‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 91 sur 347 · Acte IL Scène IL ^ NÉRON , NARCISSE · texte numérisé non relu

Acte IL Scène IL ^ NÉRON , NARCISSE

NARCISSE

Grâces aux dieux, seigneur, Junié entre vos mains

Vous assure aujourd'hui du reste des Romains.

Vos ennemis, déchus de leur vaine espérance, '

Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance.

Mais que vois-je ? Vous-même, inquiet, étonné,

Plus que Britannicus paroissez consterné.

Que présage à mes yeux cette tristesse obscure,

Et ces sombres regards errants à l'aventure?

Tout vous rit : la fortune obéit à vos vœux.

NÉRON

Narcisse, c'en est hit, Néron est amoureux.

NARaSSB.

Vous?

BliRON.

Depuis un moment ; mais pour tout9 ma vit. J'aime, que dis-je, aimer? j'idolâtre Junie

NARCISSE

Vous l'aimez ?

NÉRON

Excité d'un désir curieux^ Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de lanncs, Qui brilloient au travers des flambeaux et des armes ; Belle sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Que veux-tu? Je ne sais si cette négligence, Les ombres, les flambeaux^ les cris et le silence, Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs, Relevoient de ses yeux les timides douceurs; Quoi, qu'il en soit, ravi d'une si belle vue, J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue : Immobile, saisi d'un long étonnement, Je l'ai laissé passer dans son appartement. J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire, De son image en vain j'ai voulu me distraire. Trop présente à mes yeux, je croyois lui parler; J'aimois jusqu'à ses pleurs que je faisois couler. Quelquefois, mais trop tard, je lui demandois grâce : J'employois les soupirs, et même la menace. Voilà comme, occupé de mon nouvel amour, Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour. Mais je m'en fais peut-être une trop belle image : Elle m'est apparue avec trop d'avantage : Narcisse, qu'en dis-tu?

NARCISSE

Quoi, seigneur! croira-t-on Qu'elle ait pu si longtemps se cacher à Néron?

NÉRON

Tu le sais bien , Narcisse. Et soit que sa colère

M'imputât le malheur qui lui ravit son frère*;

Soit que son cœur, jaloux d'une austère fierté,

Enviât à nos yeux sa naissante beauté ;

Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée,

Elle se déroboit même à sa renommée :

Et c'est cette vertu, si nouvelle à la cour,

Dont la persévérance irrite mon amour.

Quoi, Narcisse, tandis qu'il n'est point de Romaine

Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine,

A. Junie était sœur de ce Silanus,qui avait été fiancé à Octavie, fille de Claude, et qui se donna la mort lorsqu'Agrippine eut fait rompre son mariage.

Qui , dès qu'à ses regards elle ose se fier, Sur le cœur de César ne les vienne essayer, Seule, dans son palais, la modeste Junie Regarde leurs honneurs comme une ignominie. Fuit, et ne daigne pas peut-être s'informer Si César est aimable, ou bien s*il sait aimer ( Dis-moi : Britannicus Taime-t-il?

NARCISSK.

Quoi! s'ilTaime, Seigneur?

NÉROIf.

Si jeune encor, se connott-il lui-même?

D*un regard enchanteur connoît-il le poison?

NARCISSE

Seigneur, Tamour toujours n'attend pas la raison.

N'en doutez point , il l'aime. Instruits par tant de charmes,

Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes;

A ses moindres désirs il sait s'accommoder;

Et peut-être déjà sait-il persuader.

NÉRON

Que dis-tu? Sur son cœur il auroit quelque empire?

NARCISSB.

Je ne sais. Mais, seigneur, ce que je puis tous dire, »

Je l'ai tu quelquefois s'arracher de ces lieux,

Le cœur plein d'un courroux qu'il cachoit à yos yeux ;

D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude,

Las de votre grandeur et de sa servitude,

Entre l'impatience et la crainte flottant,

11 alloit voir Junie, et revenoit content

NÉRON

D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire, Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas jaloux.

