PARTIE IV SAINT- PREUX CHEZ JULIE
Lettre XVII. — Saini-Preux à milord Edouard.
Je veux, milord, vous rendre compte d'un danger que nous courûmes ces jours passés, et dont heureusement nous avons été quittes pour la peur et un peu de fatigue. Ceci vaut bien une lettre à part : en la lisant vous sentirez ce qui m'engage à vous l'écrire.
Vous savez que la maison de Mme de Wolmar n'est pas loin du lac et qu'elle aime les promenades sur l'eau. Il y a trois jours que le désœuvrement où l'absence de son mari nous laisse et la beauté de la soirée nous firent projeter une de ces promenades pour le lendemain. Au lever du soleil, nous nous rendîmes au rivage ; nous prîmes un bateau avec des filets pour pêcher, trois rameurs, un domestique, et nous nous embarquâmes avec
qi'elqi'.es provisions pour le dîner. J'avais pris un fusil pour tirer des besolets (1); mais elle me fit honte du tuer des oiseaux à pure perte et pour le seul plaisir de faire du mal. Je m'amusais donc à rappeler de temps en temps des gros sifflets, des tiou-tious, des crenets, des sifflassons (2), et je ne tirai qu'un seul coup de fort loin sur un grèbe, que je manquai.
Nous passâmes une heure ou deux à pêcher à cinq cents pas du rivage. La pêche fut bonne ; mais, à l'exception d'une truite qui avait reçu un coup d'aviron, Julie fit tout rejeter à l'eau. « Ce sont, dit-elle, des animaux qui soufïrent ; délivrons -les ; jouissons du plaisir qu'ils auront d'être échappés au péril. » Cette opération se fit lentement, à contre-cœur, non sans quelques représentations, et je vis aisément que nos gens auraient mieux goûté le poisson qu'ils avaient pris que la morale qui lui sauvait la vie.
Nous avançâmes ensuite en pleine eau.; puis, par une vivacité de jeune homme dont il serait temps de guérir, m'étant mis à naaer (3), je dirigeai tellement au milieu du lac, que nous nous trouvâmes bientôt à plus d'une lieue du rivage (4). Là j'expliquais à Julie toutes les parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rhône, dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup au bout d'un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisais observer les redans, des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles forment dans l'espace qui les sépare un lit digne du fleuve qui le remplit. En l'écartant de nos côtes j'aimais à lui faire admirer les riches et charmantes rives du pays de Vaud, où la quantité des villes, l'innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts, forment un tableau ravissant ; où la terre, partout cultivée et partout féconde, offre au laboureur, au pâtre, au vigneron, le fruit assuré de leurs peines, que ne décore point l'avide publicain. Puis lui montrant le Chablais sur la côte opposée, pays non moins favorisé de la nature, et qui n'offre pourtant qu'un spectacle de misère, je lui faisais sensiblement dis-
\i) oiseau de passage sur le lac de Genève. Le besoîel n'est pas bon à manger. (J.-J. R.)
12) Diverses sortes d'oiseaux du lac de Genève, tous très bons à manger. iJ.-J. R.)
{]) Terme des bateliers du lac de Genève; c'est tenir la rame qui gouverne les autres. (J.-J. R.)
(41 Comment cela? Il s'en faut bien que, vis-à-vis de Clarons, le lac ait deux lieues de large. (J.-J. R.)