‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 109 sur 126 · PASSAGE DU SAINT-BERNARD PAR L* ARMÉE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

PASSAGE DU SAINT-BERNARD PAR L* ARMÉE FRANÇAISE

(Mai 1800.)

Les divisions étaient échelonnées depuis le Jura jusqu'au pied du Saint-Bernard, pour éviter rencombrement. Le Premier Consul était à Martigny, dans un couvent de bernardins. De là il ordonnait tout, et ne cessait de correspondre avec Paris et avec les autres armées de la République. Il avait des nouvelles delà Ligurie, qui lui apprenaient queM.de Mêlas, toujours sous 1 empire des plus grandes illusions, mettait tout son zèle à prendre Gênes et à forcer le pont du Var. Rassuré sur cet objet important, il fit donner enfin Tordre du passage. Quant à lui, il resta de ce côté-ci du Saint-Bernard, pour correspondre le plus longtemps possible avec le gouvernement, et pour tout expédier lui-même au delà des monts. Berthier, au contraire, devait se transporter de Tautre côté 'du Saint-Bornard pour recevoir les divisions et le matériel que le Premier Consul allait lui envoyer. •

Lannes passa le premier, à la tête de l'avant-garde, dans la nuit du 14 au 15 mai (24-25 floréal). Il commandait six régiments de troupes d'élite parfaitement armés, et qui, sous ce chef bouillant, quelquefois insubordonné, mais toujours si habile et si vaillant, allaient tenter gaiement cette marche aventureuse. On se mit en route entre minuit

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et deux heures du matin, pour devancer l'instant où la chaleur du soleil, faisant fondre les neiges, précipite les montagnes de glace sur la tête des voyageurs téméraires qui s'engagent dans ces gorges affreuses. Il fallait huit heures pour parvenir au sommet dû col, àThospi ce même du Saint-Bernard, et deux heures seulement pour redescendre à Saint-Remy. On avait donc le temps de passer avant le moment du grand danger. Les soldats surmontèrent avec ardeur les difficultés de cette route. Ils étaient fort chargés, car on les avait obligés à prendre du biscuit pour plusieurs jours, et avec du biscuit une grande quantité de cartouches. Ils gravissaient ces sentiers escarpés, chantant au milieu des précipices, rêvant la conquête de cette Italie où ils avaient goûté tant de fois les jouissances de la victoire, et ayant le noble pressentiment de la gloire immortelle qu'ils allaient acquérir. Pour les fantassins, la peine était moins grande que pour les cavaliers. Ceuxci faisaient la route à pied, conduisant leur monture par la bride. C'était sans danger à la montée, mais à la descente , le sentier fort étroit les obligeant à marcher devant le cheval, ils étaient exposés, si l'animal faisait un faux pas, à être entraînés avec lui dans, les précipices. Il arriva en effet quelques accidents de ce genre, mais en petit nombre, et il périt quelques chevaux, mais presque point de cavaliers. Vers le matin, on parvint à l'hospice, et là une surprise ménagée par le Premier Consul ranima les forces et la bonne humeur de ces braves troupes. Les religieux, munis d'avance des provisions nécessaires, avaient préparé des tables, et servirent à chaque soldat une ration de pain, de vin et de fromage. Apre» un moment de repos, on se remit en route, et on descendit à Saint-Remy sans événement fâcheux. Lannes s'établit immédiatement sur le revers de la montagne , et fit toutes les dispositions nécessaires pour recevoir les autres divisions^ et particulièrement le matériel.

Chaque jour il devait passer Tune des divisions de l'armée. L'opération devait donc durer plusieurs jours, surtout à cause du matériel qu'il fallait faire passer avec les divisions. On se mit à l'œuvre pendant que les troupes se succédaient. On fit d'abord voyager les vivres et les munitions. Pour cette partie du matériel, qu'on pouvait diviser, placer sur le dos des mulets, dans de petites caisses, la difficulté ne fut pas aussi grande que pour le reste. Elle ne consista que dans l'insuffisance des moyens de transport, car, malgré l'argent prodigué à pleines mains, on n'avait pas autant de mulets qu'il en aurait fallu pour rénorme poids qu'on avait à transporter de l'autre côté du Saint- Bernard. Cependant les vivres et les munitions ayant passé à la suite des divisions de l'armée, et avec le secours des soldats, on s'occupa enfin de l'artillerie. Les affûts et les caissons avaient été démontés, comme nous l'avons dit, et placés sur des mulets. Restaient les pièces de canon elles-mêmes, dont on ne pouvait pas réduire le poids par la division du fardeau. Pour les pièces de douze surtout, et pour les obuslers, la difficulté fut plus grande qu'on ne Tavait d'abord imaginé. Les