NARCISSE

Vous? Et de quoi, seigneur, vous inquiétez-vous? Junie a pu le plaindre et partager ses peines : Elle n'a vu couler de larmes que les siennes; Mais aujourd'hui, seigneur, que ses yeux dessillés, Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez. Verront autour de vous les rois sans diadème, Inconnus dans la foule, et son amant lui-môme. Attachés sur vos yeux, s'honorer d'un regard Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard; Quand elle vous verra, de ce degré de gloire. Venir en soupirant avouer sa victoire;

Maître, n'en doutez point, d'un cœur Jéjà channé. Commandez qu'on vous aime, et vous serez aimé.

NÉRON

A combien de chagrins il iàut que je m'apprôtet Que d'importunités 1

MARCISSR.

Quoi donc! qui tous arrèlei Seigneur?

NÉRON

Tout : Octavie, Agrippine, Burrhuà^ Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus. Non que pour Octavie un reste de tendresse M'attache à son hymen et plaigne sa jeunesse : Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins, Rarement de ses pleurs daignent être témoins. Trop heureux, si bientôt la faveur d'un divorce Me soulageoit d'un joug qu'on m'imposa par force 1 Le ciel même en secret semble la condamner : Ses vœux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche : D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche; L'empiré vainement demande un héritier.

NARCISSE

Que tardeJE-vous, seigneur, à la répudier? L'empire, votre cœur, tout condamne Octavie. Auguste, votre aïeul, soupiroit pour Livie; Par un double divorce ils s'unirent tous deux, Et vous devez l'empire à ce divorce heureux. Tibère, que l'hymen plaça dans sa famill^ Osa bien à ses yeux répudier sa fille. Vous seul, jusques ici, contraire à vos désirs N'osez par lui divorce assurer vos plaisirs.

Et ne connois-tu pas l'implacable Agrippine?

Mon amour inquiet déj4 se l'imagine

Qui m'amène Octavie, et d'un œil enflammé

Atteste les saints droits d'un nœud qu'elle, a, formé,

Et, portant à mon c(?euirdes atteintes plus rudes^

Me fait un lon^ récit de mes injg;ratitudés.

De quel itcfnï sbùteniir ce fâcheux entretient

NÀRaSSB.

N'êtes-voui pas^ seigneur, votre maître et le sien? Vous verrons-nous toigours trembler eout sa tutelle? ^vez, régpes pour vous : o'est tn^ régner potir elle. Craignez-Tous? Mais seigneuri vous ne U craignes pas,

KÂGINJB!. ii9

Vous venez de bannir leisuperbe Pallas, Pallas^ dont vous savez qu'elle soutient Taudacé.

NÉRON

Éloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace. J'écoute vos conseils, j'ose les approuver; Je m'excite contre eUe, et tâche à la braver t Mais, je t'expose ici mon âme toute nue, Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue, Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir ; Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'elle ; Mais enfin mes efforts ne me servent de rien : Mon génie étonné tremble devant le sien. Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance j Que je la fuis partout, que même je Toffense, Et que, de temps en temps, j'irrite ses ennuis. Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis. Mais je t'arrête trop : retire-toi, Narcisse ; Britannicus pourroit t'accuser d'artifice.

NARCISSE

Non, noh; BrltànnicttS s'abandonne à ma foi : Par son ordre, seigneur, il croit que je vous voi, Que je m'informe ici de tout ce qui le touche, Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche. Impatient surtout de revoit ses amours, . Il attend de mes soins ce fidèle secours.

KÉBON.

J'y consens^ pôrte-lui cette douce nouvelle : Il la verra.

NARCISSB.

Seigneur^ bannissez-le loin d'elle*

NÉRON

J'ai mes raisons, Narcisse; et tu peux concevoir Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir. Cependant vante-lui ton heureux stratagème ; Dis-lui qu'en sa faveur on me trompe moi-même, Qu'il la voit sans mon ordre., On ouvre; la voici. Va retrouver ton maître, et l'amener ici^

1. « Je donne à Néron Narcisisé pour confldeni^ j'ai,, suivi en cela Tacite, qui dit que Néron pbJrta impatiemment la xnort de N&rcisse, parce que cet affranchi aVoit une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore oachét: é Cii/tt9 dhâiti» adhue inlUà mtfe con» gruebaU » (Racine, Seconde pr^ace cto Êritaniiicut.)

