CORRESPONDANCE T)E BERANGER
derrière laquelle je vois quelque affection ; car, si elle existe roollement, elle me fait votre égal, et je me contente de la justifier par la mienne.
Moquez-vous de moi, chère belle, tant que vous voudrez, vous n'empêcherez que je ne sois noble comme le roi, et vous ne m'enlèverez pas tous les droits que je possède à signer de Bérangcr. Je n'attache aucune importance à la particule qui précède mon nom, mais enfin elle m'appartient réellement.
Ce sont les petits esprits qui s'occupent des questions terre à teiTC ; qu'importe à la démocratie que ceux qui la servent, s'ils sont réellement démocrates de cœur, soient des manants ou des marquis ! Je ne comprends pas plus qu'on tire vanité d'un titre que le hasard vous a donné, privilège qui, dans ce siècle, n'a d'ailleurs plus aucune signification, que je ne comprends ceux qui, le possédant, s'évertuent à le cacher pour complaire à certaines gens.
J'ai vu, dans ces derniers temps, beaucoup de vos amis
furieux de ce que quelques-uns de nous vous appelaient encore
princesse. « Qu'a de commun une si grande dame avec nous? »
disaient-ils avec ironie. Eh ! mon Dieu, laissez-les crier. Vous
avez déclaré, une fois pour toutes, que c'était vous désobhger
que vous donner ce titre ou d'autres auxquels vous avez volon-
[tairement renoncé depuis votre exil. Cette démonstration était
[insignifiante ; mais enfin il vous a convenu de la faire, et elle
[n'avait pas d'inconvénient : que peut-on exiger de plus ; que
[les uns vous appellent madame, les autres princesse, comtesse,
[duchesse, ceux-là citoyenne, ceux-ci camarade, que sais-je?
[qu'importent toutes ces appellations différentes, vous n'en êtes
li plus ni moins, vous êtes Marie de Solms, et, de quelque nom
[qu'on vous désigne, vous restez vous-même.
En règle générale, illustres ou obscurs, on ne doit pas renier
[ses aïeux : en ce temps on est le créateur de sa propre indivi-
[duahté ; mais il y a autant de dignité à accepter un nom célèbre
[qu'un nom inconnu ; c'est manquer d'orgueil que cacher son
lom, parce qu'il peut être désagréable à certaines gens. En ce
[qui vous concerne, ceux qui vous conseillent ainsi ne sont pas
[vos amis ; vous n'êtes sohdaire de personne ; portez haut le nom
Me fille ou de femme qui vous appartient, personne n'a à vous
le reprocher ni à vous en féhciter, puisqu'il est l'effet du hasard ;
î'en glorifier serait absurde, y renoncer serait servile et vous
serait reproché un jour comme un acte de faiblesse par ceux-
lêmes qui vous y engagent.
Restez toujours indépendante : Fhabit ne fait le moine; vous n'avez aucune autre responsabilité que celle de vos actes ; laissez le inonde, les journaux, les aniis et les ennemis vous désigner comme ils le voudront, vous ne pouvez pas vous amuser à écrire une lettre imprimée tous les matins pour prier les contemporains de cesser de vous qualifier, afin de plaire à quelques personnes de mauvaise volonté qui ne veulent pas comprendre que vous n'êtes pour rien dans cet excès de zèle. Quant à moi, qu'on m'appelle Béranger ou de Béranger, M. le chevalier de Béranger même, que m'importe ! Je rougirais, pour flatter quelques-uns de mes amis, de déclarer que ce de ne m'appartient pas, mais aussi je ne me suis jamais amusé à m'en vanter. Sur ce, chère fée, que cette grave question ne vous agite plus ; vous êtes la princesse Esprit, la reine Beauté, la comtesse Enjouement, et vous n'avez pas de plus fervent admirateur et courtisan que votre vieil ami
Le marquis de Béranger.
Ça sonne bien, n'est-ce pas?
Aimez-vous mieux :
BÉRANGER
Ouvrier en rimes.
C'est crâne, n'est-ce. pas? Choisissez.