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traîneaux à roulettes construits dans les arsenaux ne purent servir. On imagina un moyen qui fut essayé sur-le-champ, et qui réussit: ce fut de partager par le milieu des troncs de sapins, de les creuser, d*en« velopperayec deux de ces demi-troncs une pièce d'artillerie, et de la traîner ainsi enveloppée le long des ravins. Grâce à ces précautions, lucun choc ne pouvait l'endommager. Des mulets furent attelés à ce singulier fardeau, et servirent à élever quelques pièces jusqu'au sommet du col. Mais la descente était plus difficile : on ne pouvait Topérer qu'à force de bras, et en courant des dangers infinis, parce qu^il fallait retenir la pièce, et l'empêcher en la retenant de rouler dans les précipices. Malheureusement les mulets commençaient à manquer. Les muletiers surtout, dont il fallait un grand nombre, étaient épuisés. On songea dès lors à recourir à d'autres moyens. On offrit aux paysans des environs jusqu'à mille francs par pièce de canon qu'ils consentiraient à traîner de Saint-Pierre à Saint-Remy. Il fallait cent hommes pour en traîner une seule, un jour pour la monter, un jour pour la descendre. Quelques centaines de paysans se présentèrent, et transportèrent en effet quelques pièces de canon, conduits par les artilleurs qui les dirigeaient. Mais l'appât môme du grain ne put les décider à renouveler cet effort. Ils disparurent tous, et malgré les officiers envoyés à leur recherche, et prodiguant l'argent pour les ramener, il fallut y renoncer, et demander aux soldats des divisions de traîner eux-mêmes leur artillerie. On pouvait tout obtenir de oes soldats dévoués. Pour les encourager, on leur promit l'argent que les paysans épuisés ne voi»laient plus gagner; mais ils refusèrent, disant que c'était un devoir d'honneur pour une troupe de sauver ses canons, et ils se saisirent des pièces abandonnées. Des troupes de cent hommes, soi^ties successivement des rangs, les traînaient chacune à son tour. La musique jouait des airs animés dans les passages difficiles, et les encouragei^tà surmonter ces obstacles d'une nature si nouvelle. Arrivé au faîte des monts, on trouvait les rafraîchissements préparés par les religieux du Saint-Bernard, on prenait quelques repos, pour recommencerai a descente de plus grands et de plus périlleux efforts. On vit ainsi les divisions Ghambarlhac et Monnier traîner elles-mêmes leur artillerie, et l'heure avancée ne permettant pas de descendre dans la même journée, elles aimèrent mieux bivouaquer dans la neige que de se séparer de leurs canons. Heureusement le ciel était serein, et on n'eut pas à braver, outre les difficultés des lieux, les rigueu'rs du temps.

Pendant les journées des 16, 17, 18, 19, 70 mai, les divisions continuèrent à passer avec les vivres, les munitions et l'artillerie. Le Premier Consul, toujours placé à Martigny, pressait l'expédition du matériel; Berthier, de l'autre côté du Saint-Bernard, le recevait et le fidsait réparer par les ouvriers. Le Premier Consul, dont la prévoyance ne s'arrêtait jamais, songea tout de suite à pousser sur le débouché des montagnes, pour s^en emparer, Lannes, qui avait déjà sa division Italie, «tqnilgves pièces de quatre prêtes à rouler. U lui ordonna de

