‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 18 sur 232 · PITRE AU ROY · texte numérisé non relu

PITRE AU ROY

(Pour avoir été desrobé, 1531)

On dit bien vrai, la mauvaise fortune Ne vient jamais, qu'elle n'en apporte une. Ou deux ou trois avecques elle, Sire.

Vostre cœur noble en sçauroit que bien dire : Et moi chetif, qui ne suis Roy, ne rien. L'ai esprouvé. Et vous compterai bien.

Si vous voulez, comment vint la besongne.

J'avois un jour un vallet de Gascongue, Gourmand, yvrongne, et asseuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart ^ de cent pas & la ronde. Au demeurant le meilleur fils du monde

Ce vénérable billot ' fut adverti De quelque argent que m'aviez départi, Et que ma bourse avoit grosse apostume ^ : Si se leva pi us tôt que de coustume. Et me va prendre en tapinois icelle :

Puis la vous mit très bien sous son esselle,

L Pour me tirer de ce danger pressant. — 2. Lai cot^^, — ^% \VAfc> ave, servitear à Sparte. — 4. Enflure.

Argent et tout (cela se doit entendre)

Et ne croi point que ce fust pour la rendre, ^

Car onques puis n'en *y ouy parler.

Bref, le villain ne s'en voulut aller Pour si petit, mais encore il me happe Saye, et bonnet, chausses, pourpoint et cappe : De mes habits, en efTect, il pilla Tous les plus beaux : et puis s'en habilla Si justement, qu'à le veoir ainsi estre, ^ Vous l'eussiez prins, en plain jour, pour son maistre.

Finablement, de ma chambre il s'en va Droit à l'estable, où deux chevaux trouva : Laisse le pire, et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Pour abréger le compte,- Soyez certain qu'au partir dudit lieu N'oublia rien, fors à me dire adieu

Bien tost après ceste fortune-là, Une autre pire encores se mesla De m'assaillir, et chascun jour m'assaut, Me menaçant de me donner le saut, Et de ce saut m'envoyer à l'envers, Rithmer sous terre, et y faire des vers.

C'est une lourde et longue maladie) De trois bons mois, qui m'a toute estourdie La povre teste, et ne veut terminer....

Que dirai plus? au misérable corps Dont je vous parle il n'est demouré fors Le povre esprit, qui lamente et souspire,. Et en pleurant tasche à vous faire rire. Et pour autant, Sire, que suis à vous, De trois jours l'un viennent taster mon poux Messieurs Braillon, Le Coq, Akaquia i.

Pour me garder d'aller jusque à quia *.

Tout consulté ont remis au printemps Ma guérison : mais à ce que j'entens, Si je ne puis au printemps arriver, Je suis taillé de mourir en yver.

Et en danger si en yver je, meurs.

De ne veoir pas les premiers raisins meurs.

Voilà comment dépuis neuf mois en ça Je suis traicté. Or ce que me laissa Mon larronneau, longtemps a, l'ay vendu, Et en sirops et julez despendu :

Ce neantmoins ce que je vous en mande,

1. Akakia, professeur de médecine k l'Université de Paris, médeci François /•'• — 2. Être à quia, être à bout de raisons et de ressou être à la dernière extrémité.

il. .^ ,

N'est pour vous faire ou requeste, ou demande : Je ne veux point tant de gens ressembler. Qui n'ont soucy autre, que d*assembler i. Tant qu'ils vivront, ils demanderont eux. Mais je commence à devenir honteux.

Et ne veux plus à vos dons m'arrester.

Je ne di pas, si voulez rien prester, Que ne le prenne. Il n'est point de presteur, S'il veut prester, qui ne face un debteur ; £t sçavez vous, Sire, comment je paye?

Nul ne le sçait, si premier s ne l'essaye. Vous me devrez, si je puis, de retour : Et vous ferai encores un bon tour, A celle fin, qu'il n'y ait faute nulle, Je vous ferai une belle sedulle ^ A vous payer (sans usure il s'entend) Quand on verra tout le monde content : Ou si voulez, à payer ce sera, Quand vostre los ^ et renom cessera.

(Épîtpe xxvni.)

Pierre de Ronsard, né près de Vendôme en 1524, fut page du duc d'Orléans fils de François P>^, puis du prince écossais Jacques Stuart, rentra au service du duc d'Orléans et fut employé dans quelques missions diplomatiques. Il se voua ensuite tout entier aux lettres. Charles IX lui témoignait une grande affection. Ronsard mourut en 1585 dans un de ses prieurés, près de Tours.

aSuvres de Ronsard, Paris, 1567, 4 vol. in-.4^ 1609- 1623, 2 vol. in-folio ; 1629-1630, 5 vol, in-12. .

Œuvres choisies de Ronsard, Paris, 1840; QBuvres iné« dites, 1855, petit in-8.

