CONSEILS LITTERAIRES A UNE JEUNE FILLE
A Mademoiselle Pauline Béga.
14 février 1849.
Bien commencé, ma chère enfant ; donne carrière à tes pensées, et, au risque de quelques erreurs, fais-moi part de toutes tes réflexions sur les lectures que tu as le temps de faire. Sois sûre que je profiterai des occasions que tu me fourniras de diriger ton goût vers le bon et le beau, autant du moins que je le pourrai. C'est un travail que je puis faire aujourd'hui même.
Mme de Sévigné, dont malheureusement je ne puis te prêter les lettres, car elles manquent à ma misérable bibhothèque, Mme de Sévigné disait, après avoir vu Esther à Saint-Cyr : « Racine a bien de l'esprit. » Le mot esprit pouvait s'apphquer ainsi alors. A présent, quand on parle d'un grand poète, on dit génie.
C'est l'effet d'une langue qui marche et qui s'use en marchant. Les mots simples ne lui suffisent plus : elle enfle sa voix. Tu préfères Béranger à Lamartine, parce que tu connais l'un et non l'autre ; mais juge de la différence. En parlant de Lamartine, on vante son génie, et de moi on ne doit vanter que Vesprit Pourquoi? Parce que les œuvi'es de l'un ont une élévation qui manque à l'autre.
Ne va pas me croire plus modeste que je ne le suis. Parmi ces écrivains qui prennent le ton élevé, beaucoup sont plus boursouflés que forts et grands ; mais chez nous on aime l'emphase et il a fallu bien du temps pour que La Fontaine fût traité d'homme de génie. J'ai été plus heureux avec beaucoup moins de titres, et plusieurs critiques m'ont baptisé de ce nom. Mais ne t'y trompe pas ; ma popularité a plus fait pour cela que mon! mérite httéraire. Dans mon âme et conscience, Lamartine est bien au-dessus de moi et je suis bien loin de La Fontaine. Quant à Lamartine, il est encore un point sur lequel tu te trompes : tu parles de ses vers trop travaillés. Hélas ! non ; dis donc ses vers
:== CORRESPONDANCE DE BÉKANGER = 295
trop négligés. Il improvise tout et ne peut corriger; de là tant de vers qui font disparate avec des morceaux vraiment sublimes. C'est mon désespoir en lisant Jocelyn, qui, j'en suis sûr, ne t'a pas ennuyé autant que la Chute d'un ange, sujet fantastique où se trouvent d'admirables passages, mais dont l'ensemble ne rachète pas les fautes de détail comme dans l'autre poème. Racine, qui te paraît si naturel, si coulant, travaillait ses vers. Ce travail-là, je m'y suis appliqué fort jeune, et c'est peut-être le beau côté de mon petit talent...
Je suis toujours souffrant ; ma pauvre vieille tête tombe en compote. J'ai gardé la chambre aujourd'hui et me suis emmédeciné, ce qui n'est qu'un commencement de ^régime.
Adieu, chère enfant, hs, hs, Hs beaucoup et crois-moi tout à toi.