SCÈNE II
Les Mêmes, LIBERSAC.
MONSIEUR, faisant les présentations.
Monsieur Libersac.
MADAME, souriant.
Oh I inutile, je connais monsieur pour l'avoir très souvent applaudi.
Libersac, s'incline.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR
Madame Bourgeois...
LIBERS AG
Madame...
MONSIEUR
Vous êtes d'une exactitude...
LIBERS AG
Il le faut, au théâtre... sans quoi...
MONSIEUR
On ferait attendre les autres.
LIBERS AG
Oh ! ça ne serait rien, mais on vous met à l'amende.
MADAME, riant.
Je vous demande pardon, monsieur, si je ris...
LIBERSAG.
Ne vous gênez pas, madame, je suis habitué... C'est comme ça toute la journée... sur le boulevard... dans les omnibus... partout enfin, on rit en me regardant.
MONSIEUR
Vous n'avez cependant rien de grotesque.
LIBERSAG, ahuri.
Non, je sais bien.
MADAME, riant.
Alors, pourquoi rient-ils, ces imbéciles ?
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AG
Mon Dieu ! je crois que c'est simplement en souvenir des rôles qui les ont amusés... ils ont la rate reconnaissante, voilà tout. J'ai divisé les passants qui me reluquent en plusieurs catégories : les uns se retournent tout en marchant, curieux et pressés; les autres s'arrêtent pour me [voir marcher : pas pressés et curieux, et enfin, ceux qui revenant sur leurs pas ont l'air tout d'ahord de chercher quelque chose, et tout à coup, vous décochent un regard d'appareil photographique. Ce sont les indiscrets, ceux-là !
MADAME
Voilà ce que c'est que d'être connu, c'est...
LIBERS AG
Sans compter les réflexions : Tiens, je le croyais plus grand ! Oh ! qu'il est maigre !
MONSIEUR
Ça ne fait rien, ce doit être amusant!
LIBERS AG
Pas toujours. Il y a des circonstances où on tient à passer inaperçu. Ainsi, si je vais dans un restaurant dîner avec... mais je suis un peu pressé...
MONSIEUR, montrant une chaise à Libersac.
C'est juste.
Tous s asseyent.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AC, au milieu.
Vous m'avez écrit...
MADAME, changeant la conversation.
Mon Dieu, vous m'avez l'air si aimable, que je n'hésite pas à commettre une petite indiscrétion...
MONSIEUR
Léonie !
MADAME
Nous avons fait dernièrement, avec des amis, un pari au sujet de votre âge. Vous êtes tellement jeune d'aspect, et comme en réfléchissant, voici déjà longtemps qu'on vous connaît, il est difficile de vous donnerÀun âge...
LIBERS AG
Eh bien, c'est ça, madame, ne m'en donnez pas.
MONSIEUR
Bien fait !
LIBERS AG, palliant.
C'est une plaisanterie bien anodine.
MONSIEUR
Voyons, monsieur est pressé. Voici : Nous voudrions donner une petite soirée gentillette...
MADAME, avec éclat.
Oh ! mais auparavant, il faut que je vous dise, monsieur, le plaisir que vous m'avez fait l'autre jour, au lycée de ma fille où vous êtes allé !...
LIBERS AG
Pour la Sainte-Catherine.
MONSIEUR
Justement.
MADAME
Vous avez dit là une poésie... je ne sais ce que c'était, mais vous avez dit ça... comme à la Comédie-Française.
LIBERS AG, très-froid.
Je vous remercie beaucoup, madame.
MADAME
Siî si ! ma fille, qui prend des leçons fde M. Falconier, prétendait que son professeur ne disait pas mieux î
MONSIEUR
Mais, au fait, pourquoi n'y êtes-vous pas, à la Comédie-Française ?
LIBERSAG.
Tout le monde ne peut pas y être.
MADAME
Sans doute. Mais vous..., est-ce que vous n'auriez pas voulu, par hasard ?
LIBERSAG, hochant la tête.
Oh ! madame, bien loin de là, allez ! ce serait mon rêve, au contraire, de faire partie de cette belle maison î
Madame et monsieur hochent également la tête.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MADAME
Je comprends! Appartenir au premier théâtre du monde... C'est le premier, n'est-ce pas?
LIBERS AG
Oui, madame, c'estle premier... de l'avis des sociétaires... mais ce n'est pas pour çaî
MONSIEUR
Alors pourquoi tiendriez-vous à être au Théâtre- Français ?