L'édition la plus complète est celle de M. Prosper Blahchemain, dans la Bibliothèque eIzévirienne/1857 et suiv., 9 vol. in-12 avec un atlas in-4°. M. Noël et M. Becq de Fouquières ont donné, le premier en 1862, 2 voL ia-l&^l^

i. Amasser, — 2, J)*abord, — 3, Dn billet,— i.NoVt^ ^\wtÇi%

second en 1873, i vol. in-18, des Œuvres choisies de Ronsard.

A rage de dix-huit ans, Ronsard, forcé par une surdité précoce de renoncer à la cour, s'enferma, avec le jeune Baïf, son ami, avec Joachim du Bellay, avec Remî Belleau et Antoine Muret, dans un collège dont le savant Daurat venait d'être nommé principal. Une nouvelle ambition s'était emparée du jeune Ronsard : c'était de faire passer dans la langue vulgaire toute la majesté d'expression et de pensée qu'il admirait chez les anciens. Il communiqua à ses nouveaux condisciples son projet et son enthousiasme. Tous se mirent à l'œuvre avec un admirable courage, et Joachim du Bellay publia sous le titre de Défense et Illustration de la langue française le manifeste de la nouvelle école *.

Toute la réforme littéraire du xvi® siècle était dans la Défense et Illustration. Elle se résume en deux points essentiels : ennoblir la langue par l'infusion des mots et des images empruntés aux langues antiques; ennoblir la poésie par l'introduction des genres usités chez les anciens.

Du Bellay avait rédigé le programme, Ronsard fut le premier et le plus hardi à le remplir. D'abord il essaya de créer d'un seul jet une langue poétique. Pour cela il puisa sans ménagement aux sources grecques et latines. Une seule chose aurait pu consolider cette révolution grammaticale : une œuvre immortelle, qui, comme celle de Dante, eût fait vivre sa langue avec ses idées ; Ronsard le comprit et s'efforça de l'accomplir. Il introduisit en France toutes les formes de la poésie antique, et au premier rang Tode et l'épopée. Malheureusement il porta dans ses œuvres le même principe d'imitation que dans ses innovations linguistiques, et ce système se trouva encore plus faux ici. Ce n'est pas qu'il y ait chez Ronsard absence d'enthousiasme, il y a seulement solution de continuité entre la forme et la pensée, l'une n'est pas l'effet direct et immédiat de l'autre; si l'inspiration donne l'idéCi la mémoire seule produit

/. Voir sur la Pléiade VHistoire de la littérature françaUe, ^^^^ ^'iV.

l'expression. Le sentiment se glace par cette inquiète imitation des grands maîtres.

Cependant il y avait quelque chose de si légitime dans la renaissance des idées antiques ; il était si bien dans la destinée du xn^ siècle de renouer la chaîne de la tradition gréco-latine, que le nom de Ronsard devint l'objet d'une idolâtrie dont rien aujourd'hui ne peut nous donner l'idée, La gloire seule de Voltaire, cette longue et merveilleuse . royauté du génie, put renouveler de pareils hommages. La réaction ne se fit pas attendre, comme on sait. L'arrêt de Boileau, qui consacre la déchéance de Ronsard, garda pendant près de deux siècles Tautorité de la chose jugée. Il fut de bon goût de mépriser Ronsard sans le connaître. On lui rend aujourd'hui plus de justice, et l'on convient qu'il a été trop loué et trop dénigré. Dans le genre grave et héroïque, les OdeSj la Franciade *, les Discours sur les mir seres du temps^ présentent de loin en loin des traits d'une beauté durable. Mais c'est surtout dans la poésie légère que Ronsard possède un incontestable mérite. Ici, content d'être lui-même, il n'emprunte à l'antiquité que l'analogie de ses images. C'est comme un parfum lointain et d'autant plus doux, qui s'exhale au milieu des idées personnelles du poète. Il a toute la grâce de Marot, avec plus d'éclat et de gravité.

ACA^SANDRE

Mignonne, allons voir si la rose, Qui ce matin avoit desclose Sa robe de pourpre au soIeU, A point perdu, ceste vesprée, Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vostre pareil.

LasI voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, LasI las! ses beautés laissé cheoirl

1. la Pranciadâf qui a pour béros le fabuleux ïtaxitXLft,^* ^^"^yobsl^^. foodâieuf supposé de Vempire français, est restée inacXiesfefe, 'ç^wftw^ «^^ le projet de retendre ea vfngl-qualre chants; il s'esX Mt^Vfe «»^ ^çaaXrfeŒA'

0 YTÀyment maraËtre Nature, Puisqu'une telle fleur ne dure, Que du matin jusques au soir 1

Donc, si vous me croyez, Mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse; Comme & ceste fleur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté.

{Odes, liv. I, XVII.)

