‹ The?atriculeChapitre 6 sur 60 · RONDEAU · texte numérisé non relu

RONDEAU

Je suis surpris de voir combien tout change : Modes, saisons, mœurs et gouvernement, Mais ce qui me paraît surtout étrange, C'est la façon dont on parle à présent.

Ainsi, jadis, on avait un langage Pur, châtié, même un peu précieux ; D'être poli, c'était alors l'usage, On eût été plutôt obséquieux.

Mais aujourd'hui, notre style est en blouse, Gomme l'habit, il n'est plus si coquet ; D'être commun, vulgaire, on se jalouse, Qui changera notre vilain caquet ?

LA SOIRÉE BOURGEOIS

Au boulevard, deux cochers, par mégarde S'accrochaient-ils, c'est, ôtant leur chapeau, Qu'ils se disaient doucement : « Prenez-garde ! » A notre époque, ils hurlent : « Hé! fourneau! »

En politique, hélas î c'est même chose : Monsieur Coyllin, s'il était député, Rengainerait ses discours à la rose Pour s'écrier : « Vendu! repu! gavé! »

Avec sa femme allait-il en voyage?

Monsieur gardait pour lui seul tout ennui ; Mais de nos jours, il est beaucoup plus sage, S'il reste un coin, il le garde pour lui.

Las! en amour, même métamorphose; t Il est honteux, l'amour contemporain !

Nos jeunes gens qui la font à la pose Parlent argot ; c'est là leur seul terrain.

Quant au théâtre, au concert, c'est horrible ! Le répertoire est devenu navrant ; On entend là des choses d'un pénible, D'un mauvais goût, vraiment trop écœurant !

On ne voit plus l'adorable grisette Donnant son corps, mais avec tout son cœur; C'est maintenant l'ignoble gigolette, Ornée, hélas! de son vil souteneur!

Au bon vieux temps, on disait : — Toute belle, Quand je vous vois, j'ai besoin d'un soutien! Mais de nos jours, on dit : Mademoiselle, Vous êtes chouette et vous m'aurez pour rien!

LA SOIRÉE BOURGEOIS

Lorsqu'autrefois, la petite friponne, Au rendez-vous ne venait pas : — Mâtin! S'écriait-on, l'on raille ma personnel Mais maintenant, on fait : Oh! quel lapin!

Jadis, tout bas, on disait : Faux ménage, Maire, curé, ne les ont accouplés !

En ce temps-ci, l'on dit : — Oh! quel collage! Depuis dix ans, les Machin sont collés!

Il est curieux de voir combien tout change! Modes, saisons, mœurs et gouvernement; Mais ce qui me paraît surtout étrange, C'est de voir comme on parle maintenant!

MONSIEUR et MADAME.

Oh! bravo! bravo! c'est charmant.

MONSIEUR

Oui, mais il faudra nous en chanter un autre puisque nous connaissons celui-là.

LIBERS AG

Et avec ça? comme on dit chez Potin, voulezvous une artiste de l'Odéon ?

MADAME

Brrrou !

LIBERS AG

Attendez ! C'est une toute jeune fille qui est sortie cette année du Conservatoire. Elle chante des chansons de gaga. C'est délicieux !

LA SOIRÉE BOURGEOIS

MADAME

Si c'est nouveau, oui î

LIBERSAC

Bon! Qu'est-ce que vous penseriez d'un instrumentiste ?

MONSIEUR, lève les bras au ciel et pousse un cri.

Oh !

LIBERSAC, finement.

C'est mon avis!

MONSIEUR

On ne peut plus les arrêter!

MADAME

Non, pas d'instrumentiste !

LIBERSAC, opinant.

Pas d'instrumentiste !

Nous avons vu dernièrement, chez des amis, un hypnotiseur...

MONSIEUR

Oui, seulement deux dames se sont évanouies et la mère de la maîtresse de la maison a encore le bras en écharpe.

