Louise de Savoie , mère de François I
oncle, il se mit en 1 648 à la tète du peuple de Paris soulevé contre la régente Anne d'Autriche^ et contre Mazarin. En 1652, après la défaite des Frondeurs à' la bataille du Faubourg Saint-Antoine, il se rapprocha de la reine et reçut en récompense le chapeau de cardinal. Maîtresse du pou-« voir, Anne d'Autriche le fit arrêter. Il parvint à s'évader de sa prison et à sortir de France. Rentré en France en 1664, il renonça à la politique et acheva sa vie dans la retraite, rédigeant ses Mémoires, un des modèles de ce genre d'his» toire familière, si florissante au dix-septième siècle, et si conforme à l'esprit national.
Les Mémoires du cardinal de Retz, imprimés pour la première fois en 171 7, figurent dans les collections de mémoires sur r histoire de France. M, Geruzez en a donné, en 1844, une nouvelle édition d'après les manuscrits originaux ^ 2 vol. in-12,
JOURNÉE DES BABBTGADES *.
Ce mouvement fut comme un incendie subit et violent qui se prit du pont Neuf à toute la ville. Tout le monde sans exception prit les armes. L'on voyoit les enfants de cinq et six ans le poignard à la main, on voyoit les mères qui les leur apportoient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus de deux cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avoit laissées entières. Gomme je fus obligé de sortir un moment pour apaiser im tumulte qui étoit arrivé par le malentendu de deux officiers du quartier Notre- Dame, je vis entre autres une lance traînée, plutôt que portée^ par xm petit garçon de huit ans, qui étoit a£surément de Tancienne guerre des Anglois. Mais j'y vis encore quelque chose de plus curieux. M. Brissac me fit remarquer un hausse-col sur lequel la figure du Jacobin qui tua Henri III étoit gravée ; il étoit de vermeil doré avec cette inscrip* Xion Saint Jacques-Clément. 3e fisune réprimande à Tofficierqui lepor-
1. Le 26 août 1648, au sortir du Te Deum pour la victoire de Lens, la reine fit arrêter le « bonhomme Broussel , » conseiller au Parlement, et le président Blancménil. Paris s'émut de ces arrestations; il y eut quelque désordre, qui, vers le soir, parut apaisé. Pendant la nuit, le coadjuteur de Retz, permettant « a ses sens de se laisser chatouiller par le titre de chef de parti , qu'il avait toujours honoré dans les Vies de Plutarque, » travailla à ranimer l'irritation populaire; le lendemain matin Paris était en armes et la Fronde commençait.
toit, et je fis rompre le hausse-col publiquement à coups de marteau sur renclume d'un maréchaL Tout le monde cria : Vive le Roi-, mais l'écho répondoit: Point de Ma»arin,
Un moment après que je fus rentré chez moi, Targentier de la Reine y entra, qui me commanda et me conjura de sa part, d'employer mon crédit pour apaiser la sédition, que la cour, comme vous voyez, ne traitoitplusde bagatelle. Je répondis froidement et respectueusement que les efforts que j'avois faits la veille pour cet effet, m'avoient rendu si odieux parmi le peuple, que j'avois même couru fortune, pour avoir voulu seulement me montrer un moment; que j^avois été obligé de me retirer chez moi, même fort brusquement ; à quoi j'ajoutai ce que vous pouvez vous imaginer de respect, de doulçur, de regret et de soumission. L'argentier qui étoit au bout delà rue quand on crioit Vive le Roij et qui avoit ouï que l'on y ajoutoit à toutes les reprises, Vive le CoadjuteuTy fit ce qu'il put pour me persuader de mon pouvoir; et quoique j'eusse été très-fàché qu'il l'eût été de mon impuissance^ je ne laissai pas de feindre que je la lui voulois toujours persuader.
