‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 157 sur 232 · DiX-SÈMriÈMfî SlÈtÏLE · texte numérisé non relu

DiX-SÈMriÈMfî SlÈtÏLE

Chaque passion parle un différent langage ; < ' La colère est superbe, et veut des mots altiers; L'abattement s'explique en ^des termes moins fiers.

Que devant Troie en flamme Hécube désolée Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée. Ni sans raison décrire en quel affreux pays Par sept bouches l'Euxin reçoit le Tanaïs *. Tous ces pompeux amas d'expressions frivoles Sont d'un déclamateur amoureux de paroles. Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez : Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez. Ces grands mots dont alors l'acteur emplit sa bouche Ne parlent point d'un cœur que sa misère touche.

Le thé&tre, fertile en censeurs pointilleux, Chez nous pour se produire est un champ périlleux. Un auteur n'y fait pas de faciles conquêtes; Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes : Chacun le peut traiter de fat et d'ignorant; C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant. Il faut qu'en cent façons, pour plaire, il 'se replie, Que tantôt il s'élève et tantôt s'humilie; Qu'en nobles sentiments il soit partout fécond , Qu'il soit aisé, solide, agréable, profond, Que de traits surprenants sans cesse il nous réveiUe; Qu'il coure dans ses vers de merveille en merveille; Et que tout ce qu'il dit, facile à retenir, De son ouvrage en nous laiss^n long souvenir. Ainsi la tragédie agit, marche et s'explique.

D'un air plus grand encor la poésie épique, Dans le vaste récit d'une longue action, Se soutient par la fable, et vit de fiction. Là pour nous enchanter tout est mis en usage; Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage. Chaque vertu devient une divinité :

Minerve est la prudence, et Vénus la beauté. Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre, C'est Jupiter armé pour effrayer la terre ^ Un orage terrible aux yeux des matelots. C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots; Écho n'est plus un son qui dans l'air retentisse, C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse. Ainsi, dans cet amas de nobles fictions, Le poète s'égaye en mille inventions, Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses. Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses. Qu'Énée et ses vaisseaux, par le vent écartés,

K Séiîéque Je tragique. Les Troycuncs, ^^tL^ V.

jSoient aux bords africains d'un orage emportés; Ce n'e^t qu'une aventure ordinaire et commune, Qu'uQ coup peu. surprenant des traité de la fortune : Mais que Junon, constante en son aversion, Poursuive sur les flots les restes d'Ilion; Qu'Éolef en sa faveur, les chassant d'Italie, Ouvre aux vents mutinés les prisons d'ËoHe; Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer, D'un mot calme les flots» mette la paix dans Tair^ Délivre les vaisseaux, des Syrtes les arrache : C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache ^. Sans tous ces ornements, le vers tombe en langueur; La poésie est morte, ou rampe sans vigueur; Le poète n'est plus qu'un orateur timide, Qu'un froid historien d'une fable insipide.

C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, Bannissent de leurs vers ces ornements reçus. Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes. Comme ces dieux éclos du oerveau des poètes; Mettent à chaque pas le lecteur en enfer. N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébnth, Lucifer. D^ la foi d'un chrétien les mystères terribles D'oruements égayés ne sont point* susceptibles ? L'Évangile à l'esprit n'offre de toue côtés Que pénitence à faire et tourments mérités, Et de vos fictions le mélange coupable Même à ses vérités doi4BB|ir de la fable. Et quel objet enfin à prl|Ker aux yeux Que le diable toujours huruuit contre bs cieux, Qui de votre héros veut rabaisser la gloire, Et souvent avec Dieu balance la victoire * ï

Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès. Je ne veux point ici lui faire son procès : Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie,, II n'eût point de son livre illustré l'Italie, Si son sage héros, toujours en oraison, N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison ; ^t si Renaud, Argant, Tancrède et sa maltresse, . N^eussent de son sujet égayé la tristesse.

Ce n'est pas que j'approuve, en un sujet chrétien. Un auteur follement idolâtre et païen ; Mais, dans une profane et riante peinture- De n'oser de la fable employer la figure; De chasser les Tritons de l'empire des eaux; D'ôtef à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux;

•l^remier livre de V Enéide, — 2. Boilean ive cot\tvîl\%^^\\. \a.^\^ V^^to^^n^ 'tt de Milton.

