LETTRES SUR LE PROCÈS DE FOUQUET
À H. DE POMPONNEE
Jeudi 4 décembre 1664.
Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est entré dans la chambre; M. le chancelier^ a fait lire le projet® tout du long. M. Fouquet a repris la parole le premier, et a dit : Monsieur, je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que Tefiet qu'il vient de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. M. le chancelier a dit : Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que cette grande passion pour l'État , dont vous nous avez. parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir où me mettoit quelquefois M. le cardinal, principalement lorsqu'après avoir contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis payé d'une si noire ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine mère, qui font foi de ce que je dis; mais on les a prises dans mes papiers, avec plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier, qui étoit tellement hors de ma mémoire et
1. Lettre du 18 février 16T1. -7 2. Lettre du 23 décembre 1671.
3. Un des premiers actes de Louis XIV, lorsqu'après la mort de Mazarin, il eut pris en mains le gouvernement du royaume, fut l'arrestation du surintendant des finances, Nicolas Fouquet. Accusé de malversation, jugé par une commission composée en grande partie de ses ennemis personnels, Fouquet fut condamné au bannissement perpétuel . Le roi commua la peine en une plus dure, et le fit enfermer au château de Pignerol, où il mourut en 1680. Mme de Sévigné, Pellisson, la Fontaine, Mlle de Scudéri restèrent fidèles à Fouquet dans sa disgrâce.
h. Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils d'Arnauld d'Andilly, et neveu du grand Arnauld, fut ministre des affaires étrangères de 1671 à 1679, et de 1691 jusqu'à sa mort en 1699.
ô. Le chancelier Séguier, président de la commission, le plus acharné des ennemis de Fouquet.
6. 11 s'agit d'un projet de résistance et de soulèvement trouvé chez Fouquet derrière une glace, et qui remontant au temps de la Fronde, ne pouvait pas fournir en 1664 la matière d'un grief sérieux.
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de mon esprit, que j'ai été près de deux i^s saos y penser, et «aoi croire l^avoir. Quoi qu'il en soit, je le désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire, monsieur, que ma passion pour la personne et pour le service du roi n'en a pas été diminuée. M. le chanceliei a dit : Il est bien difficile de le croire, quand on toU une pensée opiniâtre exprimée en différents temps. M, Fouquet a réoondu : Monsieur, dans tous les temps, et même au péril <le ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi; et dans ce temps-là, vous étiez, monsieur, le chef du conseil de ses ennemis , et vos proches, donnoient passage à l'armée qui était contre lui.
M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami ôtoit échauffé, et n'étoit pas tout à fait le maître de son émotion.
Vendredi $ déc«inbre.
.... Je veux rajuster la dMnière journée de Pinterrogatoire sap le crime d'État. Je vous Pavois mandée comme on me l'avoit dite; mais la môme personne s'en est mieux souvenue, et me l'a redite à moL Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pourroit tirer du projet, c'étoit de lui avoir donné la confusion de Tenteudre, II. le chancelier lui dit : Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un orim9 d'Ëtat. Il répondit : Je confesse , monsieur , que c'est une folie et wom extravagance, mais non pas un crime d'État. Je supplie ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique c« que c'est qu'un crime d'Ëtat : ce n'est pas qu'ils ne soient plus hÂbiles que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime d'État, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a !• se^ cret du prince , et que tout d'un coup on se met du côté do ley ennemis ; qu'on engage toute sa ikmille dans les mêmes intérêts; qu'on fait ouvrir les portes des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on la ferme à son véritable maître; qu'on porte dans les partis tous les secrets de l'État. Voilà, messieurs, ce qui 8'^>pelle un crime d'État. M. le chancelier ne savoit où se mettre, et tous les juges avoient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat^ et môme de plus plaisant.
Mercredi 17 décembre ll94é
Vous languissez , mon pauvre monsieur, mais nous languissons lûen aussi. J'ai été fâchée de vous avoir mandé que Ton auroit mardi un arrêt; car n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez om que tout étoit perdu; cependant nous avons enoore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi comme M. d'Ormesson * avolt rapporté l'affaire et opiné ; mais je ne vous parlai point assez de l'estime extraordinaire
1. Olivier Lefèvre d'Ormesson. nipporteur dans la procès de Fouquet.
MADAME DE SÉVIONâ. 503
qu'il s'est acquise par o«tt« action. J'«i oui dire à des gens du métiec que c'est un chef-d'œuvre que ce qu'il a fe^it^ pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et si fortes; il y mêla de réloquence^ et môme de l'agrément. Enfin jamais homme de sa profession n'a eu une plus belle occasion de paroître, et ne s'en est mieux servi. S'il avoit voulu ouvrir la porte aux louanges, sa maison n'auroit pas désempli; mais il & voulu être modeste, ei s'est caché avec soin. Son camarade très-indigne, Sainte-Hélène, parla lundi et mardi : il reprit l'affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu'il disoit, et ss^ns rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire : il opina sans s'appuyer sur rien , que M. Fouquet auroit la tête tranchée, à cause du Crime d'État. Et pour attirer plus de monde à lui, et faire un trait de Normand, il dit quil falloit croire que le roi donneroit grâce et pardonneroit; que c'étoit lui seul qui le pourroit faire. Ce fut hier qu'il fit cette belle action, dont tout le monde. Ait touché, autant qu'on avoit été aise de l'avis de M. d'Ormessoa.
Ce matin, Pussort' a parlé quatre heures, mais avec tant de véhé» mence, tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage^ que plusieurs juges en furent scandalisés; et on croit que cette furie peut faire plus de bien que de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de son avis, et a dit, sur ce crime d'État, qu'un certain Espagnol nous devoit faire bien de la honte qui avoit eu tant d'horreur d'un rebelle, qu'il avoit brûlé sa maison, parce que Charles de Bourbon y avoit passé; qu'à plus forte raison nous devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet; que, pour le punir, il n*y avoit que la corde et les gibets; mais qu'à cause des charges qu'il avoit possédées, et qu'il avoit plusieurs parents considérables, il «e relâchoit à prendre l'avis de M. de Sainte-Hélène.
Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu41 est oncle de M. de Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie.
Tout le monde s'intéresse dans cette grande affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on est présentement; mais c'est une chose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se passe, et tous les jours il faudroit faire des volumes à sa louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votre père ^ de l'aimable billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a envoyées. Hélas I je les ai lu9#, quoique j'aie 1
1. Henri Pussort, conseiller d'Ëtat, était l'oncle de Colbert, et partageait sa haine contre le surintendant
2. Ârnauld d'Andilly, auteur de traductions estimées (les ConfeS' sions de saint Augustin , V Histoire des Juifs de Josèphe , etc.) et de nombreux ouvrages de piété.
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tête en quatre. Dites-lui que je suis ravie qu'il m'aime un peu, c'està-diro beaucoup; et jque pour moi je l'aime encore davantage. J'ai reçu votre dernière lettre. Hél mon Dieu, vous me payez au delà de tout ce que je fais pour vous; je vous dois du reste.