Le Parlement s'étant assemblé ce jour-là de très-bon matin, et devant même que l'on eût pris les^armes, apprit les mouvements parles cris d'une multitude immense, qui hurloit dans la salle du palais, Brousselt Broussel! et il donna arrêt par lequel il fut ordonné qu'on iroît en corps et en habit au Palais-Royal, redemander les prisonniers; qu'il seroit décrété contre Comminges, lieutenant des gardes de la Reine; qu'il seroit défendu à tous les gens de guerre sur peine de la vie, de prendre des commissions pareilles; et qu'il seroltinformé contre ceux qui avoient donné ce conseil comme contre des perturbateurs du repos public. L'arrêt fut exécuté à l'heure même. Le Parlement sortit au nombre de cent soixante officiers: il fut reçu et accompagné dans toutes les rues avec des acclamations et des applaudissements incroyables: toutes les barricades tomboient devant lui.
Le premier président* parla à la Reine avec toute la liberté quel'état des choses lui donnoit; il lui représenta au naturel le jeu que l'on avoit fait en toutes occasions de la parole royale; les illusions honteuses et mêmes puériles par lesquelles on avoit éludé mille et mille fois les résolutions les plus utiles etmêmeles plus nécessaires à l'Etat; il exagéra avec force le péril où le public se trouvoit, par la prise tumultuaire et générale des armes. La Reinô, qui ne craignoit rien parce qu'elle connoissoitpeu, s'emporta, et elle lui répondit avec un ton de fureur plutôt que de colère : «Je sais bien qu'il y a du bruit dans la ville, mais vousm'^ répondrez, messieurs du Parlement, vous, vos femmes et vos enfants. » En prononçant cette dernière syllabe, elle rentra dans sa petite chambre f^na/è^ et elle en ferma la^porte crw force.
1. Mathieu Mole, né en 1084» mort en 1666, premier président du Parlement de Paris en 1641.
Le Parlemtnt s'«ft T«tQ«nioit, et tl étoH déjà ma \m degrét, qnand le président de Hesme^ qui étoit extrêmement timide, ftdflmtr^texiott sur le péril auquel la Compagnie t*allolt exposer ptrmi le peo^la^ Texhorta à remonter et à faire encore un effort sur Fesprit delaR^DS M. le duc d*OrléansS qu'ils trouTèrent dans le grand calnnet, et qu^ exhortèrent pathétiquement, les fit entrer an nombre de ringt dnt la chambre grise. Le premier Président fit Toir à la Reine tonte f lioTi^ reur de Paris armé etenragé^c'estpÂ-dire qu'il essaya de luiliireToir; car elle ne voulut rien écoutisr, et elle se jeta de oolére dm iapelite galerie.
Le Cardinal s'avança et proposa de rendre les prisonniers, poonru que le Parlement promit de ne plus tenir ees assemblées. Le premier Président répondit qu'il âdloit délibérer sur la proposition. On fîit sur le point de le faire sur-le-champ ; mais beaucoup de eeoz de la Compagnie ayant représenté que .les peuples oroiroient qu'elle avoit été violentée, si Ton opinoit au Palais-Royal, l'on résolut de s'assembler raprès-dinée au palais, et Ton pria M. le ducd'Oriéans de s^ trouver.
Le Pariement étant sorti du Palais-Royal, et ne disant rien de lali-* berté de Broussel, ne trouva d'abord qu'un morne sôlance au li^ de» acclamations passées. Comme il fut à la barrière des Sergents, où étoit la première barricade, il y rencontra du murmure qu'il apaisa , en assurant que la Reine lui avoit promis satisfaction. Les menaces de la seconde furent éludées par le même moyen. La troisième, qui étoit à la Croix-du-'^oir, ne se voulut pas payer de cette monnoie, et un garçon rôtisseur s'avançant avec deux eents hommes, et mettant la hallebarbe dans le ventre du premier Président, lui dit: « Tourne, traître, si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel, ou le Uazarin et le Chancelier en otage. » Vous ne doutez pas, à m6n6pinion, ni de la concision, ni de la terreur qui saisissoit presque tous les assistants. Cinq présidents au mortier et plus de vingt eooseil- 1ers se jetèrent dans la foule pour s'éch^>per. Le seul premier préaident, le plus intrépide homme, à mon sens, qui ait paru dans son siècle, demeura ferme et inébranlable. Il se donna le temps de rallier ce qu'il put de la Compagnie : il conserva toujours la dignité de la magistrature et dans ses paroles et dans ses^ démarches, et 11 revint au Palais-Royal au petit pas, dans Je f^w des ii^'ures, des menaces,^Las exécrations et des blasphèmeSt
Cet homme avoit une sorte d'éloquence qui lui étoit particulière. H ne connoissait point d'interjections ; il n'étoit pas cbngru' dans sa langue, mais il parloit avec une force qui suppléoit à tout cek; et il étoit naturellement si hardi, quil ne parloîi jamais si bien que dans le péril. Il se passa lui-même lorsqu'il revint au Palais-Royal ; et il est constant qu'il toucha tout le monde, à la réserve de la Reine qui demeura inflexible.
