‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 212 sur 347 · XIV. LE RENARD ET LE BUSTE · texte numérisé non relu

XIV. LE RENARD ET LE BUSTE

Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre. Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit : Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens ; et, quand il s'aperçoit

Que leur fait n'est que bonne mine, 11 leur applique un mot qu'un buste de héros

Lui fit dire fort à propos.

C'étoit un buste creux, et plus grand que nature. Le renard, en louant l'effort de la sculpture : a Belle tête, dit-il, mais de cervelle point >»

Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point 1

XVni. LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.

Toute puissance est faible, à moins que d'être unie : j

Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie K \ Si j'ajoute du mien à son invention.

C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie; '

1. Ésope, fabuliste grec, né en Phrygie au milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ. On a sous son nom des fables qui ne sont pas delui.

Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre • enchérit souvent par un motif de gloire; Pour moi, de tels pensers me seroient malséants. Mais venons à la fable, ou plutôt à l'histoire De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants.

Un vieillard prêt d'aller où la mort Tappeloit :

« Mes chers ei)fants , dit-il (à ses fils il parloit).

Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble;

Je vous expliquerai le noud qui les assemble, n

L'ainé les ayant pris, et fait tous ses efforts,

Les rendit en disant ; « Je le donne aux plus forts. 9

Un second lui succède, et se met en posture,

Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.

Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista :

De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata.

« Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre

Ce que ma force peut en semblable rencontre. »

On crut qu'il se moquoit; on sourit, mais à tort:

Il sépare les dards, et les rompt sans effort

« Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde :

Soyez joints, mes enfants ; que l'amour vous accorde. »

Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.

Enfin se sentant prêt de terminer ses jours,

c( Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos p^res;

Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ;

Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant, »

Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.

Il prend à tous les mains ; il meurt. Et les trois frères

Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.

Un créancier saisit, un voisin fait procès :

D'abord notre trio s'en tire avec succès.

Leur amitié fut courte autant qu'elle étoit rare.

Le sang les avoit joints; l'intérêt les sépare :

L'ambition, l'envie, avec les consultants \<

Dans la succession entrent en môme temps.

On en vient au partage, on conteste, on chicane :

Le juge sur cent points tour à tour les condamne.

Créanciers et voisins reviennent aussitôt,

Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut*.

Les frères désunis sont d'avis tout contraire :

1. Phèdre, fabuliste latin, né Tan 80 avant Jésus-Christ, mort Tan 44 de rère chrétienne.

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