III. Quenescourt et le Couvent des Sans-Soucis
Le père de Béranger, qui fréquentait les gentilshommes, étant feudiste, et qui avait mis à profit ses connaissances de généalogiste pour se créer une fastueuse généalogie, faisait descendre sa famille de l'aristocratie italienne du quinzième siècle. En fait, c'était une famille de Picards, dont les uns allèrent courir les aventures, et dont les autres furent modestes commerçants ou cabaretiers, dans la région de Péronne. De son hérédité picarde, le chansonnier tiendi'a ce fonds de bon sens et ténacité, dont il était fier, et cet esprit de patriotisme, si naturel aux habitants d'une province qui a souvent servi de marche frontière et de champ de bataille. Du côté maternel, Béranger est le petit-fils de notables tailleurs parisiens, les Champy, dont quelques-uns furent bourgeois de Paris et tailleurs du roi. C'est d'eux qu'il tient sa scrupuleuse probité et ce don indéfinissable, qui est l'esprit parisien.
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Mais, pour venir jusqu'à lui, toutes ces qualités sérieuses avaient sauté une génération, car son père, Jean-François de Béranger, et sa mère, Marie-Jeanne Chanipy, firent preuve des défauts les plus opposés à ces qualités et menèrent l'existence la moins raisonnable. Le mari abandonna sa femme avant la naissance de son fils, après avoir mangé toutes les ressources du ménage ; la femme, modiste parisienne, incapable de résister aux entraînements de la ville et de l'époque, vécut d'une vie fort évaporée. Elle devait mourir très jeune. Leur fils, Pierre-Jean, vint au monde le 19 août 1780. C'est la fin du dix-huitième siècle, et les esprits se ressentent encore de la légèreté du siècle. Les premières chansons du futur poète s'en ressenth'ont aussi. Il naquit dans la maison du grand-père Champy, près des Halles, dans la rue Montorgueil, où se trouvait le restaurant du Rocher de Cancale, siège de l'Académie chantante, si connue sous le nom du Caveau. Il fut envoyé en nourrice près d'Auxerre, en Bourgogne ; il y séjourna six ans, à peu près oublié par les siens. Kepris par les Champy, il resta chez eux quelques années, gâté par toute sa famille et laissé par elle dans la plus parfaite ignorance. Entre temps, son père s'était momentanément raccommodé avec sa mère et de ce rapprochement était née une fille, Solange de Béranger, qui joua, dans la vie de son frère, un rôle très effacé et finit par se faire religieuse au couvent des Oiseaux.
Pierre-Jean passa quelques mois à la petite pension de l'abbé Chantereau, près de la Bastille, en 1789. Il y assista à la prise de la fameuse forteresse, mais il n'y apprit même pas à hre. Son père, de moins en moins fortuné, se rappela qu'il avait une sœur veuve, qui tenait à Péronne l'auberge de VEpée Royale, et il lui expédia l'enfant, un matin, avec une simple lettre de recommandation. Par bonheur, l'enfant était gentil, la tante, pleine de cœur ; elle accepta le dépôt qui lui était confié et le traita bientôt comme son fils. Béranger l'appelait toujours sa seconde mère, seconde mère qui sut mériter son affection beaucoup mieux que la première. Elle et son second mari — car elle s'était remariée, dans l'intervalle, avec un sieur Bouvet — s'appli-
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([uiTent à instruire Béranger et à lui donner surt^out une forte éducation morale. Voltaire voisinait avec l'Evangile et le catéchisme, dans cette éducation, mais l'heureuse intelligence de l'élève conciliait ces oppositions. Nous j)ouvons juger du degré de culture auquel il était parvenu, par ce morceau, le plus ancien qui nous ait été conservé de lui : c'est une lettre c]u'il écrivit, vers l'âge de treize ans, à son père, détenu en prison à Nantes, pour propagande contre-révolutionnaire.
Pluviôse, an II (1794). A son père.
Mon cher Papa,
C'est avec la plus profonde douleur que nous avons appris votre détention : elle nous a causé beaucoup de peine à tous.
C'est ma cousine Simon qui nous a communiqué votre lettre. Vous lui dites que vous avez interrompu toute espèce de correspondance : oui, avec nous, mon cher papa ; car depuis plus de deux ans nous n'avons aucun de vos nouvelles. Cependant, mon cher papa, je vous dois la consolation qu'un fils doit à son père dans le malheur et dans toutes les circonstances de la vie. Soyez sûr que vous ne me trouverez jamais ingrat, et que je sens mieux que jamais ce que la nature dit à mon cœur.
Vous apprendrez le malheur de ma cousine Simon dans la lettre de ma tante Turbaux. Quant à moi, je me porte bien ; je travaiUe pour le moment aux impositions, ce qui me fait gagner quelques petites choses et ce qui aide ma tante à fournir à mon entretien.
Mon cher papa, j'espère que, sentant l'inquiétude oii nous sommes de votre sort, vous nous communiquerez de vos nouvelles, oii nous espérons apprendre d'heureux changements.
Mon ch^r papa, je suis, en vous embrassant du meilleur de mon cœur, avec le respect le plus profond, votre fils.
Correspondance, 1, 17.
Vers cette époque, il fréquente les curieuses écoles d'en seignement mutuel, fondées par l'ancien député de Bellen-
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glise ; il prononce des harangues au club de la jeunesse républicaine de Péronne et, après un court passage à travers le métier d'orfèvre, il fait son apprentissage d'imprimeur chez M. Laisney. C'était un vieux maître, à la mode d'autrefois, qui donnait à ses ouvriers et apprentis, dont le premier était son fils, des leçons de français en même temps que de typographie. Béranger et le jeune Laisney sont bientôt les meilleurs amis du monde ; celui-ci apprend à celui-là comment on tourne un couplet de chanson. De l'imprimerie allait, une fois de plus, sortir un grand homme de lettres.
On ne s'en serait guère douté à lire le couplet suivant, le premier essai que nous ayons de son talent poétique. Il s'agit d'un bouquet que les jeunes filles de Péronne offraient aux jeunes gens, pour la fête de Saint- Nicolas, et d'un baiser qu'elles devaient se laisser prendre.
Jeunes gens, la reconnaissance A composé notre bouquet :
Pour fleurs nous portons la décence, Et pour compliment un couplet.
Amitié, gaieté, badinage, Voilà ce que nous apportons ; Ce qu'au reste prescrit l'usage, C'est de vous que nous l'attendons.
Mais les jeunes gens ne prkent rien, parce qu'ils n'avaient pas compris le sous-entendu du poète.
Béranger ne devint ni maître, ni même compagnon imprimeur : à dix-sept ans, son père le rappelle à Paris, pour l'aider à tenir une maison de banque interlope, où il fait de l'agiotage sur les assignats dépréciés et du prêt sur gage. Il y reçoit aussi clandestinement les fonds étran-