‹ Textes choisis et commentésChapitre 34 sur 157 · VEINE AMOUREUSE ET A N AGIIÉONTIQ UE · texte numérisé non relu

VEINE AMOUREUSE ET A N AGIIÉONTIQ UE

Car, si le souci de la grandeur de la France et des libertés publiques est la source des principales et plus fréquentes inspirations du chansonnier, entre 1815 et 1821, ce n'est pas la seule. Les veines anciennes ne sont pas taries, mais simplement dérivées, et de nouveaux sentiments se sont fait jour, dans l'œuvre du poète.

Il chante encore le vin et l'ivresse ; mais leurs fumées elles-mêmes ont un tour politique : on boit pour oublier les tristesses de l'heure présente, on boit pour évoquer les hommes et les gloires d'un passé, encore tout proche ; on boit parce que le vin est, par excellence, le produit symbolique de la France ; on boit enfin parce qu'autour de la vigne, les partis adverses peuvent se réconcilier. Et l'on aime toujours : la chanson continue à poétiser les amours faciles, les doux tête-à-tête auprès du feu, pendant que l'hiver glace les passants ; la fuite à deux à travers les champs, sous les ombrages propices aux tendresses. Mais le ton n'est plus le même ; la quarantaine est venue tempérer les ardeurs de Béranger. Une pointe de mélancolie se mêle à ses amours ; il regrette ses maîtresses d'antan, il regrette surtout sa jeunesse.

Et pourtant la femme qu'il a le plus aimée et qu'il ne cessera jamais de chérir, Judith Frère, continue à être pour lui l'amie tendre et dévouée, la conseillère avisée ; il ne Fa pas encore chantée, par une discrétion peut-être excessive. Il va donc lui consacrer une de ses pièces les plus touchantes, la Bonne vieille, une des rares chansons où il ait exprimé un amour profond et durable.

Dans le même temps, sa morale du bonheur s'est précisée et, en somme, épurée ; ce n'est plus le plaisir par luimême, qui est le tout de la vie, c'est la joie que l'on procure à ses semi)lables, c'est la bonté. La fille de mœurs

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légères qui a séché les larmes des malheureux a le même mérite que la sœur de charité qui a pansé leurs maux (les Deux sœurs de charité). La Providence qui préside à l'univers n'est pas un Dieu triste et dur, c'est un Dieu qui veut le bonheur de ses créatures, c'est le Dieu des tonnes gens. Les plaisirs sont un don de sa bonté, et la vie, telle qu'il nous permet de la vivre, vaut décidément la peine d'être vécue. Le bouquet d'un vin délicat, le sourne d'une femme suffisent à consoler le monde, parce qu'ils suffisent à l'embellir. Rien n'est vil dans la maison de Jupiter, disaient jadis les stoïciens, désignant par là l'univers entier. Dans le monde du Dîeu des tonnes gens, rien non plus n'est indigne de l'attention du sage ; les petites choses ont leur philosophie, puiscju'elles ont leur charme, philosophie de la vie humble. Et c'est pourquoi Béranger compose, sur son Habit, la plus exquise peut-être de ses pièces fugitives.

KOSETTE

Musique de M. de Beauplan,

Sans respect pour votre printemps, Quoi ! vous me parlez de tendresse, Quand sous le poids de quarante ans Je vois succomber ma jeunesse !

Je n'eus besoin pour m'enflammer, Jadis, que d'une humble grisette.

Ah ! que ne puis-je vous aimer Comme autrefois j'aimais Rosette!

Votre équipage, tous les jours.

Vous montre en parure brillante.

Rosette, sous de frais atours, Courait à pied, leste et riante.

Partout ses yeux, pour m'alarmer, Provoquaient l'œillade indiscrète.

Ah ! etc.

Dans le satin de ce boudoir.

Vous souriez à mille grâces.

Rosette n'avait qu'un miroir ; Je le croyais celui des Grâces.

Point de rideaux pour s'enfermer :

L'aurore égayait sa couchette.

Ah ! etc.

70 == DERANGER. — CHAP. IV

Votre esprit, qui brille éclairé, Inspirerait plus d'une l3're.

Sans honte je vous l'avouerai :

Kosette à peine savait lire.

Ne pouvait-elle s'exprimer, L'Amour lui servait dlnterprète.

Ah! etc.

Elle avait moins d'attraits que vous ; Même elle avait un cœur moins tendre.

Oui, ses yeux se tournaient moins doux Vers l'amant heureux de l'entendre.

Mais elle avait, pour me charmer.

Ma jeunesse que je regrette.

Ah ! que ne puis- je vous aimer Comme autrefois j'aimais Rosette !

Œumes, II, 206.

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