‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 144 sur 232 · LÉPINE · texte numérisé non relu

LÉPINE

Je m'en suis aperçu, madame, étant par terre.

PHiLAMiNTB, à Lépine, qui sort.

Le lourdaud !

TBISSOTIN.

Bien lui prend de n'être pas de verre.

ARMANDE

Ah! de l'esprit partout!

b£lisb.

Cela ne tarit pas.

[Ils s'asseyent,)

PHILAMINTB.

Servez-nous promptement votre aimable repas.

TRISSOTIN

Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose.

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose;

Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal

De joindre à Tépigramme, ou bien au madrigal.

Le ragoût d'un sonnet qui, chez une princesse

A passé pour avoir quelque délicatesse.

Il est de sel attique assaisonné partout,

Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

AMfANDB.

Ah! je n'en doute point.

PHILAMINTE

Donnons vite audience.

'-ïse, intei^ompant Trissotin chaque fois qu*il se dispose à lire„ Je sens d'aise mon cœur tressaillir par avance. J'aime la poésie avec entêtement, Et surtout guand les vers sont tournés f^oX^mtti^TiX.»

i308 . DIX-SEPTifeME SIÈOLte

/ phïlaminteJ

Si nous parlons toujours, il ne pourra Hen dire.

TRISSOTIN

So....

BÉLI8E, à Henriette, Silence, ma nièce.

ARMANDE

Ah ! laissez-le donc lire.

TRISSOTIN

Sonnet à la princesse Uranie sur sa fièvre *.

Votre prudence est endormie.

De traiter magnifiquement,

Et de loger superbement

Votre plus cruelle ennemie. . ! ,

BÉUSE.

Ah! le joli début!

ARMANDE

Qu'il a le tour galant 1

PHILAMINTE

Lui seul des vers aisés possède le talent.

ARMANDE

A prudence endormie, il faut rendre les armes.

BÉUSE.

Loger son ennemie, est pour moi plein de charmes.

PmLAHINTE.

J'aime superbement et magnifiquement;

Ces deux adverbes joints font admirablement!

BÉUSE.

Prêtons Toreille au reste.

TRISSOTIN

Votre prudence est endormie.

De traiter magnifiquement, Et de loger superbement Votre plus ci*uelle ennemie,

ARMANDE

prudence endormie!

BÉUSE.

Loger son ennemie!

PHILAMINTE

Superbement et magnifiquement!

!. Le sonnet que Trissotin va lire se trouve dans les ÇEuvres ga prose et en vers de M. Colin^ où il porte ce titre : Sonnet à mad^ ke LongueviUe, à présent dttcàesse de I^emour^^ sut %a pMxt (juard

TRISSOTIN

FaiteS'la sortir, q^oi qu^ondie.

De votre riche appartement, Où celte ingrate insolemment Attaque votre belle vie.

BÉLISE

Âhï tout doux! laissez-moi, de grâce, tespirer.

ARMANDE

Donnez-nous, s'il vous plait, le loisir d'admirer.

PmLASlIME.

On se sent, à ces vers, jusques au fond de Tâme Couler je ne sais quoi qui fait que Ton se pâme,

ARMANDE

Faites-la sortir, quoi qu^on die,

De votre riche appartement.

Que riche appartement est là joliment dit! Et que la métaphore est mise avec esprit!

PHnLAMINTE.

Faites-la sortir, quoi qu*on die.

Ah! que ce quoi qxjHon die est d'un goût admirable! C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.

ARMANDE

De quoi qu'on die aussi mon cœur est amoureux.

BÉUSB.

Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.

ARMANDE

Je voudrais l'avoir fait*

BÉLISB.

Il vaut toute une pièce.

PHILAMINTE

Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse?

ARMANDE ET BÉUSE.

Oh! oh!

PHILAMINTE

Faites-la sortir, quoi qu'on die.

Que de la fièvre on prenne ici les intérêts. N'ayez aucun égards moquez-vous des caquets.

Faites^la sortir, quoi qu'on die,

Quoi qu'on die, quoi qu'on die.

Ce quoi qu'ori die en dit beaucoup plus qu'il ne semble. Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble; Mais j'entends là- dessous un million de mots.

BÉUSE.

