Scène V. — HARPAGON, VALÉRE, MAITRE JACQUES
HÀBPAGOjf. — Valère, aide-mol èi ceci. Or çà, maître Jacques, j® vous ai gardé pour le dernier.
MOLtÈRE 287
lAfiM lAGQUBS. — Es^ce à votre cocher, monsieur, ou bien à . votre cuisinier, que vous voulez parler? car je suis Tun et l'autre.
HARPAGON. — C'est à tous Ics doux.
MAÎTHE JACQUES. — Mais à quî des deux le premier?
HARPAGON. — Au cuisinicr.
. lAÎTRB JACQUES. — Attendez donc, s'il vous plaît. (Maître Jacques aie sa casaque de cocher^ et paraît vêtu en cuisiniei\)
HARPAGON. — Quelle diantre de cérémonie est-ce là?
iaItrb JACQUES. — Yous n'avcz qu'à parler. I HaPAGON. — Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir >à8ouper.
MAÎTRE JACQUES, à part. — Grande merveille !
HARPAGON. — Dis-moi un peu : nous feras-tu bonne chère?
lAÎTRB JACQUES. — Oui, si VOUS me donnez bien de l'argent.
HARPAGON. — Que diai3le, toujours de l'argent! Il semble qu'ils I B'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent. Ah! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent ! toujours parler I d'argent! Voilà leur épée de chevet, de l'argent!
VALÈRE. — Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si |Miu?re esprit qui n'en fît bien autant; mais, pour agir en habile iliomme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.
lAÎTRE JACQUES. — Bonuc Chère avec peu d'argent !
TALÈRE. — Oui.
lAÎTEE JACQUES, à Valèrc, — Par ma foi, monsieur l'intendant, vous BOUS obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon *^ce de cuisinier; aussi bien vous mêlez-vous céans d'être le factoton.
HARPAGON. — Taisez- vous. Qu'est-ce qu'il vous faudra?
lAÎTRE JACQUES. — Voilà monsicuT votre intendant, qui vous fera Ininne chère pour peu d'argent.
HARPAGON. — Haye! je veux que tu me répondes.
lAÎTRE JACQUES. — Combien serez-vous de gens à table?
- lARPAGON. — Nous sorous huit ou dix; mais il ne faut prendre ^e huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
TALiRB. — Cela s'entend.
. MAÎTRE JACQUES. — Hé bicu ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes.... Potages.... Entrées.... > HARPAGON. — Que diable! voilà pour traiter une ville entière.
MAÎTRE JACQUES. — RÔt....
HARPAGON, mettant la main sur la bouche de maitrg Jacques, — Ah! traître, tu manges tout mon bien.
MAÎTRES JACQUES. — Entremets....
HARPAGON, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques,
- Encore?
TALÈRE, à maître Jacques. — Est-ce que vous avez envie de faire
crever tout le monde? et monsieur a-t-il invité dea g^i[i^ "^qmx \^<& ittassiner à force de mangeaille f AJlez-vous-en lire un ^«\x \^^ "^"t^-
cepted de la laiité, 6t demander mt médecins s'il y a rien ù& préjudiciable à Thomnie que de màdgjBr avec exCèAi
HABPAooN. — Il a raison.
YALÈRE. — Apprenez, maître Jacq(ue9, vous et vos pareils, (Jue c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandesli qae pour se bien montrer ami de ceut que Ton invite» il faut que la frugalité règne dans lesirepM qu'on donne; et que, suivant le dii^ d'un ancien, il faut manger pout* viVre^ et nonpOê i)ii)re pour manger,
HARPAGON. — Ah! que ^elé esù bien dit! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. VôilA la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger y et non pas manger pow vLn Non, ce n'est pas cela, dominent 4st*ce que tu dis?
VALÈRB. -" QvCil fUut manger pour vivrSf ei non pai vivre pwr mangeri
HAapAOOiv, à maître Jacqueê. -^ Oui. Entends-tu? {A Valh*9,) Qui edt le grand homme qui a dit cela?
