XI. LE XJON ET LE RAT
Xn. LA COLOMBE ET LA FOURML
11 faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde : On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De celte vérité- deux fables feront foi; Tant kl chose en preuves abonde.
Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à Tétourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il étoit et lui donna la vie*
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un auroit-il jamais cru
Qu'un lion d'un rat eût affaire?
Cependant il avint qu'au sortir des forêts
Ce lion fut pris dans des rets , Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.
L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits.
Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, Quand sur l'eau se penchant une fourmis ^ y tombe. Et dans cet océan l'on eût vu la fourmis S'efforcer, mais en vain , de regagner la rive. La colombe aussitôt usa de charité ; Un brin d'iierbe dans l'eau par elle étant jeté. Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.
Elle se sauve. Et là-dessus Passe un certain croquant ' qui marchoit les pieds aus : Ce croquant, par hasard, avoit une arbalète.
Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus, Il le croit en son pot et déjà lui fait fête. Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprôte,
La fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tAte.
La colombe l'entend, part, et tire de long. Le soupe du croquant avec elle s'envole :
Point de pigeon pour une obole '.
1. Au dix-septième siècle on écrivait déjà fourmi. C'est par une licence poétique que la Fontaine emploie la forme archaïque fourmis,
2. Croquant, qui n'est plus guère en usage, signifiait paysan, vilain.