‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 78 sur 232 · Scène III. — ORESTE, HERMIONE, CLÉONE · texte numérisé non relu

Scène III. — ORESTE, HERMIONE, CLÉONE

ORESTE

Madame, c'en est fait, et vous êtes servie : Pyrrhus rend à l'autel son infidèle vie.

HERMIONE

Il est mort?

ORESTE

Il expire; et nos Grecs irrités Ont lavé dans son sang ses infidélités. Je vous l'avais promis; et quoique mon courage Se fît de ce complot une funeste image, J'ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés Se sont jusqu'à l'autel dans la foule glissés.

Qu'ont-ils fait?

ORESTE

Pardonnez à leur impatience :

Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance. Vous vouliez que ma main portât les premiers coups, Qu'il sentit en mourant qu*il expirait pour vous; Mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple : Je les ai, pour vous seule, entraînés dans le temple, Madame; et vous pouvez justement vous flatter D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter. Vous seule avez poussé les coups. .

HERMIOKE.

Tais-toi, perfide, Et n'impute qn'à toi ton lâche parricide. Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur : Va, je la désavoue, et tu me fais horreur. Barbare, qu'as-tu fait? Avec quelle furie As-tu tranché le cours d'une si belle vie? Avez-vous pu, cruels, l'immoler aujourd'hui. Sans que tout votre sang se soulevât pour lui? Mais parle : de son sort qui t'a rendu l'arbitre? Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? A quel titre? Qui te l"a dit?

ORESTE

0 dieux! Quoi? ne m'avez-vous pas Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?

HEBHIONE.

Ah! fallait-il en croire une amante insensée?

Ne devais- tu pas lire au fond de ma pensée?

Et ne voyais-tu pas, dans mes emportements,

Que mon cœur démentait ma bouche à tous moments.

Quand je l'aurais voulu, fallait-il y souscrire?

N'as- tu pas dû cent fois te le faire redire?

Toi-même avant le coup me venir consulter,

Y revenir encore, ou plutôt m'éviter ?

Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance?

Qui t'amène en des lieux où l'on fuit ta présence?

Voilà de ton amour le détestable fruit :

Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit.

C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale.

L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.

Nous le verrions encor nous partager ses soins;

11 m'aimerait peut-être, il le feindrait du moins.

Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :

Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,

A toute ma famille; et c'est assez pour moi,

Trattre, qu'elle ait produit un monstre commft \.c>v%

BBITANNICUS

Le sujet de cette pièce est emprunté au xiii® livre des Annales de Tacite Le poète peint Néron à son début dans le crime, encore hésitant entre le bien et le mai, entre Burrhus et Narcisse. Agrippine, sa mère, affamée de pouvoir, a formé le dessein de marier Junie à Britannicus, fils de l'empereur Claude, et frère adoptif de Néron, afin de se concilier l'affection de ce jeune prince et de s'en faire au besoin un appui contre Néron lui-même. Néron, pour déjouer ce plan, fait enlever Junie et en devient amoureux en la voyant. Il ordonne à Britannicus de renoncer à son amour : sur son refus, il le fait arrêter et projette sa mort. L'intervention d 'Agrippine semble désarmer la colère de l'empereur, mais y ajoute en réalité un nouveau degré de haine hypocrite. Burrhus, son gouverneur, le ramène pour un moment à des sentiments meilleurs, mais l'affranchi Narcisse le décide à consommer le crime. Britannicus est invité à un repas pendant lequel il est empoisonné. Cette tragédie,- qui, au jugement de la Harpe, « réunit l'art de Tacite à l'art de Virgile, la profondeur de la pensée à la pureté du style, » est aux yeux de Voltaire « la pièce des connaisseurs ».

Page 1