FRAGMENT DU TROISIÈME DIALOGUE
Que les nouveaux philosophes aient voulu prévenir les remords des mourants par une doctrine qui mît leur conscience à son aise, de quelque poids qu'ils aient pu la charger, c'est de quoi je ne doute pas plus que vous, remarquant surtout que la prédication passionnée de cette doctrine a commencé précisément avec l'exécution du complot, et paraît tenir à d'autres complots dont celui-ci ne fait que partie. Mais cet engouement d'athéisme est un fanatisme, éphémère ouvrage de la mode, et qui se détruira par elle ; et l'on voit, par l'emportement avec lequel le peuple s'y livre, que ce n'est qu'une mutinerie contre sa conscience, dont il sent le murmure avec dépit. Cette commode philosophie des heureux et des riches, qui font leur paradis en ce monde, ne saurait être longtemps celle de la multitude victime de leurs passions, et qui, faute de bonheur en cette vie, a besoin d'y trouver au moins l'espérance et les consolations que cette bar bare doctrine leur ôte. Des hommes nourris dés l'enfance dans une intolérante impiété poussée jusqu'au fanatisme, dans un libertinage sans crainte et sans honte ; une jeunesse sans discipline, des femmes sans mœurs (1), des peuples sans foi, des rois sans loi, sans supérieur qu'ils craignent, et délivrés de toute espèce de frein ; tous les devoirs de la conscience anéantis, l'amour de la patrie et l'attachement au prince éteints dans tous les coeurs ; enfin, nul autre lien social que la force : on peut prévoir aisément, ce me semble, ce qui doit bientôt résulter de tout cela. L'Europe, en proie à des maîtres instruits parleurs instituteurs mêmes à n'avoir d'autre guide que leur intérêt, ni d'autre dieu que leurs passions ; tantôt sourdement affamée, tantôt ouvertement dévastée ; partout inondée de soldats, de comédiens, de filles publiques, de livres corrupteurs et de vices destructeurs, voyant naître et périr dans son sein des races
( I ) Je viens d'apprendre que la génération présente se vante singulièrement de bonnes mœurs. J'aurais dû deviner cela. Je ne doute pas qu'elle ne se vante aussi de désintéressement, de droiture, de franchise et de loyauté. C'est être aussi loin des vertus qu'il est possible que d'en perdre l'idée au point de prendre pour elles les vices contraires. Au reste, il est très naturel qu'à force de sourdes intrigues et de noirs complots, à force de se nourrir de bile et de fiel, on perde enfin le goût des vrais plaisirs. Celui de nuire, une fois goûté, rend insensible à tous les autres. C'est une des punitions des méchants. (J.-J. R.)
indignes de vivre, sentira tôt ou tard, dans ses calamitcs, le fruit des nouvelles instructions, et, jugeant d'elles par leurs funestes effets, prendra dans la même horreur et les professeurs et les disciples, et toutes ces doctrines cruelles qui, laissant l'empire absolu de l'iiomme à ses sens, et bornant tout à la jouissance de cette courte vie, rendent le siècle où elles régnent aussi méprisable que malheureux.
Ces sentiments innés, que la nature a gravés dans tous les cœurs pour cons(jler l'homme dans ses misères et l'en. • r à la vertu, peuvent bien,ii force d'art, d'intrigues et de s( •{ . ,
être étoutîés dans les individus ; mais, prompts à renaître dans les générations suivantes, ils ramènenmt toujours l'homme à ses dispositions primitives, comme la semence d'un arbre greffé redonne toujours le sauvageon. Ce sentiment intérieur, que nos philosophes admettent quand il leur est commode, et rejettent quand il leur est importun, perce à travers les écarts de la raison, et crie à tous les cœurs que la justice a une autre base que l'intérêt de cette vie, et que l'ordre moral, dont rien ici:bas ne nous donne l'idée, a son siège dans un système différent, qu'on cherche en vain sur la terre, mais où tout doit être un jour ramené. La voix de la conscience ne peut pas plus être étouffée dans le cœur humain que celle de la raison dans l'entendement ; et l'insensibilité morale est tout aussi peu naturelle que la folie. *
Nous trompions-nous en attachant aux Dialogues une importance documentaire considérable? Avons -nous eu tort d'y voir, écrite par Rousseau lui-même au jour le jour, une sorte de monographie capable de nous éclairer sur sa psychologie la plus intime? Dira-t-on qu'un tel monument de folie commençante est destitué de valeur? Ce serait alors méconnaître la beauté de certaines pages, que nous nous sommes plu à citer et qui comptent parmi les plus originales de notre auteur. Il y a là un lyrisme ardent, que paraît encore aviver ce délire dont nous saisissons sur le vif l'action créatrice, non dévastatrice, et qui fut — ne