LIBERSAC

Pourquoi? ,

LA SOIRÉE BOURGEOIS

/il

MONSIEUR

Cet animal-là le lui a perforé de part en part avec une longue aiguille qu'il a eu toutes les peines du monde à retirer.

MADAME

Ça a été pénible î

LIBERSAC

Pour elle, surtout. Dame î alors... je ne vois rien. Il y a bien Y Homme-Momie \

MADAME

Vous plaisantez?

LIBERSAC

Je plaisante. Alors, nous nous en tenons aux chansons dé gaga et à moi ?

C'est ça... Dalila... Gaga et vous.

MADAME, à son jnari.

Et encore, je crois que le gaga, ça ne plaira pas beaucoup au vieux parrain.

MONSIEUR, vivement

A propos du parrain, tu fais joliment bien de m'y faire penser, (a Libersac.) Dans vos monologues, il n'y a rien contre les notaires?

LIBERSAC

Non, monsieur, pourquoi ça?

LA SOIRÉE BOURGEOIS

MONSIEUR

Son parrain est un ancien notaire... un peu susceptible, et, comme nous sommes ses héritiers, vous comprenez, nous ne voudrions pas...

LIBERSAC

Trop naturel î

MONSIEUR

Ah!... et puis, vous n'avez rien non plus contre les bossus? Parce que Dumanoir, mon cousin, est bossu.

LIBERSAC

Ah ! il y a longtemps ?

Depuis qu'il est né.

LIBERSAC

Et ça se voit beaucoup ?

MONSIEUR

Oui... surtout de dos.

LIBERSAC

Ah!... non, je n'ai rien. Voyons, nous disons : Bossu, gaga, notaire. Vous ne voyez plus rien autour de vous ?

MONSIEUR

Non, c'est tout!... Et puis... je crois décidément qu'avec vous seul, ça suffira.

LA SOIRÉE BOURGEOIS

LIBERS AG

Gomme vous voudrez, monsieur.

MONSIEUR

Dites-moi, monsieur Libersac, vous faudra-t-il une estrade?

LIBERSAC

Oh! inutile! pour des monologues...

Tant mieux! c'est un dérangement de moins, ça prend une place... nous pourrons inviter plus de monde.

MONSIEUR

Et où vous mettrez-vous? Ici ou là?... Nous pensions, là... et le public, ici.

LIBERSAC

Non, plutôt ici, et le public, là.

MADAME

Gomme vous voudrez, (changeant de ton.) Ça ne vous gênera pas d'entendre un peu de bruit quand vous déclamerez.

LIBERSAC

Gomment?

MADAME

Parce que nous avons des invités, joueurs enragés, qui feront leur partie de cartes, dans le petit salon à côté, pendant que vous...

LA SOIRÉE BOURGEOIS

LIBERS AG

Ah! bien... nullement, madame, au contraire, je parlerai tout bas pour ne pas les troubler.

monsieur.

Vous êtes vraiment aimable I

LIBERS AG

Je vous demanderai de ne pas faire allumer l'électricité derrière moi, parce que la figure est à contre-jour, et...

MONSIEUR

Les jeux de physionomie seraient perdus.

LIBERSAG.

Vous l'avez dit.

MADAME

Ce sera fait.

LIBERSAG.

Autre chose : vous permettez, n'est-ce pas? Aurezvous un buffet?

MADAME

Certes !

LIBERSAG.

Je vous demande ça... ce n'est pas parce que j'ai faim, mais parce qu'il est très désagréable pour un artiste qui commence un morceau de voir entrer des garçons avec des plateaux.

LA SOIRÉE BOURGEOIS

MONSIEUR

Rassurez-vous, on ne prendra rien de toute la soirée.

Que dis-tu?

MONSIEUR

Je veux dire pendant l'intermède, (ud temps.) Maintenant, la grosse question, car il faut toujours y venir...

LIBERS AG, opinant.

Il faut...

Tous se rasseyent.

MONSIEUR

Que devrons-nous vous remettre ? Nous ne savons pas... parce que jusqu'à présent, tous les artistes qui se sont fait entendre ici sont venus chez nous, amicalement...