1, Gaston d'Orléans, t^n de Louis XIII. — t. Coneet.
Monsieur fit mine de se jeter à genoux devant elle; quatre ou cinq princesses qui trembloient de peur s'y jetèrent effectivement. Le Cardinal, à qui un jeune conseiller des Enquêtes avoit dit en raillant» qu'il seroit assez à propos qu'il allât lui-même dans les rues voir Tétat des choses, le Cardinal, dis-je , se joignit au gros de la cour, et Ton tira enfin à toute peine cette parole de la bouche de la Reine : « Hé bien Messieurs du Parlement, voyez donc ce qu'il est à propos de faire. » On s'assembla en même temps dans la grande galerie; l'on donna arrêt par lequel il fut ordonné que la Reine seroit remerciée de la liberté accordée aux prisonniers.
Aussitôt que l'arrêt fut rendu, on expédia des lettres de cachet. Le premier Président montra au peuple les copies qu'il avoit prises en forme de l'un et de l'autre; mais l'on ne voulut pas quitter les armes que l'effet ne s'en fût ensuivi. Le Parlement même ne donna point d'arrêt de les faire poser, qu'il n'eût vu Broussel dans sa place. Il y revint le lendemain, ou plutôt il y fut porté sur la tête des peuples avec des acclamations incroyables; l'on rompit les barricades, l'on ouvrit les boutiques, et, en moins de deux heures, Paris parut plus tranquille que je ne l'ai jamais vu le vendredi saint.
L. de Rouvroy, duc de Saint-Simon, né en 1675, parut à la cour à la fin du règne de Louis XIY. Le duc d'Orléans rappela au Conseil de régence, et l'envoya en Espagne en 1721, pour y négocier le mariage de Louis XV avec rinfante. Après la mort du régent, il se retira dans ses terres, et s'occupa à écrire ses Mémoires. Il mourut en 1755.
La première édition authentique des Mémoires de Sàint- Simon^ a été donnée par le marquis de SaintrSimon^ petitfils de Vautey,r, Paris, 1829-31. 21 vol. în-8«. En 1856, M. Chèruel en a donné v/ne édition complétée d'après les manuscrits.
Il n'est pas de physionomie plus profondément caractérisée que celle de cet historien grand seigneiur, qu'à sa hautaine indépendance, à sa loyauté grondeuse, à son dédain aristocratique pour tout ce qui n'est pas duc et pair, à ses instincts à la fois jansénistes et mondains, on prendrait pour
un contemporain de la Fronde. Il n'est pas jusqu'au talent exquis du cardinal de Retz, k ce don de saisir et de peindre les caractères, qui n'ait passé en grandissant sous la plume du noble duc. C'est toujours le même frondeur, moins turbulent toutefois, moins gai, mais plus expérimenté, plus pénétrant. Il a vieilli de toute la vieillesse de Louis XIV, il a assisté aux funérailles du grand règne, et semble pressentir celles de la royauté. C'est bien l'homme des anciens jours : il ne comprend rien au mouvement nouveau qui l'entraîne à son insu ; il ne voit, comme Ta très-bien reniarqué Marmontel, dans la nation que la noblesse, dans la noblesse que la pairie, et dans la pairie que lui-même : c'est ]a suffisance de Scudéry unie au génie de Tacite. Quelle profondeur dans le regard, quelle connaissance des hommes, quelle habileté à démêler et à peindre I Quelle toile que ce livre qui embrasse les dernières années du grand monarque, remonte ensuite au règne de Louis Xm, pour descendre au régent et au cardinal Dubois. Quelle variété et quelle vie dans toutes ces figures ! C'est là le véritable Siècle de Louis XIV.