U est vrai qu'il diè plus de choses qu'il u'e^X. ^to^*

PHiLAjtfiNTE, à Trwsotin.

Mai», qaand voua avez fait ce cUarmanl quoi q^fon àv.»

Avez- vous compris, vous, toute son lénergie? Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous ditt Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit ?

TBISSOTIN.

Hai! hait

ARMANDE

J'ai fort aussi Vingrate dans la tête, Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête. Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.

PHILAMINTE

Enfin, les quatrains sont admirables tous deux. Yenons-en promptement aux tiercets, je vous prie.

ARMANDE

Ah ! s'il vous platt, encore une fois quoi qt^on die,

TRISSOTIN

Faites-la sortir, quoi qu^on die,

PHILAMINTE^ ARMANDE ET BÉUSB

Quoi qu'on die!

TRISSOTIN

De votre riche appartement y

PmLAMINTE, ARMANDE ET BÉUSB.

Riche appartement!

TRISSOTIN

Où cette ingrate insolemment

PHILAMINTE, ARMANDE ET BÉUSE

Cette ingrate de fièvre î

TRISSOTIN

Attaque votre belle vie,

PHILAMINTE

Votre belle vie!

ARMANDE ET BÉUSE.

Àh!

Ah\

TRISSOTIN

Quoi! sans respecter votre rang.

Elle se prend à votre sang,

PHILAMINTE, ARMANDE ET BÉUSE

Et nuit et jour vous fait outrage!

Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage, Noyez-la de vos propres mains,

PHILAMINTE

On n'en peut plu».

Ou pime.

1 PHILAMINTE

De mille doux frissons vous vous sentez saisir.

ARMANDE

Si vous la conduisez aux bains,

BÉUSE.

Sans la marchander davantage,

PHILAMINTE

Noyez-la de vos propres mains.

De vos propres mains, là, noyez-là dans les bains

ARMANDE

^ Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

BÉUSE.

Partout on s'y promène avec ravissement.

PmLAMINTE.

On n'y saurait marcher que sur de belles choses.

ARMANDE

Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.

Le sonnet donc vous semble...

PHILAMINTE

Admirable, nouveau :

Et personne jamais n'a rien fait de si beau.

BÉUSE, à Henriette, Quoi ! sans émotion pendant cette lecture ! Vous faites là, ma nièce, une étrange figure I

HENRIETTE

Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut,

Ma tante ; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.

TRISSOTIN

Peutrétre que mes vers importunent madame.

HENRIETTE

Point. Je n'écoute pas.

PHILAMINTE

Ah! voyons Tépigramme.

TRISSOTIN

^iir un carrosse de couleur amarante donné à une dame

de ses amies *.

PHILAMINTE

Ses titres ont toujours quelque chose de rare.

• €Enyre8 de Cotin : Madrigal. sur w^ carrosse àe cou\wt aiftax^-^V.^ *^€jfour une dame.

' t , ' • \ 'Il

312 DIX-SEt^TlèME SIÈCLE,

ABMAND£.

 cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.

TRISSOTIN

Vamour st chèrement m'a vendu son lien

PHILAMINTE, ARMANDE ET BÉUSE

Âhi

TRISSOTIN

Qu*il m'en coûte déjà la moitié de mon bien;

Et, quand tu vois ce beau can^osse.

Où tant d'or se relève en bosse

Qu'il étonne tout le pays^ Et fait pompeusement triompher ma Laïs *....

PHILAMINTE

Ah! ma Laîs! voilà de Térudition, L'enveloppe est jolie, et vaut un million 2.

TRISSOTIN

Et, quand tu vois ce beau carrosse^ Où tant d'or se relève en bosse Qu'il étonne tout le pays, Et fait pompeusement triompher ma Laïs, Ne dis plus qu'il est amarante, Dis plutôt qu'il est de ma rente,

ARMANDE

Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout.

PHILAMINTE

On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût.

BÉLISE

Ne dis plus quHl est amarante, DÙ! plutôt qu'il est de ma rente.

Voilà qui se décline : ma rente, de ma renie, à ma rente*

PHILAMINTE

^e ne sais, du moment que je vous ai connu, Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu; Mais j'admire partout vos vers et votre prose.

