XIV. LE RENARD ET LE BUSTE
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre. Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit : Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens ; et, quand il s'aperçoit
Que leur fait n'est que bonne mine, 11 leur applique un mot qu'un buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C'étoit un buste creux, et plus grand que nature. Le renard, en louant l'effort de la sculpture : a Belle tête, dit-il, mais de cervelle point >»
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point 1
XVni. LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.
Toute puissance est faible, à moins que d'être unie : j
Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie K \ Si j'ajoute du mien à son invention.
C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie; '
1. Ésope, fabuliste grec, né en Phrygie au milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ. On a sous son nom des fables qui ne sont pas delui.
Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre • enchérit souvent par un motif de gloire; Pour moi, de tels pensers me seroient malséants. Mais venons à la fable, ou plutôt à l'histoire De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants.
Un vieillard prêt d'aller où la mort Tappeloit :
« Mes chers ei)fants , dit-il (à ses fils il parloit).
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble;
Je vous expliquerai le noud qui les assemble, n
L'ainé les ayant pris, et fait tous ses efforts,
Les rendit en disant ; « Je le donne aux plus forts. 9
Un second lui succède, et se met en posture,
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.
Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista :
De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata.
« Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en semblable rencontre. »
On crut qu'il se moquoit; on sourit, mais à tort:
Il sépare les dards, et les rompt sans effort
« Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde :
Soyez joints, mes enfants ; que l'amour vous accorde. »
Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.
Enfin se sentant prêt de terminer ses jours,
c( Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos p^res;
Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ;
Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant, »
Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.
Il prend à tous les mains ; il meurt. Et les trois frères
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.
Un créancier saisit, un voisin fait procès :
D'abord notre trio s'en tire avec succès.
Leur amitié fut courte autant qu'elle étoit rare.
Le sang les avoit joints; l'intérêt les sépare :
L'ambition, l'envie, avec les consultants \<
Dans la succession entrent en môme temps.
On en vient au partage, on conteste, on chicane :
Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
Créanciers et voisins reviennent aussitôt,
Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut*.
Les frères désunis sont d'avis tout contraire :
1. Phèdre, fabuliste latin, né Tan 80 avant Jésus-Christ, mort Tan 44 de rère chrétienne.