Scène 11. — ORONTE, ALCESTE, PHIUNTE
ORONTE, à Alceste, J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes, lÈliante est sortie, et Gélimène aussi; Mais, comme l'on m'a dit que vous étiez ici, J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Bit que, depuis longtemps, «ette estime m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis. Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, Bit je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse. Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, N'est pas assurément pour être rejeté.
{Pendant le discours d^Oronte, Alceste est rêveur, et semble ne
pas entendre que c'est à lui qu'on parle, il ne sort de sa
rêverie que quand Oronte lui dit :)
C'est à vous, s'il vous plait, que ce discours s'adresse.
ALCESTE
A moi, monsieur?
y v-'-^^Trr^ç^
' / ORONTE
A VOUS. Trouvez-vous qu'il vous blesse?
ALCESTE
Non pas. Mais la surprise est fort grande pour moi. Et je n'attendais pas l'honnear que je reçoi.
ORONTE
L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre. Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.
Monsieur....
OROTîTE.
L'État n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.
ALCESTE
Monsieur....
OROKTR.
Oui, de ma part, je vous tiens préférable  tout ce que j'y vois de plus considérable.
ALCESTE
Monsieur....
ORONTE
Sois-je du ciel écrasé si je mensi Et, pour vous confirmer ici mes sentiments, Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez. Votre amitié?
ALCESTE
Monsieur....
OROITTE.
Quoi? vous y résistez?
ALCESTE
Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez fcdre;
Mais l'amitié demande un peu plus de mystère,
Et c'est assurément en profaner le nom
Que de vouloir le mettre à toute occasion.
Avec lumière et choix cette union veut naître;
Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître;
Et nous pourrions avoir telles complexions,
Que tous deux du marché nous nous repentirions.
ORONTE
Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage,
Et je vous en estime encore davantage.
Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux ;
Mais, cependant, je m'offre entièrement à vous :
S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture.
On sait qu'auprès du roi Je Ma qa^^xx^ ^\s^xt\
Il m'écoute; et, dans tout, il eh use, ma foi,
Le plus honnêtement du monde avecque moi.
Enân, je suis à vous de toutes les manières;
Et, comme votre esprit a de grandes lumières,
Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,
Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu.
Et savoir s*il est bon qu'au public je l'expose.
ALCESTB.
Monsieur, je suis mal propre à décider la chose; Veuillez m'en dispenser.
OROITTE.
Pourquoi?
ALCESTE
J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.
ORONTE
C'est ce que je demande, et j'aurais lieu de plainte, Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous allies me trahir et me déguiser rien
ALCESTE
Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.
ORONTE
Sonnet, C'est un sonnet.... Vespoir..,, C'est une dame, Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme. Vespoir.,,. Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.
ALCESTE
Nous verrons bien.
OROITTB^
L'espoir,... Je ne sais si le style Pourra vous en paraître assez net et facile. Et si du choix des mots vous vous contenterez.
ALCESTE
Nous allons voir, monsieur.
ORONTE
Au reste, vous saurez Qiie je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.
ALCESTE
Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire^
OROKTE lit.
Uespoir, il est vrai, nous soulage.
Et nous berce un temps notre ennui; Mais, Philis, le triste avantage.
Lorsque rien ne marche après lui!
PHILIZfTE^
V Je suis déjà charmé de ce petit morceau.
DBMOGEOT, \1
288 DIX-SEPTltME SIÈCLE
ALGE8TS, baSy ^ Philinte, Quoi? Vous avez le front de trouver cela bea^u?
ORONTE
Vous eûtes de la complaisance; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que l'espoir.
PHiLnrTH.
Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises!
ALCESTE, bas, à Philinte, Morbleu I vil complaisant, vous louez des sottises?
ORONTB.
S'il futU qu^une attente étemelle ' Pousse à bout l'ardeur de mon zèle^
te trépas sera mon recours^
Vos soins ne m'en peuvent distraire :
Belle Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours,
pmLmTE.
La chute en est jolie, amoureuse, admirable.
ALCESTE, basj ù part, La peste de ta chute, empoisonneur, au diable I En eusses-tu fait une à te casser le nez I
PHlUnTE.
Je n'ai jamais oui de vers si bien tournés.
ALCESTE, bas, à part.
Morbleu !
ORONTB, à Philinte.
Vous me flattez, et vous croyez peut-être...*
PHIUNTS.
NoU) je ne flatte point.
ALCESTE, bas, à part.
Hél que fais-tL donc, traître?
ORONTE, à Alceste, Mais, pour vous, vous savez quel est notre traitée Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
ALCESTE
Monsieur, cette matière est toujours délicate, £t sur le bel esprit, nous aimons qu'on nous flatte. Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom, Je disais, en voyant des vers de sa façon, Qa*il faut qu'un galant homme ait toujours grand empin Sur les démangeaisons quv ivo\x% vt^ivvveivX. â?^ç.Yvt^\ Qu'il doit tenir la bride aux fttwxâia fcW&x^^^wsiwxX:^
MOLIÈRE 2g9
QH*on a de faire éclat de tels amusements ; ^^ (lue, par là chaleur de montrer ses ouvrages, ^T^ s'expose à jjouer de mauvais personnages.
ORONTE
Est-ce que vous voulez me déclarer par là Q^e j'ai tert de vouloir...?
ALCESTE
Je ne dis pas cela.
JJaîs je lui disais, moi, qu'un fh)id écrit assomme, Q^'il ne faut que ce faible à décrier un homme, ^t qu*eût-on d'autre part cent belles qualités^ ^ïi regarde les gens par leurs méchants côtés.
OaONTE.
"Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire?
ALCESTE
•® ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire,
^^ lui mettais aux yeux comme, dans notre temps,
Cette soif a gâté de fort honnêtes gens*
OBONTK.
Est-ce que j'écris mal, et leur ressemblerais-je?
ALCESTE
^^ xie dis pas cela. Mais enfin, lui disais-je,
Q^ôl besoin si pressant avez-vous de rimer?
^.^ qui diantre vous pousse à vous faire imprimer?
^ l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,
^ n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre»
Cpoyez-moi, résistez à vos tentations,
^érobez au public ces occupations,
p n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,
^ tiom que dans la cour vous avez d'honnête homme,
y^^r prendre de la main d'un avide imprimeur
^^ui de ridicule et misérable auteur.
^^^t ce que je tâchai de lui faire comprendre*
^ OROITTB.
JJ^ilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. ^^^a ne puis-je savoir ce que dans mon sonneti,. ?
^ ALCBSTK.
^^^Yichement, il est bon à mettre au cabinet; ^^Vts vous êtes réglé sur de méchants modèles, *• Vos expressions ne sont point naturelles.
Qu'est-ce que, Noils berce un temps notre ennui? Et que, Rien ne marche après lui?
Que. Ne vous pas mettre en dépense^ Pmir ne me donner que V espoir?
Et quBf Philis, on désespère^ MoTf çu*on espère toujours?