‹ Textes choisis et commentésChapitre 131 sur 157 · CONSEILS LITTERAIRES A UN DEBUTANT · texte numérisé non relu

CONSEILS LITTERAIRES A UN DEBUTANT

A Monsieur Ernest Legouvé.

Passy, 6 août 1834.

Savez-vous, monsieur, combien est embarrassante, effrayante même, la confiance dont vous voulez bien m'honorer! Quoi!

(1) C'est le vers :

De son pays qui lui doit tant de lyres,

284 == DERANGER. — GHAP. X ===

vous me chargez de présider à votre vie littéraire ! C'est certes un grand témoignage d'estime que vous me donnez là, et j'en suis touché bien vivement ; mais cela, malheureusement, ne suffit pas pour que j'accepte un mentorat de cette nature. Vous vous accusez d'être venu me voir peu souvent. Eh bien, monsieur, vous exphquez ainsi mon hésitation à répondre à votre lettre, pourtant si aimable.

En effet, comment tracer une règle à suivi^e à un homme qu'on n'a pas eu le temps d'étudier? Mais, direz-vous, vous avez lu mes différents essais. Cela suffit-il? Quelques ouvrages plus ou moins bons (car je ne suis pas aussi sévère envers vous que vous-même) ne donnent que la mesure des facultés de l'esprit ; mais le caractère de l'homme, comment le connaître? Qu'importe ! diraient tous nos jeunes gens. Il importe beaucoup, selon moi, surtout dans un temps comme le nôtre, où Tonne peut guère trouver son point d'appui qu'en soi-même. Sans s'élever jusqu'à l'appréciation du caractère, n'avez-vous pas des goûts dominants qui doivent influer sur la tendance de votre esprit? Ces goûts, je les ignore. Vous avez eu le malheur d'être ce qu'on appelle un jeune homme heureux; dès votre entrée dans le monde, le monde vous a souri. Vous convenez qu'aujourd'hui rien ne manquerait à votre féhcité si vous n'étiez tourmenté par une ambition de gloire. Hélas ! dans quel coffre vide fouillezvous pour trouver ce qui, selon vous, manque à votre bonheur ! Mais enfin, c'est votre manie, et je voudrais en vain vous en guérir. Quand le sort ne nous refuse rien, il nous fait toujours un don de trop. Eh bien, pauvre enfant, courez donc après la gloire ; c'est un mirage qui vient vous chercher du fond des déserts ; prenez bien garde qu'il ne vous y entraîne. Un seul moyen vous est offert pour éviter ce malheur : occupez- vous d'être utile ; c'est la loi que Dieu impose à tout homme. En littérature, il y a plus que jamais obhgation à cela. Ne faites pas comme tous ceux qui se contentent de l'art pour l'art ; cherchez en vous s'il n'existe pas quelque croyance ou de patrie ou d'humanité à laquelle vous puissiez rattacher vos efforts et vos pensées. Vous avez un cœur noble et bon, un esprit généreux ; il n'est pas possible que la société, qui n'a pu les corrompre par ses caresses, ne vous ait pas laissé aussi quelque sentimeut d'amour pour vos semblables.

Eh bien, ce sentiment consulté sera pour vous un guide plus sûr dans vos études et vos travaux que tout ce que pourraient vous dire les hommes les plus doctes. Un sentiment pareil a suffi

(;ultl{l<:SPONI)AN(:K DK I'.KUANGEK =-- 285

pour faire de moi, chétif, quelque chose, quelque chose de bien fragile sans doute, mais enfin quelque chose.

Je vous parle là, mousieur, un langage qui vous étonnera peut-être ; il est si peu d'accord avec ce que vous avez dû entendre dans votre monde ! Mais croyez que je vous donne l'exphcation de tous mes principes de conduite depuis que j'ai Fâge de raison ; cet âge est venu, pour moi, de bonne heure, parce qu'à quinze ans j'ai été obligé d'être homme et de faire mon éducation moi-même. A ceux qui opposeraient l'exemple d'un grand poète à un pauvre chansonnier et qui vous diraient que Byron n'avait aucune foi, je répondrai que Byron, représentant un monde aristocratique qui tombe et s'en va en lambeaux, n'a dû avoir que des croyances négatives ; mais ce sont toujours des croyances, et certes les siennes étaient aussi fortes, en ce sens, que son génie était beau. Croyant l'aristocratie la fleur de l'humanité, et la voyant flétrie, il a dû tout maudire et arriver à cette misanthropie tantôt fougueuse, tantôt ironique, qu'on a si niaisement singée chez nous. Mais qu'est-ce que la misanthropie? Un amour trompé.

Vous êtes au temps des amours heureuses ; votre cœur est jeune, ne l'occupez pas que de vous. Etendez le cercle de vos investigations et défiez-vous surtout du monde factice oii la fortune vous a placé. Votre esprit, votre âme trouveront bientôt un ahment pour leurs méditations, et la direction à leur donner vous viendra au jour que vous y penserez le moins. La nature a marqué un emploi à toutes les facultés qu'elle distribue ; il ne faut que chercher...

Page 1