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sVmuMor Jusqu'à lYrée et d'enlever cette ville, afin de s'assnrer ainn rentrée de la plaine du Piémont. Lannes marcha le 16 et lelTmsd sur Aoste^ où se trouvaient quelques Croates qui furent jetés dans le bas de !a vallée ; puis il s'achemina vers le bourg de Gh&tillon, où il arriva le 18. Un bataillon ennemi qui se trouvait là fut culbuté, et perdit bon nombre de prisonniers. Lannes s'engagea ensuite dans la vaUée, qui, à mesure qu'on descendait, s'élargissait sensij:)lement, et montrait aux yeux charmés de nos soldats des habitations, des arbres, des champs cultivés, tous les avant-coureurs, en im mot, de la fertilité italienne. Ces braves gens marchaient tout joyeux, lorsque la vallée, se resserrant de nouveau, leur présenta une gorge étroite, fermée par un fort hérissé de canons. C'était le fort de Bard, déjà désigné comme un obstacle par plusieurs officiers italiens, mais comme un obstacle qu'on pouvait vaincre. Les officiers du génie attachés à Pavant* garde s'avancèrent, et, après une prompte reconnaissance, déda* rèrent que le fort obstruait complètement le chemin de la vallée, et qu'on ne pouvait passer sans forcer cette barrière, qui, au premier as" pect, semblait à peu près insurmontable. Cette nouvelle, répandue dans la division, y causa la plus pénible surprise. Voici quelle était la nature de cet obstacle imprévu.

La vallée d'Âoste est parcourue par une rivière qui reçoit toutes les eaux du Saint-Bernard, et qui, sous le nom de Doria-Baltea,va les jeter dans le Pô. En approchant de Bard, la vallée se resserre; la route, courant entre le pied des montagnes et le lit de la rivière, devient successivement plus étrpite; et enfin un rocher qui semble tombé des hauteurs voisines au milieu de la vallée la ferme presque entièrement. La rivière coule alors d'un côté du rocher, la route passe de l'autre. Cette route, bordée de maisons, compose toute la ville de Bard. Sur le sommet du rocher, un fort, imprenable par sa position, quoique mal construit, embrasse de ses feux, à droite le cours de la Doria-Baltea, à gauche la rue allongée qui forme la très-petite ville de Bard. Des ponts-levis fermaient l'entrée et la sortie de cette unique rue. Une garnison peu nombreuse, mais bien commandée, occupait le fort.

Lannes, qui n'était pas homme à s'arrêter, lança sur-le-champ quelques compagnies de grenadiers qui abattirent les ponts-levis, et entrèrent dans Bard, malgré un feu très-vif. Le conmiandant du fort fit vomir une multitude de boulets, et surtout d'obus, sur ce malheu* reux bourg ; mais enfin il s'arrêta, par égard pour les habitants. La division Lannes stationna en dehors. Il était évident qu'on ne pouvait pas, sous le feu du fort, qui atteignait la route dans tous les sens, faire passer le matériel d'une armée. Lannes fit sur-le-champ son rap» port à Berthier, qui se hâta d'iirriver, et reconnut avec effroi combiea était dificile à vaincre l'obstacle qui venait de se révéler tout à eoup. Le général Marescot fut mandé. Il examina le fort et le déclara près* que imprenable, non à cause de sa construction, qui était médiocre, malt da sa position, qui était entièrement isolée. L'escarpement du rocher nê

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permettait guère l'escalade ; quant aux murs, bien qu'ils'ne fussent paa couverts par un terrassement, ils ne pouvaient être battus en brèche, parce qu'il n'y avait pas moyen d'établir une batterie convenablement placée pour les atteindre. Cependant il était possible, à force de bras, de hisser sur les hauteurs voisines quelques pièces de faible calibre. Berthier donna des ordres en conséquence. Les soldats, qui étaient faits aux entreprises les plus difficiles, travaillèrent k monter deux pièces de quatre, et même deux pièces de huit. Ils réussirent en effet à les hisser sur la montagne d'Albaredo, qui domine le rocher et le fort de Bard, et un feu plongeant, ouvert tout à coup, causa quelque surprise à la garnison. Néanmoins elle ne se découragea pas; elle riposta, et démonta une de nos pièces qui était d'un calibre trop faible.