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Sur de trop vains objets c^est arrêter la vue. /

Donnez à votre ouvrage une juste étendue. Qije le débutsoit simple et n'ait rien d'affecté. N'allez pas dès l'abord, sur Pégase monté, Crier à vos lecteurs d'une voix de tonnerre : c< je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre ^ ». <2ue produira l'auteur après tous ces grands cris? l.a montagne en travail enfante une souris. Oh ! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'adresse, <}ui, sans faire d'abord de si haute promesse, Jde dit d'un ton aisé, doux, simple, harmonieux : t

<« Je chante les combats, et cet homme pieux,

« Qui des bords phrygiens conduit dans l'Ausonie,

« Le premier aborda les champs de Lavinie ^ ».

Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu.

Et, pour donner beaucoup, ne nous promet que peu; Bientôt vous la verrez; prodiguant les miracles,

Du destin des Latins prononcer les oracles ;

De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents,

Et déjà les Césars dans l'Elysée errants. De figures sans nombre égayez votre ouvrage;

Que tout y fasse aux yeux une riante image :

On peut être à la fois et pompeux et plaisant ';

Et je. hais un sublime ennuyeux et pesant.

4'aime mieux Arioste ^ et ses fables comiques,

Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques.

Qui dans leur sombre m|h|ur se croiraient faire affrout.

Si les Grâces jamais leu^pridaient le front. On dirait que pour plaire, instruit par la nature,

Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture.

Son livre est d'agréments un fertile trésor :

Tout ce qu'il a touché se convertit en or;

Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce;

Partout il divertit, et jamais il ne lasse.

Une heureuse chaleur anime ses discours;

Il ne s'égare point en de trop longs détours.

Sans garder dans ses vers un ordre méthodique

Son sujet de soi-même et s'arrange et s'explique;

Akaric, poème de Scudéry, livre L — 2. Début de YEnéide, — 3. Agréable. . Ludovico Ariosto, né en 1474 à Beggio (duché de Modène), mort en , auteur d*un poème en quarante-six chants, le Roland furieux,

plusieurs satires, comédies et poésies diverses. « Ce qui m'a surtout né dans ce prodigieux ouvrage, dit Voltaire, c'est que l'auteur, tou-

au-dessus de sa matière, la traite en badinant. Il dit les choses les sublimes sans effort, et il les finit souvent par un trait de plaisanterie l'est ni déplacé ni recherché. C'est à la foi» Y Iliade, V0à\j%%4* ^\\>w.

Tout, sans faire d'apprêts, s'y prépare aisément, Chaque vers, chaque mot court à révénement» . Aimez donc ses écrits, mais d*un amour sincère: C'est avoir profité que de savoir s'y plaire *.

Un poème excellent, où tout marche et se suit, N'est pas de ces travaux qu'un caprice produit : II veut du temps, des soins; et ce pénible ouvrage Jamais d'un écolier ne fut l'apprentissage. Mais souvent parmi nous un poète sans art. Qu'un beau feu quelquefois échauffa par hasard. Enflant d'un vain orgueil son esprit chimérique. Fièrement prend en main la trompette héroïque : Sa muse, déréglée en ses vers vagabonds, Ne s'élève jamais que par sauts et par bonds ; Et son feu, dépourvu de sens et de lecture, S'éteint à chaque pas, faute de nourriture. Mais en vain le public, prompt à- le mépriser. De son mérite faux le veut désabuser; Lui-même, applaudissant à son maigre génie, Se donne par ses mains l'encens qu'on lui dénie : Virgile, au prix de lui, n'a point d'invention; Homère n'entend point la noble fiction.

Si contre cet arrêt le siècle se rebelle, A la postérité d'abord il en appelle : Mais attendant qu'ici le bon sens de retour Ramène triomphants ses ouvrages au jour, Leurs tas au magasin, cachéjgKla lumière Combattent tristement les vflp^t la poussière; Laissons-les donc entre eux s*èscrimer en repos Et, sans nous égarer, suivons notre propos. Des succès fortunés du spectacle tragique Dans Athènes naquit la comédie antique '. Là le Grec, né moqueur, par mille jeux plaisants. Distilla le venin de ses traits médisants >.