LIBERSAG.
Parce que j'adore les voyages.
MONSIEUR
JLe fait est que ces messieurs voyagent beaucoup.
MADAME
Est-ce que ça ne vous ennuie pas de jouer tous les soirs la même pièce pendant des mois ?
LIBERSAG.
Beaucoup !
Moi, il me semble qu'il y a des jours où je pen serais à autre chose qu'à ce que je dis.
LIBERSAC
Mais ça nous arrive souvent.
MADAME
Et vous ne vous trompez pas?
LÀ SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AG
Non, l'habitude.
MONSIEUR
Il est vrai que vous avez le souffleur...
LIBERS AG
Je ne m'en sers jamais î
MADAME
Vraiment? Cependant...
LIBERSAG.
Il me gêne î
MADAME, à Libersac.
A propos de la Comédie-Française... (a Monsieur,) Il doit savoir ça, lui! (a Libersac.) Doit-on dire Claretie...
Ou Clarecie ?
LIBERSAG. !
Nous, nous disons : « Jules. »
Ils rient. Un temps.
MADAME
Quelle mémoire il faut que vous ayez tout de même!
LIBERSAG.
A force de l'exercer.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR
C'est égal, je vous admire! moi, je n'ai jamais pu me fourrer dix lignes dans la tête !...
LIBERS AG
Eh bien, n'en mettez que neuf.
MONSIEUR, sourit, opine et continue.
Tenez, l'autre jour, pour la fête de ma (femme, j'avais composé quelque chose. Tiens, au fait, il faut que je vous lise ça. Vous me direz...
LIBERS AG, à part.
Diable !
Mon ami, tu vas ennuyer M. Libersac.
MONSIEUR
Ça dure une seconde.
LIBERSAC, gracieux.
Tant pis î
MONSIEUR, qui a pris un papier dans sa poche.
Ah! il faut vous dire d'abord que ma femme se nomme Léonie... sans quoi, vous ne comprendriez pas la chute... Léonie I...
MADAME
C'est un petit rien !
LIBERSAG.
Je m'en doute.
MONSIEUR
Vous savez, moi, je n'ai pas l'habitude... je dis comme ça vient...
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AG
Pourvu que ça vienne.
MONSIEUR, à lui-même.
Debout, ce sera mieux, (a Libersac qui se lève.) Non, pas vous, moi. (un temps.) Il n'y> pas de titre... mais on pourrait intituler ça : Supposition.
MADAME
Oui!...
LIBERSAC
C'est un bon titre !
MONSIEUR
C'est en vers... (Grand temps.) Vous m'intimidez!
LIBERSAC
Voulez-vous que je sorte ?...
MONSIEUR
Non, puisque c'est pour vous... (Très ému.) Supposition!...
Si nous avions au lieu d'une fille un garçon, S'il s'appelait Léon, s'il avait la manie De mentir, de nier devant un gros soupçon, Ce serait bien le cas de dire : « Léon nie ».
(A Libersac qui écoute encore.) C'est fini.
LIBERSAC
Ab! c'est charmant!
MONSIEUR
Vrai? Vous trouvez?
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AC
Sincèrement! D'abord, c'est très court, et puis il y a une pointe... acérée... pas dans un tiroir !
Tous rient.
MONSIEUR
Il y a une chose qui m'ennuie, par exemple!
MADAME
QuWtu?
MONSIEUR
Je ne peux pas faire rouler les R.
LIBERS AG
Ne les faites pas rouler!
MADAME
Je suis sûre que si M. Libersac disait ta poésie, il la ferait autrement valoir.
MONSIEUR
Naturellement; moi, ce n'est pas mon métier
MADAME
Comment devrait-il la dire ?
LIBERSAG.
Comme M. Bourgeois l'a dite... il ne peut pas mieux. C'est une petite chose... très simple, il faut la dire très simplement.
MONSIEUR
Montrez-nous voir un peu.
Il lui tend le papier.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERSAC, à part, prenant le papier.
Leçon de déclamation, (il lit des yeux, sourit, ironique,
et :) Je vous verrais assez agiter l'index droit pour dire : « Supposition ». Le geste donne tant d'accentuation à la diction!... et puis, voyez-vous, il faut toujours qu'on sente dans l'intonation tout ce que l'auteur n'a pas eu le temps de mettre.
MONSIEUR
Mais j'ai tout mis.
