‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 51 sur 126 · BERNARDIN DE SAINT-PIERRB · texte numérisé non relu

BERNARDIN DE SAINT-PIERRB

la tête arrondie comme un turban ; d'autres , allongée en pointe de clou. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir ; elle étincelait à d'autres comme un rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes: quelques-unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre ; d'autres, de courtes et de larges, qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaza. Chacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et sem« blaient prendre plaisir à les étendre. Celies-ci volaient en tourbillonnant, à la manière des papillons; celles-là s'élevaient en l'air, en se dirigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-volants de papier, qui s'élèvent en formant, avec l'axe du vent, un angle, je crois, de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs ; d'autres, simplement pour s'y mettre à Tabri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout à fait inconnues ; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup d'immobiles, et qui étaient peut-être occupées, comme moi, à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes ces tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier : telles que les limaçons qui se nichaient sous ses feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parenchyme, c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille ; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons ; enfin, les araignées qui, pour attraper ces cUfiférentes proies, tendaient leurs filets dans le voisinage.

Quelque petits que fussent ces objets, ils étaient dignes de mon attention, puisqu'ils avaient mérité celle de la nature. Je n'eusse pa leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans l'univers. A plus forte raison, si j'eusse écrit l'histoire de mon fraisier, il eût fallu en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes, et l'on ne fait point l'histoire d'une ville sans parier de ses habitants. D'ailleurs mon fraisier n'était point dans son lieu naturel, en pleine campagne, sur la lisière d'un bois ou sur le bord d'un ruisseau, où il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. Il était dans un pot de terre, au milieu des fumées de Paris. Je ne l'observais qu'à des moments perdus. Je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée, encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit, attirés par de sim|)les émanations, ou peutrêtre par des lumières phosphoriques qui nous échappent. J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l'année, et le reste de ses relations avec lés reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes, et

les hommes surtout, qui comptent pour rien tout ce qui n*eft pas à leur usage.

Mais il ne suffîsait pas de l'observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur ; car, dans ce cas, ma science n'eût pas égalé celle d'une dés mouches qui l'habitaient. 11 n'y en avait pas une seule qui, le con« sidérant avec ses petits yeux sphériques, n'y dût distinguer une infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope, avec des recherches infinies. Leurs yeux même sont très-supérieurs à cet instrument, qui ne nous montre que les objets qui sont à son foyer, c'està-dire à quelques lignes de distance ; tandis qu'ils aperçoivent, par un mécanisme qui nous échappe, ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. De plus, par leur disposition circulaire autour de la tête, ils voient en même temps toute la voûte du ciel, dont ceux d'un astronome n'embrassent toi ' au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voir d'un coi^ d'oeil, daus mon fraisier, une distribution et un ensemble de partiel que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes de', autres, et successivement.

En examinant les feuilles de ce végétal au moyen d'une lentille de verre qui grossissait médiocrement, je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux, et parsemés de glandes. Ces compartiments m'ont paru semblables à de grands tapis de verdure, leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits, d'inclinés, de fourchus, de creusés en tuyaux, de Textrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur ; et leurs canaux, ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides différents. Il y a même des glandes qui ressemblent à des bassins ronds, carrés ou rayonnants. Or la nature n'a rien fait en vain: quand elle dispose un lieu propre à être habité, elle y met des animaux ; elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau, et en si grand nombre, que le physicien Leuwenboek y en a compté des milliers. Plusieurs autres après lui, entre autres Robert Hook, en ont vu, dans une goutte d'eau de la petitesse d'un grain de millet, les uns 10, les autres 30, et quelques-uns jusqu'à 45 mille. Ceux qui ignorent jus* qu'où peuvent aller la patience et la sagacité d'un observateur pourraient douter de la justesse de ces observations, si Lyonnet, qui le rapporte dans la Théologie des intectes de Lesser, n'en faisait voir la possibilité par un mécanisme assez simple. Au moins on est certain de l'existence de ces êtres, dont on a dessiné les difl^érentes figures. On en trouve d'autres, avec des pieds armés de crochets, sur le corps de la mouche, et même sur celui de la puce. On peut donc croire, pat analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les ièuilles des plantes, comme les bestiaiu dans nos prairies; qui se oooohfnt à

BERNARDIN DE SAINT-PIERRB. lOÔ

Fombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleHs, des liqueurs d*or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons point d'idée. Les anthères jaunes des fleurs, suspendues sur des filets blancs, leur présentent de doubles solives d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire; les corolles, des voûtes de rubis et de topaze, d'une grandeur incommensurable ; les nectaires, des fleuves de sucre; les autres parties de la floraison, des coupes, des urnes, des pavillons, des dômes, que l'architecture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imités. '

Je ne dis point ceci par conjecture ; car un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym, j'y distinguai, avec la plus grande surprise, de superbes amphores à long col, d'une matière semblable àl'améthyste, du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, que je ne l'aie vue composée d'une matière admirable, demi-transparente, parsemée de brillants, et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée, qui flltre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d'une plante, leur présente des milliers de jets d'eau ; fîxée en boule à l'extrémité d'un de ses poils, un océan sans rivage ; évaporée dans l'air, une mer aérienne. Us doivent donc voir les fluides monter au lieu de descendre, se mettre en rond au lieu de se mettre de niveau, et s'élever en l'air au lieu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Gomme ils ne connaissent à fond que l'harmonie des plus petits objets, celle des grands doit leur échapper. Us ignorent sans doute qu'il y a des hommes, et, parmi les hommes, des savants qui connaissent tout, qui expliquent tout; qui, passagers comme eux, s'élancent dans un in; mi en grand, où ils ne peuvent atteindre.; tandis qu'eux, à la faveur de leur petitesse, en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps. Parmi ces êtres éphémères, se doivent voir des jeunesses d'un matin et des décrépitudes d'un jour. S'ils ont des histoires, ils ont des mois, des années, des siècles, des époques proportionnées à la durée d'une fleur» Us ont une autre chronologie que la nôtre, comme ils ont une autre hydraulique et une autre optique. Ainsi, à mesure que l'homme s'approche des éléments de la nature, les principes de sa science s'éva* nouissent.

XJk CHAUMIÈRE INDIENNE.

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