Marescot déclara qu'il n'y avait pas d'espoir de prendre le fort, et qu'il fallait songer à un autre moyen de franchir l'obstacle. On fit des reconnaissances sur la gauche, le long des sinuosités de la montagne d'Albaredo, et on trouva enfin un sentier qui, à travers beaucoup de dangers, beaucoup plus que n'en avait présenté le Saint-Bernard luimême, venait rejoindre la grande route de la vallée au-dessous du fort, à Saint- Donaz. Ce sentier, quoique traversant une montagne du second ordre, était au moins aussi dificile à franchir que le Saint-Bernard, parce qu'il n'était fréquenté que par des pâtres et des troupeaux. S'il fallait tenter une seconde opération comme celle qu'on venait d'exécuter, passer ce nouveau col en démontant et remontant encore une fois l'artillerie, et en la traînant avec des efforts semblables, les bras de T'armée pouvaient bien n'y pas suffire, et ce matériel tant de fois remanié pouvait bien aussi n'être plus en état de servir. Berthier, effrayé ,• donna contre-ordre sur-le-champ aux colonnes qui arrivaient successivement, fit suspendre partout la marche des hommes et du matériel pour ne pas engager l'armée davantage, si elle devait finir par rétrograder. En un instant l'alarme se répandit sur les derrières, et on se crut arrêté dans cette glorieuse entreprise. Berthier envoya plusieurs courriers au Premier Consul, afin de l'avertir de ce contretemps inattendu.

Celui-ci était encore à Martigny, ne voulant pas traverser le Saint- Bernard qu'il n'eût assisté de ses propres yeux à l'expédition des dernières parties du matériel. Cette annonce d'un obstacle jugé insurmontable lui causa d'abord une espèce de saisissement; mais il se remit bientôt, et se refusa obstinément à la supposition d'un mouvement rétrograde. Bien au monde ne pouvait lui faire subir une telle extrémité. II pensait que si l'une des plus hautes montagnes du globe ne l'avait pas arrêté^ un rocher secondaire ne serait pas capable de vaincre son courage et «on génie. On prendrait, se disait-il, le fort avec de l'audace ; si on ne le prenait pas, on le tournerait. D'ailleurs, pourvu que l'infanterie et U cavalerie pussent passer avec quelques pièces de quatre, elles se por* teraient à Ivrée, à l'entrée de la plaine, et attendraient là que la grosse artillerie pût les suivre. Si cette grosse artillerie ne pouvait franchi

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l'obstacle qui venait de se présenter, et si pour en avoir il fallait prendre celle de l'ennemi, l'infanterie française était assez nombreuse et assez brave pour se jeter sur les Autrichiens et leur enlever leurs canons. Au surplus, il étudia de nouveau ses cartes, interrogea une multitude d'officiers italiens, et apprenant par eux que d'autres routes aboutissaient d'Aoste aux vallées environnantes^ il écrivit lettres sur lettres à Bertbier^lui défendit d'interrompre le mouvement de l'armée, et lui indiqua^ avec une étonnante précision^ les reconnaissances à faire autour du fort de Bard. Ne voulant voir de danger grave que dans l'arrivée d'un corps ennemi qui viendrait fermer le débouché d'Ivrée, il enjoignit à Berthier de porter Lannes à Ivrée^ parle sentier d'Albaredo, et de lui faire prendre là une forte position qui fut à l'abri de Fartilierie et de la cavalerie autrichiennes. « Quand Lannes^ ajoutait le Premier Consul, gardera la porte de la vallée, peu importe ce qui pourra survenir; ce ne sera qu'ime perte de temps. Nous avons des vivres en suffisante quantité pour attendre, et nous viendrons toujours à bout de tourner ou de vaincre l'obstacle qui nous arrête en ce moment. »