MADAME

Gracieusement...

monsieur.

Nous avons eu ici M. Théodore Dubois...

LIBERSAG.

Et votre sœur... Mademoiselle votre sœur.

MONSIEUR

Oui, elle habite ici... mais nous ne vous demandons pas... Qu'est-ce que nous devrons...?

LIBERS AG

Mon cachet habituel, comme chez vos amis, les Grossac.

MONSIEUR et MADAME.

Oh!...

LIBERS AG

Dame !...

MONSIEUR

Mais les Grossac sont très riches, ils mariaient leur fille... c'était une grande soirée. Songez, monsieur, que nous nè serons au plus qu'une centaine*

LIBERS AG

Le nombre des invités n'a qu'une importance très relative.

MADAME

Et ça ne durera pas longtemps. Vous serez libre à deux heures. Si même vous avez un autre engagement...

LIBERS AG

Oh! à cette heure-là, c'est peu probable !

MADAME

Et puis, il y aura chez nous des personnes qui reçoivent... vous pourrez avoir des soirées...

MONSIEUR

Des journalistes... M. Edmond, qui écrit dans La

LA SOIRÉE BOURGEOIS

Justice... (a Libersac) Je sais bien que vous n'avez pas besoin deçà... mais enfin, nous ne pouvons pas... nous avons déjà le buffet qui nous coûtera cher!...

LIBERS AG

Ce n'est pas de ma faute !

MONSIEUR

Je Sais bien... (Après avoir longuement consulté sa femme. A Libersac, lui remettant sa canne ) Oh ! non !

LIBERSAC, se levant.

Alors, madame, il ne me reste plus qu'à vous faire mes excuses pour vous avoir dérangés inutilement.

MONSIEUR

Oh ! ça ne fait rien !

MADAME

Nous avons eu, au contraire, grand plaisir à vous voir...

MONSIEUR

Et à vous entendre.

LIBERSAC

Et pour rien ! (a part.) Je les retiens !

Quand nous marierons notre fille...

LIBERSAC

Si vous n'avez personne sous la main, je vous trouverai...

LA SOIRÉE BOURGEOIS

MADAME

Un gendre ?

LIBERS AG

Non, pour la soirée. Tenez, il me vient une idée pour vous!... Vous pourriez peut-être faire un arbre de Noël ?

MONSIEUR

Au mois de mars ?

LIBERSAG.

C'est juste.

MADAME, bas à son mari.

Il se moque de nous !

LIBERSAG.

Monsieur... madame...

MONSIEUR

C'est par ici !

LIBERSAG.

Ne vous donnez pas la peine...

MADAME

Monsieur...

Il sort.

LA SOIRÉE BOURGEOIS

SCÈNty III

MONSIEUR et MADAME.

MONSIEUR

Gomme chez les Grossac... une somme pareille !...

MADAME

Oh ! ces artistes I...

MONSIEUR

Et ils se plaignent de ne pas avoir de soirées!..» Eh bien5'nous n'en aurons pas non plus !...

MADAME

Mais, c'est impossible ! mes invitations sont lancées! Il nous faut quelque chose !...

MONSIEUR

Ta sœur.

C'est maigre !

MONSIEUR

Elle chantera Dalila !

MADAME

Ça ne sera pas assez!

LA SOIRÉE BOURGEOIS

MONSIEUR

Pas assez!... Eh bien, moi, je dirai : « Supposition ». ^

Si nous avions au lieu d'une fille...

Rideau.

L'ESCALIER DE SERVICE

COMÉDIE DE SALON EN UN ACTE

Représentée pour la première fois, au Casino Marie-Christine (Hâvre), le 12 juillet 1885.

PERSONNAGES

BIEN AIMÉ M. Galipaux.

FERNANDE . Mlles J. Gorius.

GEORGETTE Felicia Mallet^

L'ESCALIER DE SERVICE

Un salon.

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