LA MELANCOLIE DES ECRIVAINS
Au même.
Paris, 26 }uin 1843.
« 11 y en a qui naissent avec une plaie au cœur », dites-vous, cher ami. En êtes-vous bien sm? Je crois plutôt que, nous autres, qui venons au monde pour écrire, grands ou petits, philosophes ou chansonniers, nous naissons avec une écritoire dans la cervelle. Comme l'encre y abonde sans cesse, dès que nous laissons reposer notre plume, le noir Mquide se répand et coule jusqu'au siège de nos affections. Alors nos humeurs s'imprègnent de noir, nous voyons tout en noir; hommes et choses, le monde, la création tout entière nous fait horreur. Nous nous en prenons surtout à la pauvre espèce humaine, dont tant de gens disent pis que pendi'e, comme s'ils avaient l'honneiu' de n'en pas faire partie. Mais employons-nous l'encre de notre écritoire à noircir du papier, aussitôt notre esprit se rassérène, notje imagination se purge, et nos œuvres, fussentelles œuvres de misantlii'ope, notre humeur, charmée par le travail, ferme cette plaie dont vous vous plaignez. Oui, cher maître, il en est ainsi de nous autres écrivains. Employez donc votre encre pour qu'elle ne se répande pas sur tout votre être. Ecrivez, écrivez ; utihsez encore votre beau génie et vous éprou-
verez le soulagement promis à tous ceux de notre profession, en attendant la gloire éternelle.
Voyez si, depuis que Chateaubriand n'écrit plus, il ne devient pas chaque jour plus morose. «Te dois pourtant avouer que les dernières fois que je l'ai vu, il était tout guilleret, malgré les entraves qu'éprouvait son voyage. M. Deguerry lui a fait faux bond; il a fallu chercher un autre accompagnateur. Mme de Chateaubriand a fourni, je crois, un de ses petits-cousins. Enfin notre ami a dû partir aujourd'hui. Pilorge prétend qu'il n'ira pas à moitié route. C'est à Bourbonne-les-Bains que maintenant il doit se rendre. Par le choix qu'on lui a laissé des eaux, vous jugez que. les médecins comptent peu sur leur efficacité. Au reste, il n'espère rien que les bénéfices du déplacement,
Avez-vous lu dans les journaux que le pape, ennuyé sans doute de faire des saints, veut renouveler en faveur de Chateaubriand le triomphe de Pétrarque et du Tasse? Belle cérémonie, ma foi ! qui ferait plus d'effet sur le malade que toutes les eaux possibles. Je n'ai lu ce puff romain que le lendemain du jour oii Chateaubriand est venu me faire ses adieux (car le Breton ne s'en est pas départi) ; j'ai eu regret de ne pouvoir causer avec lui de la nouvelle de ce triomphe. J'aurais voulu voir ce qu'il en pensait. J'espère qu'il n'y croit pas, lui qui sait que plusieurs de ses ouvrages sont à Vindex.