LIBERS AG
Vous croyez? (Détaillant le morceau.) Tenez : Si nous avions au lieu d'une fille un garçon, hein ? S'il s'appelait Léon... bien joli nom!... Ego nominor - Léon... S'il avait la manie de mentir, l'animal, de nier devant un gros soupçon... vous vous arrêtez...
MONSIEUR, inquiet.
Mais ce n'est pas fini!
LIBERS AG
Vous prenez un temps, vous regardez l'auditoire, et, clignant de l'œil, malin, vous concluez calembouriquement : Ce serait bien le cas de dire : Léon nie. Et comme ça, vous avez votre effet. On ne rira peutêtre pas beaucoup, parce qu'enfin, la chose en ellemême n'a pas une très grande force comique, mais. ..
MONSIEUR, enthousiasmé.
C'est admirable! ah! vous avez un bien joli talent!
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MADAME, reprenant son ton inquisitorial .
Par exemple, si le soir, vous êtes pris, vous êtes libre le jour.
LIBEKSAG.
Oui, nous sommes libres d'aller répéter.
MADAME
Gomment, vous répétez dans la journée la pièce que vous jouez le soir ?
LIBERSAG.
Pas celle-là, l'autre !
MONSIEUR
Celle qui suit.
Un temps.
MADAME
Et si un soir, vous n'alliez pas au théâtre, qu'estce qu'on vous dirait?.
LIBERSAG.
Rien... on me fich... on me mettrait à la porte.
Un temps.
Vous êtes obligé de dîner de très bonne heure quand vous jouez ?
MONSIEUR
Voyons, Léonie, tu ennuies monsieur.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AC, à madame.
Je suis habitué... Non, madame, je dîne comme beaucoup de gens... à sept heures.
MADAME
A sept heures! Et vous avez digéré?
LIBERSAG.
Je ne suis pas un goinfre !
MONSIEUR
Mais le soir, en rentrant, vous soupez ?
LIBERS AG
Quand j'ai faim.
MADAME
Oh ! dites-moi donc, quand vous mangez sur la scène, est-ce que c'est de la vraie nourriture?
LIBERSAG, convaincu.
De la vraie.
MONSIEUR
Moi, quand je vois manger les artistes, ça me donne faim tout de suite.
LIBERSAG
Eh bien, mais il faut apporter un petit panier.
Tous rient. Un temps.
MADAME
Il paraît que c'est très amusant une loge d'artistes.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AG
Gomme un cabinet de toilette.
Un temps.
MADAME
Ça ne vous fait pas mal à la peau tout ce maquillage que vous vous mettez sur la figure ?
LIBERS AG
Non, et cependant j'ai la peau très fine.
Madame passe sa main sous le menton de Libersac. Monsieur la lui enlève doucement, en disant : Assez. Comme il veut faire de même, Libersac s'y oppose sèchement : Assez.
C'est très curieux, quand le spectateur voit jouer un artiste qu'il connaît à la ville3 ça lui fait quelque chose : ainsi, autrefois, nous avions une petite amie qui faisait partie du corps de ballet de l'Opéra- Comique. Elle était... (a son mari.) Gomment dis-tu?...
MONSIEUR
Marcheuse, (a Libersac.) C'était une marcheuse.
MADAME
Eh bien, quand elle entrait en scène...
MONSIEUR
Ça me faisait quelque chose...
LIBERSAC
Je comprends.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR, changeant de ton.
Nous sommes allés dimanche vous applaudir.
LIBERS AG
Ah! Ah!...
MADAME
Vous nous avez vus, n'est-ce pas?
LIBERSAG.
Non, madame. D'abord, je n'avais pas l'honneur...
Ce n'est pas possible! nous étions au premier rang; vous nous avez fixés plusieurs fois !
LIBERSAG.
Vous faites erreur!
MONSIEUR
Je'te l'avais bien dit! (a Libersac.) Vour regardiez de notre côté, tout simplement.
LIBERSAG.
Probablement! (Ramenant la question.) Maintenant, si nous parlions de la soirée ? (Tirant sa montre.) Parce que...
MONSIEUR
4h! oui, au fait, nous avons abusé... Eh bien, voici : comme je vous le disais tout à l'heure, nous voudrions offrir à nos amis un petit divertissement un de ces soirs, et nous avons tout de suite pensé à vous...
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MADAME
Pour nous arranger quelque chose.
LIBERS AG
Très volontiers!...
