu'il n'a pas eu le temps de faire plutôt que sur ceux où il a mis la dernière main, et qui demandaient assurément autant de savoir que les autres? L'auteur convient, il avertit même de ce qui manque à s^>n livre, et il dit la rais<»n de ce défaut. Mais tel qu'il est, il serait cent fois plus croyable encore qu'un homme qui ne sait pas la musique eût fait le Dcviti que le Dictiunuairc : car combien ne voit-on pas, surtout en Suisse et en Allemagne, de gens qui, ne sachant pas une note de musique, et guidés uniquement par leur oreille et leur goût, ne laissent pas de cf)mpf>ser des choses très agréables et même très régulières, quoiqu'ils n'aient nulle connaissance des règles et qu'ils ne puissent déposer leurs compositions que dans leur mémoire ! Mais il est absurde de penser qu'un homme puisse enseigner et même éclaircir dans un livre une science qu'il n'entend. point, et bien plus encore dans un art dont la seule langue exige une étude de plusieurs années avant qu'on puisse l'entendre et la parler. Je conclus donc qu'un homme qui n'a pu faire le Devin du village, parce qu'il ne savait pas la musique, n'a pu faire à plus forte raison le Dtriionnaire, qui demandait beaucoup plus de savoir.

' ' Le Français. — Ne connaissant ni l'un ni l'autre ouvrage,

"* je ne puis par moi-même juger de votre raisonnement. Je sais

* seulement qu'il y a une différence extrême à cet égard dans

l'estimation du public, que le Didionuaire passe pour un ramassis de phrases sonores et inintelligibles, qu'on en cite un article Gêtiie que tout le monde prône et qui ne dit rien sur la musique. Quant à votre article Enhanncviigue et aux autres qui, selon vous, traitent pertinemment de l'art, je n'en ai jamais ouï parler à personne, si ce n'est à quelques musiciens ou amateurs étrangers qui paraissaient en faire cas avant qu'on les eût mieux instruits; mais les nôtres disent et ont toujours dit ne rien entendre au jargon de ce livre.

Pour le Devin, vous avez vu les transports d'admiration excités par la dernière reprise ; l'enthousiasme du public poussé jusqu'au délire fait foi de la sublimité de cet ouvrage. C'était le divin Jean-Jacques; c'était le moderne Orphée; cet opéra

était le chef-d'œuvre de l'art et de l'esprit humain, et jamais cet enthousiasme ne fut si vif que lorsqu'un sut que le divin Jean-Jacques ne savait pas la musique. Or, quoi que vous en puissiez dire, de ce qu'un homme qui ne sait pas la musique n'a pu faire un prodige de l'art universellement admiré, il ne s'ensuit pas, selon moi, qu'il n'a pu faire un livre peu lu, peu entendu et encore moins estimé.

Rousseau. — Dans les choses dont je peux juger par moimême, je ne prendrai jamais pour règle de mes jugements ceux du public, et surtout quand il s'engoue, comme il a fait tout d'un coup pour le Devin du village, après l'avoir entendu pendant vingt ans avec un plaisir plus modéré. Cet engouement subit, quelle qu'en ait la cause au moment où le soi-disant auteur était l'objet de la dérision publique, n'a rien eu d'assez naturel pour faire autorité sur les gens sensés. Je vous ai dit ce que je pensais du Dictionnaire, et cela non pas sur l'opinion publique, ni sur ce célèbre article Génie, qui, n'ayant nulle application particulière à l'art, n'est là que pour la plaisanterie, mais après avoir lu attentivement l'ouvrage entier, dont la plupart des articles feront faire de meilleure musique quand les artistes en sauront profiter.

Quant au Devin, quoique je sois bien sûr que personne ne sent mieux que moi les véritables beautés de cet ouvrage, je suis fort éloigné de voir ces beautés où le public engoué les place. Ce ne sont point de celles que l'étude et le savoir produisent, mais de celles qu'inspirent le goût et la sensibilité ; et l'on prouverait beaucoup mieux qu'un savant compositeur n'a point fait cette pièce, si la partie du beau chant et de l'invention lui manque, qu'on ne prouverait qu'un ignorant ne l'a pu faire parce qu'il n'a pas cet acquis qui supplée au génie et ne fait rien qu'à force de travail. 11 n'y a rien dans le Devin du village qui passe, quant à la partie scientifique, les principes élémentaires de la composition ; et non seulement il n'y a point d'écolier de trois mois qui, dans ce sens, ne fût en état d'en faire autant, mais on peut bien douter qu'un savant compositeur pût se résoudre à être aussi simple. 11 est vrai que l'auteur de cet ouvrage y a suivi un principe caché qui se fait sentir sans qu'on le remarque, et qui donne à ses chants un effet qu'on ne sent dans aucune autre musique française. Mais ce principe, ignoré de tous nos compositeurs, dédaigné de ceux qui en ont entendu parler, posé seulement par l'auteur de la Leitre sur la musique française, qui en a fait ensuite un article du Dictionnaire, et

2o8 == J-J. ROUSSEAU. —■ CHAP. VI

suivi seulement par l'auteur du Droin, est une jicrande preuve de plus que ces deux auteurs sont le même. Mais tout cela montre l'iiiviMitinn d'un amateur qui a refléchi sur l'art, plutôt que la routine d'un professeur qui le p<jsséde supérieurement. Ce qui peut faire honneur au musicien dans cette pièce est le récitatif ; il est bien modulé, bien ponctué, bien accentué, autant que du récitatif fraiit^ais peut l'être. Le tour en est îieul, du moins il l'était alors à un tel point qu'on ne voulut point hasarder ce récitatif à la cour, quoique adapté à la langue plus qu'aucun autre. J'ai peine à concevcjir comment du récitatif peut être pillé, à moins qu'on ne pille aussi les paroles ; et, quand il n'y aurait que cela de la main de l'auteur de la pièce, j'aimerais mieux, quant à m<ji, avoir fait le récitatif sans les airs que les airs sans récitatif; mais je sens trop bien la même main dans le tout pour pouvoir le partager à différents auteurs. Ce qui rend même cet opéra prisable pour les gens de goût, c'est le parfait accord des paroles et de la musique, c'est l'étroite liaison des parties qui le composent, c'est l'ensemble exact du tout qui en fait l'ouvrage le plus un que je connaisse en ce genre. Le musicien a partout pensé, senti, parlé comme le poète ; l'expression de l'un répond toujours si fidèlement à celle de l'autre, qu'on voit qu'ils sont toujours animés du même esprit ; et l'on me dit que cet accord si juste et si rare résulte d'un tas de pillages fortuitement rassemblés î Monsieur, il y aurait cent fois plus d'art à composer un pareil tout de morceaux épars et décousus qu'à le créer soi-même d'un bout à l'autre

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