‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 232 sur 232 · SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

SAINT-SIMON

PORTRAIT DE t<ËNELt>N

Ce prélat était un grand homme maigre, bien feit, pâle, avec un •grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combat- ,

, talent point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, Févéque et le grand seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui eh donnait aux , autres, et cet air et ce bon goût qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie; une politesse insinuante, mai» noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières

. les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à Taise et qui semblait enchanter; de façon qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare, et qu'il avait au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C'est aussi par cette autorité de prophète, qu'il s'était acquise sur les siens, qu'il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. Aussi n'aurait-il pas longtemps souffert de compagnon s'il fût revenu à la cour, et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but ; et, une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non seulement de lui résister, mais de n'être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l'admiration.

Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un homme qui n'a re- . nonce à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses.

Ses aumônes, ses visites épiscopales rèvl^^^^"à \\».'^S&xix'$» Vk^è^X-^s^ Dée, el qui lui firent connaître pa.t \\ù-tîv^\sv^ ^ Vs«^ '^'^^^'^'^ ^'^'^

parties de son diocèse, la sagesse e\> \^ ÔLaviç,Çi\i.^ ^^ ^^^ ^^ns?^'^^^'*^-

ment, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussaient le prix de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de son peuple; et les prêtres, dont il se déclarait le père et le frère, et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'afTecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse; jamais de scandale ni rien de violent contre personne; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passaient en affaires du diocèse. Comme il avait le génie élevé et pénétrant, qu'il y résidait toujours, quMl ne passait pas de jours qu'il ne réglât ce qui se présentait , c'était chaque jour une occupation courte et légère; il recevait après qui le voulait voir, puis allait dire la messe , et il y était prompt ; c'était toujours dans sa chapelle , hors les jours qu'il officiait , ou que quelque raison particulière l'engageait à Tadler dire ailleurs. Revenu chez lui, il dînait avec la compagnie toujours nombreuse, mangeait peu et peu solidement, mais demeurait longtemps à table pour les autres , et les charmait par l'aisance , la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation, sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d'un évêque et d'un grand seigneur; sortant de table, il demeurait peu avec la compagnie. 11 l'avait accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et à n'en pas prendre pour eUe. II entrait dans son cabinet et y travaillait quelques heures, qu'il prolongeait s'il faisait mauvais temps, et qu'il n'eût rien à faire hors de chez lui. Au sortir de £on cabinet il allait faire des visites ou se promener à pied hors la ville. Il aimait fort cet exercice et l'allongeait volontiers; et, s'il n'y avait personne de ceux qu'il logeait, ou quelque personne distinguée, il prenait quelque grand vicaire et quelque autre ecclésiastique, et s'entretenait avec eux du diocèse, de matière de piété ou de savoir; souvent il y mêlait des parenthèses agréables. Les soirs il les passait avec ceux qui logeaient chez lui, soupait avec les principaux de ces passages d'armée quand il en arrivait, et alors sa table était servie comme le matin. Il mangeait encore moins qu'à dîner, et se couchait toujours avant minuit. Quoique sa table fût magnifique et délicate, et que tout chez lui répondit à l'état d'un grand seigneur, il n'y avait rien néanmoins qui ne sentît l'odeur de l'épiscopat et de la règle la plus exacte, parmi la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même était un exemple toujours présent, mais auquel on ne pouvait atteindre; partout un vrai prélat, surtout aussi un grand seigneur, partout encore l'auteur de Télémaque. Jamais un mot sur la cour, sur les affaires, quoi que ce soit qui pût être repris, m «\\ù ç,ftw\X\.Vi \Sia\xv% du monde bassesse regrets, ilallerie-, \ama\^ Vve.\i o^^^^ ^^\. X^v^j^'k^ ^'»5^R.\aR.«QLt soupçonner ni ce qu'il a^aiV ê\.fe, m c.^ ^x^"^ ^>^^^v^ ^'^^^^ ^n^^^

V<tXiav>

SaiKt-simoîw S59

Parmi tant de grandes parties, un grand ordre dans ses affaires domestiques,, et une grande règle dans son diocèse ;' mais sans petitesse , sans pédanterie , sans avoir jamais importuné personne d'aucun état sur la doctrine.

Il mourut à Cambrai le septième jour de Tannée 1715, au milieu des regrets intérieurs, et à la porte du comble de ses désirs. Il savait Tétat tombant du roi, il savait ce qui le regardait après lui. Il était déjà consulté du dedans et recourtisé du dehors, parce que le goût du soleil levant avait déjà percé. Que de puissants motifs de regretter la vie! et que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés! Toutefois il n'y parut pas. Soit amour de la réputation, qui fut toujours un objet auquel il donna toute préférence, soit grandeur d'âme qui méprise enfin ce qu'elle ne peut atteindre, soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe et qui allait lui échapper, soit piété ranimée par un long usage, et ranimée peut-être par ces tristes mais puissantes considérations , il parut insensible à tout ce qu'il quittait, et uniquement occupé de ce qu'il allait trouver , avec une tranquillité , une paix , qui n'excluait que le trouble, et qui embrassait la pénitence, le détachement, le soin unique des choses spirituelles de son diocèse, enfin avec une , confiance qui ne faisait que surnager à l'inutilité et à la crainte.

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