VALÈRB. «^ Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
HARPAGON. — Souviens*toi de m'écrire ces mots : je les veux fftifC graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.
VALÊRE. — Je ny manquerai |)às. Et pfour votre souper, voui n^avez qu'à me laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut*
HARPAGON. <— Fais donc.
MAÎTRE JACQUES. -^ Tant mieux! j'en aurai moins de peine.
HARPAGON, à Valêre. — Il faudra de ces choses dont on ne laaiigÉ guère, et qui rassasient d'abord; quelque bon haricot bien graS] avec quelque pâté en pot bien garni de marronë.
VALÈRB. *- Reposez-vous sur moi*
HAkPAooK. -« Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
MAÎfRË JACQUES. — Attendez; ceci s'adresse au coeher. [Mtdtn Jacques remet sa casaque,) Vous dites....
HARPAGON. — Qu'il feiut nettoyer mon carrosse, et tenir mes che* vaux tout prêts pour conduire & la foîre..;.
MAÎTRE JACQUES. — Vos chevaux, monsicttr? Ma foi, ils ne «onl point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils bod^ sur la litière : les pauvres bêtes n'en ont point, et ce serait BS^ parler; mais vous leur faites observer des Jeûnes al austères, <îtt< ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux. '
HARPAGON. — Les voilà bien malades ! Ils ne font rien.
MAÎTRE JACQUES. — Et pour uc fkîré Ticu, monsieur, eât-ce qu'il n* faut rien manger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le ccettï de les voir ainsi exténués. Car, etifln, j^at une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les toî^ pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouctie, ei c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de û'avoir iiull^ pWé de Bon prochain*
^ MOUÈRE s 289
BARPAOON. "^ Le ti^avail ne ser^ pas grand d'aller jusqu'à la foire.
MAÎTRE JACQUES. Nou, je n'ai pas le courage de les mener, ,. et je ferais conscience de leur^ donner des coups de fouet, en l'état où ils , sont. Comment Youdriez-vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?
VÂLÈRE. — Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
MAÎTRE JACQUES. — • Solt. J^aime mieux encore qu'ils meurent ,snus la main d'un autre, que sous la mienne.
VALÈRE. — Maître Jacques fait bien le raisonnable I
maItre JACQUES. — Mousicur l'intendant fait bien le nécessaire!
HARPAGON. — Paix !
MAÎTRE JACQUES. — Mousieur, je ne saurais souffrir les flatteurs; et je vois ce qu'il en fait, que ces contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour tous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela; et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous : car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux^ vous êtes la personne que j'aime le plus.
HARPAGON. — Pourrais-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi?
MAÎTRE JACQUES. — Ûul, mousleur, si j'étais assuré que cela ne vtous fâchât point.
HARPAGON. — Non, en aucune façon.
maItre Jacques. — Pardonnez-moi ; je sais fort bien que je vous mettrais en colère.
HARPAGON. -^ Point du tout. Au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.
maItre jacques. — Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-tempa et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votm monde ; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec vou^, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisina, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton; celui-ci que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux; et que votre cocher, qui était celui d'avant moi, ^ous donna dans l'obscurité, je ne sais combien de coups de bâton dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise? On ne saurait aller nulle part, où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable el Ys^ x\«>^^ ^ç^ \a\iX.\^ monde; et jamais on ne parle de vous que souaVe^ xvotûs» ^«^^^t^, f^e ladre, de vilain et de /esse-mathieu.
DEUO6POT0 Vè
Éft2^
Îi90 DIX-SEPTIÈME SIECLE > '
HARPAGON, en battant maître Jacques, — Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un imprudent.
MAÎTRE JACQUES. — Hé bien! ne l'avais-je pas deviné? Vous ne m'avez pas voulu croire. Je vous avais bien dit que je vous fâcherais de vous dire la vérité.
HARPAGON. — Apprenez à parler.