DIX-SEPTIËHB SIËCLB.

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'Tout : Octavie, Agrippine, Burrhusj Sénèque, Rome eutière, et trois aoi de Tertus. Mon que pour OcisTle un te»t« de tendreita M'attache t son hymen et plugne m jeunwM : Uès yeux, depuis longtempa fatigués de ees soÎds, Rarcmeut de ses pleure daignent être témoins. Trop heureux, ai bieDlAl la faveur d'un divoroa Me soulageait d'un Joug qu'on m'imposa par forocl Le del infime en secret semble la condamner : Ses voeux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner Le; Jieui ne montienl point que sa vertu les touche :

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n héritier.

Que lardez-vous, seigneur, k la répudlerT L'empire, votre cœur, tout condamne OclaYie. Auguste, votre ateul, soupiroit pourljvie- Par un double divorce ils s'unirent tous deux, £t vous devez l'empire k ea divorce hc^ureui. Tibère, que l'hymen plaça dans sa famille^ Osa bien à ses yeux répudier sa fille. Vous seul, jusques ici, contraire 11 vos désin N'osez par tut divorce assurâr vos pUiùri.

Et De coriDois-tu pas l'implacable AgnpplneT

Uon amour Inquiet déjà se l'imagine

Qui m'amène Octavie, et d'un œil enflammé

Atteste les saints droits d'un nœud qu'elle a formé.

Et, portant k mou cœur des atteintes plus rudes.

Us rail un long récit de mes iogi'alitudes.

De quel front soutenir ce Cacbeuz eatretieu?

N'ates-Toui pu, seigneur, votre nultra et le iienT Vous verrons-nous toujours trembler soui sa tutelleT Vivez, régnez pour vous : c'est trop régan potur elle. Craignex-TousT Hais seigneur, Touf aa lacntignea pu.

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Vous venez de bannir leisuperbe Pallas, Pallas^ dont vous savez qu'elle soutient l'audacé.

NÉRON

Éloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace. J'écoute vos conseils, j'ose les approuver; Je m'excite contre eUe, et tâche à la braver t Mais, je t'expose ici mon âme toute nue, Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue, Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir ; Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'elle ; Mais enfin mes efforts ne me servent de rien : Mon génie étonné tremble devant le sien. Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance j Que je la fuis partout, que même je Toffense, Et que, de temps en temps, j'irrite ses ennuis, Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis. Mais je t'arrête trop : retire-toi, Narcisse ; Britannicus pourroit t'accuser d'artifice.

NARCISSE

Non, non; Brit&nnictts s'abandonne à ma foi : Par son ordre, seigneur, il croit que je vous voi. Que je m'informe ici de tout cô qui le touche, Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche. Impatient surtout de revoir ses amours, . Il attend de mes soitis ce fidèle secours.

NÉBON.

J'y consens; pôrte-lui cette douce nouvelle : Il la verra.

NARCISSB.

Seigneur^ bannissez-le loin d'elle*

NÉRON

J'ai mes raisons, Narcisse; et tu peux concevoir Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir. Cependant vante-lui ton heureux stratagème ; Dis-lui qu'en sa faveur on me trompe moi-même, Qu'il la voit sans mon ordre., On ouvre; la voici* Va retrouver ton maître , et l'amener ici K

1. « Je donne à Néron Narcisse poiir confldeni^ j'ai. suivi en cela Tacite, qui dit que Néron poirta impatiemment la inori de Narcisse, parce que cet affranchi aVoit une conformité merveilleuse &yec les vices du prince encore oachétt: é CUjUê àbâitù ûdhue ^itHi mke congruebat. » (Racine, Seeonéê fr^ace cto ÈritaniMcw.)

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