▲ BÉLÉNE

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle. Assise auprès du feu, dévidant et filant> Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant, Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desrjà sous le labeur à demy sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s*aille réveillant. Bénissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre, et, fantosme sans os,

Par * les ombres myrteux je prendray mon repos :

Vous serez au fouyer une vieille accroupie.

Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : Cueillez dès aujourd'huy les roses de la vie.

{Sonnets pour Hélène , liv. II, sonnet xui.)

L'AaCOUR if OUILLE

M^u sieur Robertet)

Du malheur de recevoir Un estranger, sans avoir De luy quelque cognoissance, Tu as fait experiance, Hénélas, ayant receu Paris, dont tu fus deceu :

Et moy je la viens de faire, Qui ore 2 ay voulu retraire, Sottement un estranger Dans ma chambre et le loger*

/. Parmi, — 2, Nagaèréé

Vs.^/TV-;-

tlONSARt> 47

tl estoit mînuict, et l'Ourse De son char toumoit la course Entre les mains ^\X Bouvier ^, Quand le somme vint lier D'une chaîne sommeillere Mes yeux clos sous la paupière.

Ja je dormois dans mon lit.

Lorsque j'entr'ouy le bruit D'un qui frappoit à ma porte, Et heurtoit de telle sorte Que mon dormir s'en alla :

Je demanday : « Qu'est-ce 1& Qui fait & mon huis sa plainte ?

« — Je suis enfant, n'aye crainte, »

Ce me dit-il. Et adonc

Je luy desserre le gond

De ma porte verrouillée.

« J'ay la chemise mouillée

Qui me trempe jusqu'aux oz,

Ce disoit : dessus le doz

Toute nuict j'ay eu la pluie;

Et pour ce je te supplie

De me conduire à ton feu

Pour m'aller seicher un peu. 9

Lors je prins sa main humide.

Et plein de pitié le guide En ma chambre et le fis seoir Au feu qui restoit du soir :

Puis, allumant des chandelles, Je vy qu'il portoit des ailes, Dans les mains un arc Turquois, Et sous Taisselle un carquois.

Adonc en mon cœur je pense Qu'il avoit quelque puissance, Et qu'il falloit m'apprester Pour le faire banqueter.

Cependant il me regarde

D'un œil, de l'autre il prend garde

Si son arc estoit séché ;

Puis, me voyant empesché

A luy faire bonne chère,

Me tire une flèche amere

Droict en l'œil : le coup de là

Plus bas au cœur dévala :

le Bouvier, consteUatioQ voisine de la Grande Ovkiw»

Et m'y fît telle ouverture, Qu'herbe, drogue ny murmure * N*y serviroient plus de rien»

Voîlà^ Robertet, le bien, (Mon Robertet, qui embrasses Les neuf Muses et les Grâces) Le bien qui m'est advenu Pour loger un incognu s.

{Odes^ liv. II, ode xix.)

LES GUERRES DE RELiaiON

CSe monstre ' arme le fils contre son propre père,

Le frère factieux s'arme contre son frère,

La sœur contre la sœur, et les cousins germains

Au sang de leurs cousins veulent tremper leurs mains.

L'oncle hait son nepveu, le serviteur son maistre ;

La femme ne veut plus son mary recognoistre :

Les enfants sans raison disputent de la foy,

Et tout à l'abandon va sans ordre et sans loy.

L'artisan par ce monstre a laissé sa boutique.

Le pasteur ses brebis, Tadvocat sa practique ^,

Sa nef le marinier, son traficq le marchant,

Et par lui le preud'homme est devenu meschant ;

L*escolier se desbauche, et de sa fauix tortue

Le laboureur façonne une dague pointue.

Une pique guerrière il fait de son râteau.

Et Tacier de son contre il change en un couteau.

Morte est l'autorité : chacun vit en sa guise : r

Au vice desréglé la licence est permise.

Et quoy? brusler maisons, piller et brigander. Tuer, assassiner, par force commander, N'obéir plus aux Rois, amasser des armées. Appelez-vous cela Eglises réformées?

Jésus que seulement vous confessez icy De bouche et non de cœur» ne faisoit pas ainsi : Et Sainct Paul en preschant n'avoit pour toutes armes Sinon l'humilité, les jeûnes et les larmes, Et les Pères Martyrs, aux plus dures saisons Des Tyrans, ne s'armoient sinon que d'oraisons.

Mais montrez-moy quelqu'un qui ait changé de vie Après avoir suivy vostre belle folie; J'en voy qui ont changé de couleur et de teint,

/. Paroles magiques, » 2. îmitation d'Ânacréon. Là Fontaine, qu trada/t aussi VAmour mouillé, n'a pas fait oxjlYjWw U Xx^'^as^Âssix ^^ î^ fard, -^ 3 Vhérésie, — 4. Son mèliet, sea attwi^Sk

Page 1