Ces instructions données à Berthier. il adressa ses derniers ordres au général Moncey qui devait déboucher du Saint-Gothard, au général Chabran qui devait, parle petit Saint-Bernard, aboutir tout juste devant le fort de Bard, et il se décida enfin à passer les monts de sa personne. Avant de partir, il reçut des nouvelles du Var, qui lui apprenaient que le 14 mai (24 floréal) le baron de Mêlas était encore à Nice. Comme on était en ce moment au 20 mai, on ne pouvait pas supposer que le général autrichien fût accouru dans l'espace de six jours, de Nice à Ivrée. n se mit donc en marche pour traverser le col le 20 avant le jour. L'aide de camp Duroc et son secrétaire de Bourrienne raccompagnaient. Les arts l'on dépeint franchissant les neiges des Alpes sur un cheval fougueux; voici la simple vérité. Il gravit le Saint-Bernard monté sur un mulet, revêtu de cette enveloppe grise qu'il a toujours portée, conduit par un guide du pays^ montrant dans les passages difficiles la distraction d'un esprit occupé ailleurs, entretenant les offi-ciers répandus sur la route, et puis, par intervalles» interrogeant Iq conducteur qui l'accompagnait, se faisant conter sa vie, ses plaisirs, ses peines, comme un voyageur oisif qui n'a rien de mieux à faire. Ca conducteur qui était tout jeune, lui exposa naïvement les particularités de son obscure existence, et surtout le chagrin qu'il éprouvait de ne pouvoir, faute d'un peu d'aisance, épouser l'une des filles de cette vallée. Le Premier Consul, tantôt l'écoutant, tantôt questionnant les passants dont la montagne était remplie, parvint à l'hospice, où les bons religieux le reçurent avec empressement. A peine descendu de sa monture, il écrivit un billet qu'il confia à son guide, en lui recommandant de le remmettre exactement à l'administrateur de l'armée, resté de l'autre côté du Saint-Bernard. Le soir le jeune honame retourné à Saint-Pierre apprit avec surprise quel puissant voyageur il

avait conduit le matin, et sut que le général Bonaparte lui faisait donner un champ, une maison, les moyens de se marier enfin, et de réaliser tous les rêves de sa modeste ambition. Ce montagnard vient da mourir de nos jours, dans son pays, propriétaire du champ que le dominateur du monde lui avait donné. Cet acte singulier de bienfaisance, dans un moment de si grande préoccupation, est digne d'attention. Si ce n'est là qu'un pur caprice du conquérant, jetant au hasard le bien ou le mal, tour à tour renversant des empires ou édifiant une chaumière, de tels caprices sont bons à citer, ne serait-ce que pour tenter les maîtres de la terre; mais un pareil acte révèle autre chose. L'âme humaine, dans ces moments où elle éprouve des désirs ardents, est portée à la bonté : elle fait le bien comme une manière de mériter celui qu'elle sollicite de la Providence.

Le Premier Consul s'arrêta quelques instants avec les religieux, les remercia de leurs soins envers l'armée, et leur fit un don magnifique pour le soulagement des pauvres et des voyageurs.

Il descendit rapidement, suivant la coutume du pays, en se laissant, glisser sur la neige, et arriva le soir même à Êtroubles. Le lendemain, après quelques soins donnés au parc d'artillerie et aux viyres, il partit pour Aoste et pour Bard. Reconnaissant que ce qu'on lui avait dit était vrai, il résolut de fkire passer son infanterie, sa cavalerie et les pièces de quatre par le sentier d'Albaredo, ce qui était possible en réparant ce sentier. Toutes les troupes devaient aller prendre possession du débouché des montagnes en éfkai d'Ivrée, et le Premier Gon. sul, en attendant, devait essayer quelque tentative sur le fort, ou bien trouver des moyens de tourner l'obstacle, en faisant passer son artillerie par un des cols voisins. Il chargea le général Leccbi, à la tête des Italiens, de s'élever sur la gauche, de pénétrer par la route de Gras» soney dans la vallée de la Sesia, laquelle aboutit près du Simplon et du lac Majeur. Ce mouvement avait pour but de dégager le chemin du Simplon, de donner la main à un détachement qui en descendait, et de reconnaître enfin toutes les voies praticables aux voitures. Le Premier Consul s'occupa en même temps du fort de Bard. On était en possession de la seule rue composant le bourg, mais à la condition de la traverser sous une telle pluie de feu, qu'il n'y avait guère moyen de passer aveo un matériel d'artillerie, le trajet ne fût-il que de deui ou trois cents toises. On somma le commandant'; mais celui-ci répondit avec fermeté, en homme qui appréciait l'importance du poste confié à son courage. La force donc pouvait seule nous rendre maîtres du pas» sage. L'artillerie qu'on avait braquée sur la montagne d'Albaredo ne produisant pas grand efiet, on tenta une escalade sur la première enceinte du fort; mais quelques braves grenadiers et un excellent offi» cier, Dufour, y furent inutilement blessés ou tués. Dans ce moment, les troupes cheminaient par le sentier d'Albando. Quinze cents travailleurs avaient fait à ce sentier les ouvrages las plus urgents. On avait élargi les endroits trop resserrés au moyen de quelques levées de teire,

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