SCÈNE IV
LABORDERIE, seul.
Il est parti. (Descendant.) Décidément, mon garçon de bureau avait raison. Si je veux attirer la foule, je serai obligé de faire des concessions... Parler de l’amour... parler des femmes... ça ne me serait pas difficile, si je voulais... Oh! non, ça ne me serait pas difficile... je raconterais tout uniment mon aventure... C’était le soir... Je suis le seul peut-être à qui une pareille aventure soit arrivée... C’était donc le soir, j’allais à la réception du ministre... ce n’est pas que je sois un de ces intrigants qui passent leur vie dans les ministères pour attraper de l’avancement... Certainement non, je ne suis pas... mais, n’est-ce pas? un ministre vous invite, il faut bien être poli... ce n’est pas nne raison, parce qu’un homme est ministre... J’allais donc à la réception de Son E.Kcellence... je m’aperçus que je n’avais pas de gants, j’entrai dans une boutique pour en acheter, dans une boutique du passage de... je n’ai pas besoin de vous dire le nom du passage... Dans cette boutique, il y avait une marchande... jolie... ah! jolie!... des cheveux surtout, les plus adorables cheveux blonds... Je lui dis ; « Mademoiselle, je voudrais des gants, des gants blancs pour aller en soirée chez le ministre... ce n’est pas que je sois un de ces intrigants... » D’abord elle ne me répondit rien et se contenta de me regarder en souriant, puis elle se leva, souriant toujours, et elle alla prendre un petit carton. De ce petit carton elle tira plusieurs paires de gants. Elle en choisit une et me pria de tendre la main et d’ouvrir les doigts... Je me sentis ému... cependant je fis ce qu’elle désirait, je tendis la main et j'ouvris les
LE PASSAGE DE VÉNUS
doigts... Elle me regarda encore une fois... en dessous, comme ça... N’avais-je pas raison de vous dire que j’étais probablement le seul à qui une pareille aventure?... Elle me regarda encore une fois, et tout à coup sa main saisit la mienne... En ce moment, onze heures sonnaient à l’horloge du passage... ce fut le dernier bruit que j’entendis. . un nuage passa devant mes yeux, il me sembla qu’autour de moi tout se mettait à danser... Quand je revins à moi, il était trop tard pour aller chez le ministre... La jolie marchande ne souriait plus; elle était triste... Je lui demandai le motif de sa tristesse; elle me répondit qu’elle se trouvait trop petitement logée... 11 y avait de l’autre côté du passage une grande boutique qui était à louer... Elle me fit promettre de la louer pour elle, je le lui promis; elle me fit jurer de revenir lavoir le lendemain; je le lui jurai... Cependant je n’en fis rien, ni le lendemain ni les jours suivants... L’idée m’est quelquefois venue qu’elle devait m'en vouloir à cause de cela...