ANALYSE DES CHANSONS
vénale, que le poète eut si souvent à pardonner à Lisette.
Le dix-huitième siècle a eu autant de Lisettes que de poètes, et toute femme qui inspira des vers reçut le nom de Lisette. Mme du Barry elle-même fut chantée sous ce diminutif de prénom. Mais Béranger en fit l'attribution, désormais définitive, à cette catégorie de fillettes qui ont un honnête métier, pour s'occuper la semaine, et un bon garçon de camarade le dimanche, pour courir les bois, s'attabler avec lui sous la tonnelle d'une guinguette et chanter, après boire, un bout de chanson, un brin sentimentale, un brin grivoise. C'est l'ouvrière parisienne, une midinette, pour laquelle on n'a pas encore institué de course pédestre ou de conservatoire populaire. C'est la future Minii Pinson d'un autre poète, une Mimi Pinson dont le bonnet n'est pas attaché très solidement sur la tête mutine. Lisette n'est pas instruite ; Lisette n'a pas de grandes manières, mais Lisette a du cœur, un fond de gaieté inépuisable. Avec Lisette on peut s'accommoder delà pauvreté, s'accommoder des déceptions de la vie matérielle, on peut être gueux, vivre dans un grenier, n'avoir qu'un habit reprisé, ne pas savoir comment on mangera le lendemain. On aime, on est aimé, on a la jeunesse ; Lisette est pour son ami le porte-honheur de son printemps!
Une tendresse à fleur de peau et à fleur de cœur, comme celle-là, n'est pas exclusive des autres sentiments. L'amitié trouve naturellement sa place dans la sensibilité du chansonnier. Pour être souvent une amitié de parties de plaisir et réunions chantantes, c'est tout de même une amitié véritable, qui cache, sous des dehors frivoles, l'attachement profond et l'esprit de dévouement. Et puis pourquoi l'amitié prendrait-elle un aspect austère? Béranger entend rire avec ses amis et les faire rire. On rit donc dans ces chansons, chantées entre amis. On rit un peu.de soi-même et l'on rit beaucoup des autres. On raille, pour s'amuser, les travers du prochain, on raille les ridicules du voisinage. Le Vieux célibataire, d'à côté, s'est pris d'une passion sénile pour la soubrette accorte, qui lui prépare son lait de poule; le Vieux maître d'école est berné par sa femme,
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sa fille, SCS élèves ; le Troisième mari de madame est trompé,
pillé, battu; Fenfant dont on carillonne le baptême a je
ne sais combien de pères putatifs ; la femme du Chasseur
laisse amoureusement braconner sur les terres conjugales,
pendant que son mari court le cerf ; Rohin fait tous le^
métiers, y compris celui de «courtier deCythère», autant
d'aubaines pour le chansonnier. Vive le scandale pour
la chanson !
Le rire moqueur n'épargne personne. Les prêtres ont rendu la religion rébarbative; ils en ont fait l'ennemie du plaisir ; par-dessus le marché, ils se sont rangés du côté de la réaction. Tant pis pour eux, si leurs dogmes du Purgatoire et de l'Enfer sont incompatibles avec une philosophie plus indulgente. C'est dans la bouche même d'un des leurs, Mon curé, un descendant — en ligne collatérale — du joyeux curé de Meudon, que Béranger met la condamnation, toute païenne, de l'austérité chrétienne.
Napoléon lui-même y passe. Le tout-puissant empereur qui chasse de Paris Mme de Staël, qui fait interdire la vieille chanson du roi Dagobert, parce qu'on y a inséré quelques critiques anodines contre lui, l'empereur s'est vu décocher, par le petit expéditionnake de l'Listruction Publique, les traits mordants du Roi d'Yvetot. Son amour de la gloire, son besoin de régenter l'univers, son activité dévorante, ses guerres continuelles, ses saignées d'hommes et de richesses, jusqu'à sa garde et ses codes, tout est finement plaisanté par Béranger. Puis les revers arrivent; le poète commence par les prendre du bon côté ; que l'on profite des derniers jours de tranquilhté pour vider quelques flacons et cajoler les belles ; Autant de pris sur V ennemi! L'invasion devient menaçante, le ton change ; c'est l'heure pour tous, impérialistes et légitimistes, de se rappeler qu'ils sont, avant tout. Français.
Français, Ion Français, voilà ce qu'il faut avoir le courage d'être, dans un moment où tant de Français se jettent au cou des étrangers, sous prétexte qu'ils ont chassé « l'Usurpateur » et ramené, sur les Hs, le roi légitime. Sans doute, le chansonnier n'est pas encore l'adver-