i. C'est réloge que Quintilien donne à Cicéron. {Inst. OraL^ lib. X, cbap. i.) — 2. La comédie est née comme la tragédie dans les fêtes de Bacchas. Elle resta longtemps l'amusement des campagnards et ne fut admise qu'asseï tard sur les théâtres des villes. Ce fut en Sicile qu'elle commença à preudre une certaine forme, vers le milieu du v* siècle avant l'ère chrétienne, entre les mains des poètes Épicharme et Pbormis. r- 3. La comédie athënienDe fut, à son origine, une satire politique, et toute personnelle. Le poète comique mettait en scène des personnages vivants, et avait pleine licence de critiquer, de médire et de calomnier. Cratès, Cratinus et Eupolis exe^ cèrent les premiers à Athènes cette sorte de censure bouffonne. Le maître de ce genre dangereux fut Aristophane. Sa comédie des N%iées, représeotée ea 424, mériterait d'être. apçTOUN^ft s^ws restriction, si Socrate n'y joaait pas un rôle ridicule et odieux, ftl î\\e ^Q^Vfc xlw^Vi ^^^^^-tt^^^fc w^^jJtusioïi.

BOILEAU ' 3t3

es insolents d'une bouffonne joie îse, l'esprit, l'honneur, furent en proie. >ar le public un poète avoué ir aux dépens du mérite joué; ite par lui dans un chœur de Nuées amas de peuple attirer les huées.

3 la licence on arrêta le cours *.

strat des lois emprunta le secours, ant par édit les poètes plus sages, »

; de marquer les noms et les visages ^ Te perdit son antique fureur; idie apprit à rire sans aigreur, I et sans yen|n sut instruire et reprendre, innocemment dans les vers deMénandre ^.

peint avec art dans ce nouveau miroir, ivec plaisir, ou crut ne s'y point voir : des premiers, rit du tableau fidèle Lre souvent tracé sur son modèle; fois un fat finement exprimé, jt le portrait sur lui-même formé, nature donc soit votre étude unique, qui prétendez aux honneurs du comique, ue voit bien Thomme, et, d'un esprit profond, de coeurs cachés a pénétré le fond ; bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare, kête homme, un ftt, un jaloux, un bizarre, scène heureuse il peut les étaler, ire à nos yeux vivre, agir et parler.

:z-«n partout les images naïves; cun y soit peint des couleurs les plus vives, re, féconde en bizarres portraits, aque dme est marquée à de différents traits; \ la découvre, uu rien la fait paraître, it esprit n'a pas des yeux pour la connaître, ips, qui change tout, change aussi nos humeurs : âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs, me homme, toujours bouillant dans ses caprices, apt à recevoir Timpression des vices, dans ses discours, volage en ses désirs,

iojaste, imputé les doctrines immorales et impies des so-

qui passa toute sa vie à les combattre. — 1. Après la

par Lysaodre, une loi des Trente défendit aux poètes

signer par son nom aucan personnage vivant, et de parler

spectateurs par la bouche du chef du chœur. — 2. Mé-

Ihènes en 342, mort en 290, obliûl \e ^t^me.t ^feO^^V^tX%

imédie^ nouvelle^ imitation idéale des ste\ifc% ^ft \^ ''^^ çwûr>

r l3L peinture générale des mœuia et àfcs.c^^^^-^'t^'^'»

Rétif à 4a censure, et fou dans les plaisirs. L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage, Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage, Contre les coups du sort songe à se maintenir, Et loin dans le présent regarde Tavenir. La vieillesse chagrine incessamment amasse; Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse : Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé; ' Toujours plaint le présent et vante le passé; Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse, Blftme en eux les douceurs que Tâge lui refuse.

Ne faites point parler vos acteurs au hasard, Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en ^

Étudiez la cour et connaissez la ville; L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix, Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures. Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures, Quitté, pour le boufTon, Tagréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin ^. Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe *, Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.

Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs, N'admet point en ses vers de tragiques douleurs. Mais son emploi n'est pas d'aller dans une place De mots sales et bas charmer la populace : Il faut que ses acteurs badinent noblement; Que son nœud bien formé se dénoue aisément; / Que l'action, marchant où la raison la guide, J

Ne se perde jamais dans une scène vide; « Que son style humble et doux se relève à propos, I Que ses discours, partout fertiles en bons mots, / Soient pleins de passions finement maniées, '

Et les scènes toujours Tune à l'autre liées.

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