MADAME
Nous ne voudrions pas dépenser beaucoup.
LIBERSAC
Ah ! c'est déjà ça !
MONSIEUR
Gomment?
LIBERSAC
Oui, c'est déjà un point qui me fixe. Vous désirez un petit intermède ?
MADAME
Voilà !
LIBERSAC
Pas de pièce ?
MONSIEUR
Non.
LIBERSAC
Ni de saynète ?
S MADAME
Non.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AG
Ni de pantomime ?
Non, nous ne comprenons pas. 1
LIBERS AG
Oh ! ça ne fait rien !
MONSIEUR
Gomment ?
LIBERS AG
Il y a des artistes qui font distribuer dans la salle un programme sur lequel le sujet de la pantomime est raconté tout au long. De cette façon, c'est très commode, on n'a qu'à lire le programme pendant • qu'ils jouent la pièce.
MADAME
Non, pas de pantomime.
LIBERS AG
Bien ! bien !
MADAME, prenant un ton mystérieux.
Dites-moi donc, est-ce que M. Clément, del'Opéra- Gomique, ne doit pas épouser mademoib lie Delna?
LIBERS AG
Il ne m'en a pas parlé. Est-ce que vous avez entendu dire...
LA SOIRÉE BOURGEOIS
Non, seulement, l'autre jour, dans un concert, ils chantaient un duo ensemble et il avait l'air de la manger des yeux !
LIBERS AG
C'est que c'était dans le rôle, madame. Il s'identifiait.
MONSIEUR
Mais oui, il s'identifiait.
LIBERSAG, un peu impatienté.
Voyons, qu'est-ce que vous désirez avoir pour votre soirée ?
MONSIEUR
Ça m'est égal!
LIBERSAG.
A moi aussi. Mais faut-il encore que vous me guidiez.
MADAME
Vous, d'abord.
LIBERSAG.
Je m'en doutais. Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse ?
MONSIEUR
Quelque chose de drôle.
LIBERSAG.
Des monologues ?
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MADAME
Nouveaux
LIBERSAG.
Inédits.
MONSIEUR
Qu'est-ce que vous avez en ce moment sur le chantier ?
LIBERSAG.
Ça ne vous avancerait pas beaucoup que je vous cite des titres. <
MADAME
C'est juste, mais encore faudrait-il savoir...
MONSIEUR
Vous n avez que l'embarras du choix,
LIBERSAG.
Je pourrais vous dire Histoire multicolore.
MADAME
Qu'est-ce que c'est que ça?
LIBERSAG.
Une fantaisie en vers.
Oh ! les vers !
LIBERSAG.
Ce sont des vers de couleur.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MADAME
Est-ce que les jeunes filles...
LIBERS AG, continuant la phrase.
Peuvent entendre ça ? Oui, madame.
MONSIEUR
Mais^certainement. Monsieur Libersac a l'habitude des salons, il ne s'amuserait pas à dire...
LIBERSAC
Des indécences, évidemment, monsieur.
MADAME, aguichée.
Est-ce que vous ne pourriez pas nous dire ça ?
LIBERSAC, ahuri.
A présent ?
MADAME
Mon Dieu...
Oui, pour voir si ça nous plaît.
LIBERSAC
Mais alors, c'est une matinée gratuite.
MADAME, s'oubliant.
Ah ! qu'il est drôle I
LIBERSAC
Je suis un peu pressé.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR
Bah î ce ne doit pas être bien long.
LIBERS AC, à part.
Mais ils m'ennuient !
MADAME, câline.
Ça me fera plaisir 1
LIBERS AC, Louis XV, se levant.
C'est un ordre !
MONSIEUR
On n est pas plus aimable !
MADAME, vivement.
Faut-il que j'appelle Jane ?
LIBERS AG
Non, n'appelez pas Jane... qui est-ce Jane ?
MADAME
Mafillè.
LIBERSAG.
Non, ne la dérangez pas !
MONSIEUR
Gomment voulez-vous vous mettre ?
LIBERSAG.
Gomme je suis.
MADAME
Là, nous vous écoutons, (a son mari.) Viens ici, Napoléon.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR, après s'être assis, à côté de sa femme.
Voulez-vous vous rafraîchir avant ?
LIBERS AG
Merci, je n'ai pas soif.
MONSIEUR et MADAME .
Ni toi ?
MADAME
Alors, c'est nous qui vous buvons.
LIBERSAG, s'incline et dit sa poésie :