TRISSOTIN, à Philaminte, Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose, A notre tour aussi qous pourrions admirer.

PHILAMLNTE.

Je n^ai rien fait en vers; mais j'ai lieu d'espérer Que je pourrai bientôt vous montrer, en amie, Huit chapitres du plan de notre académie, Platon s'est au projet simplement arrêté Quand de sa République il a fait le traité ;

i. Laîs, célèbre courtisane grecque — ^. Veïvxielo-ç'pe^ «J^i^N. ^ ^^^ ^ lais.

ÀOLIÈRB 313

Mais à Teifet entier je veux pousser Tidée

Que j'ai sur le papier en prose accommodée •;

Car enfin, je me sens un, étrange dépit

Du tort que Ton nous fait du côté de Tesprit; ,

Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes,

De cette indigne classe où nous rangent les hommes,

De borner nos talents à des futilités,

Et hous fermer la porte aux sublimes clartés.

ARMANDB.

C'est faire à notre sexe une trop grande offense, De n*étendre l'effort de notre intelligence /

Qu'à juger d'une jupe, ou de l'air d'un manteau, Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau.

fiÉLlSE.

Il faut se relever de ce honteux partage,

Et mettre hautement notre esprit hors de page* '

TWSSOTIN.

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux ; Et, si je rends hommage aux brillants de leurs yeux, De leur esprit aussi j'honore les lumières.

PHILAMINTE

Le sexe aussi vous rend justice en ces matières; Mais nous voulons montrer à de certains esprits Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris. Que de science aussi les femmes sont meublées; Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées, Conduites en cela par des ordres meilleurs ; Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs. Mêler le beau langage et les hautes sciences. Découvrir la nature en mille expériences ; Et, sur les questions qu'on pourra proposer. Faire entrer chaque secte, et n'en point épouser.

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme.

PmLAMINTE.

Pour les abstractions, j'aime le platonisme*

ARMANDE

Êpicure me plait, et ses dogmes sont forts*

BÉUSE»

Je m^accommode assez, pour moi, des petits corps ^ Mais le vide à souffrir me semble difficile. Et je goûte bien mieux la matière subtile.

TRISSOTIN

Descartes, pour l'aimant, donne fort dans mou ^eû».

ARUANDB;

/W/De se5 tourbillons»

DIX-SBPTIEME SIECLE

PHILAMINTE

' Moi, ses inondes tombants.

ARMANDE

Il me tarde de voir notre assemblée ouverte, Et de noas signaler par quelque découverte.

TBISSOTIN.

On en attend beaucoup de vos vives clartés ; Et pour vous la nature a peu d'obscurités.

PHILAMINTE

pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une; £t j'ai vu clairement des hommes dans la lune.

BÉUSB.

Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je crois, Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous vois.

ARMANDE

Nous approfondirons, ainsi que la physique, Grammaire, histoire, vers, morale et politique.

PHILAMINTE

La morale a des traits dont mon cœur est épris. Et c'était autrefois l'amour des grands esprits; Mais aux stoïciens je donne l'avantage, Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.

ARMANDE

Pour la langue, on verra dans peu nos règlements. Et nous y prétendons faire des remuements. Par une antipathie, ou juste ou naturelle» Nous avons pris chacune une haine mortelle Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms, Que mutuellement nous nous abandonnons : Contre eux nous préparons de mortelles sentences, Et nous devons ouvrir nos doctes conférences Par les proscriptions de tous ces mots divers Dont nous voulons purger et la prose et les vers.

PHILAMINTE

Mais le plus beau projet de notre académie. Une entreprise noble, et dont je suis ravie. Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté Chez tous les beaux esprits de la postérité ; C'est le retranchement de ces syllabes sales, /

Qui, dans les plus beaux mots, produisent des scai Ces jouets étemels des sots de tous les temps; ; Ces fades lieux communs de nos méchants plaisanlj Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes '

Dont on vient faire insulte à îa pudeur des femm<

\oHà certainement d'admVtaXAea ^to)^v.%.

BÉLISB.

Vous verrez nés statuts quand ils seront tout faits,

TfUSSQTIN.

Ils ne sauraient naanquer d'être tous beaux et sages.

ARAIANDE.

Nous serons, par nos lois, juges de nos ouvrages; Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis : Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.

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