RONDEAU
Je suis surpris de voir combien tout change : Modes, saisons, mœurs et gouvernement, Mais ce qui me paraît surtout étrange, C'est la façon dont on parle à présent.
Ainsi, jadis, on avait un langage Pur, châtié, même un peu précieux ; D'être poli, c'était alors l'usage, On eût été plutôt obséquieux.
Mais aujourd'hui, notre style est en blouse, Gomme l'habit, il n'est plus si coquet ; D'être commun, vulgaire, on se jalouse, Qui changera notre vilain caquet ?
LA SOIRÉE BOURGEOIS
Au boulevard, deux cochers, par mégarde S'accrochaient-ils, c'est, ôtant leur chapeau, Qu'ils se disaient doucement : « Prenez-garde ! » A notre époque, ils hurlent : « Hé! fourneau! »
En politique, hélas î c'est même chose : Monsieur Coyllin, s'il était député, Rengainerait ses discours à la rose Pour s'écrier : « Vendu! repu! gavé! »
Avec sa femme allait-il en voyage?
Monsieur gardait pour lui seul tout ennui ; Mais de nos jours, il est beaucoup plus sage, S'il reste un coin, il le garde pour lui.
Las! en amour, même métamorphose; t Il est honteux, l'amour contemporain !
Nos jeunes gens qui la font à la pose Parlent argot ; c'est là leur seul terrain.
Quant au théâtre, au concert, c'est horrible ! Le répertoire est devenu navrant ; On entend là des choses d'un pénible, D'un mauvais goût, vraiment trop écœurant !
On ne voit plus l'adorable grisette Donnant son corps, mais avec tout son cœur; C'est maintenant l'ignoble gigolette, Ornée, hélas! de son vil souteneur!
Au bon vieux temps, on disait : — Toute belle, Quand je vous vois, j'ai besoin d'un soutien! Mais de nos jours, on dit : Mademoiselle, Vous êtes chouette et vous m'aurez pour rien!
LA SOIRÉE BOURGEOIS
Lorsqu'autrefois, la petite friponne, Au rendez-vous ne venait pas : — Mâtin! S'écriait-on, l'on raille ma personnel Mais maintenant, on fait : Oh! quel lapin!
Jadis, tout bas, on disait : Faux ménage, Maire, curé, ne les ont accouplés !
En ce temps-ci, l'on dit : — Oh! quel collage! Depuis dix ans, les Machin sont collés!
Il est curieux de voir combien tout change! Modes, saisons, mœurs et gouvernement; Mais ce qui me paraît surtout étrange, C'est de voir comme on parle maintenant!
MONSIEUR et MADAME.
Oh! bravo! bravo! c'est charmant.
MONSIEUR
Oui, mais il faudra nous en chanter un autre puisque nous connaissons celui-là.
LIBERS AG
Et avec ça? comme on dit chez Potin, voulezvous une artiste de l'Odéon ?
MADAME
Brrrou !
LIBERS AG
Attendez ! C'est une toute jeune fille qui est sortie cette année du Conservatoire. Elle chante des chansons de gaga. C'est délicieux !
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MADAME
Si c'est nouveau, oui î
LIBERSAC
Bon! Qu'est-ce que vous penseriez d'un instrumentiste ?
MONSIEUR, lève les bras au ciel et pousse un cri.
Oh !
LIBERSAC, finement.
C'est mon avis!
MONSIEUR
On ne peut plus les arrêter!
MADAME
Non, pas d'instrumentiste !
LIBERSAC, opinant.
Pas d'instrumentiste !
Nous avons vu dernièrement, chez des amis, un hypnotiseur...
MONSIEUR
Oui, seulement deux dames se sont évanouies et la mère de la maîtresse de la maison a encore le bras en écharpe.
LIBERSAC
Pourquoi? ,
LA SOIRÉE BOURGEOIS
/il
MONSIEUR
Cet animal-là le lui a perforé de part en part avec une longue aiguille qu'il a eu toutes les peines du monde à retirer.
MADAME
Ça a été pénible î
LIBERSAC
Pour elle, surtout. Dame î alors... je ne vois rien. Il y a bien Y Homme-Momie \
MADAME
Vous plaisantez?
LIBERSAC
Je plaisante. Alors, nous nous en tenons aux chansons dé gaga et à moi ?
C'est ça... Dalila... Gaga et vous.
MADAME, à son jnari.
Et encore, je crois que le gaga, ça ne plaira pas beaucoup au vieux parrain.
MONSIEUR, vivement
A propos du parrain, tu fais joliment bien de m'y faire penser, (a Libersac.) Dans vos monologues, il n'y a rien contre les notaires?
LIBERSAC
Non, monsieur, pourquoi ça?
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR
Son parrain est un ancien notaire... un peu susceptible, et, comme nous sommes ses héritiers, vous comprenez, nous ne voudrions pas...
LIBERSAC
Trop naturel î
MONSIEUR
Ah!... et puis, vous n'avez rien non plus contre les bossus? Parce que Dumanoir, mon cousin, est bossu.
LIBERSAC
Ah ! il y a longtemps ?
Depuis qu'il est né.
LIBERSAC
Et ça se voit beaucoup ?
MONSIEUR
Oui... surtout de dos.
LIBERSAC
Ah!... non, je n'ai rien. Voyons, nous disons : Bossu, gaga, notaire. Vous ne voyez plus rien autour de vous ?
MONSIEUR
Non, c'est tout!... Et puis... je crois décidément qu'avec vous seul, ça suffira.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AG
Gomme vous voudrez, monsieur.
MONSIEUR
Dites-moi, monsieur Libersac, vous faudra-t-il une estrade?
LIBERSAC
Oh! inutile! pour des monologues...
Tant mieux! c'est un dérangement de moins, ça prend une place... nous pourrons inviter plus de monde.
MONSIEUR
Et où vous mettrez-vous? Ici ou là?... Nous pensions, là... et le public, ici.
LIBERSAC
Non, plutôt ici, et le public, là.
MADAME
Gomme vous voudrez, (changeant de ton.) Ça ne vous gênera pas d'entendre un peu de bruit quand vous déclamerez.
LIBERSAC
Gomment?
MADAME
Parce que nous avons des invités, joueurs enragés, qui feront leur partie de cartes, dans le petit salon à côté, pendant que vous...
LA SOIRÉE BOURGEOIS
LIBERS AG
Ah! bien... nullement, madame, au contraire, je parlerai tout bas pour ne pas les troubler.
monsieur.
Vous êtes vraiment aimable I
LIBERS AG
Je vous demanderai de ne pas faire allumer l'électricité derrière moi, parce que la figure est à contre-jour, et...
MONSIEUR
Les jeux de physionomie seraient perdus.
LIBERSAG.
Vous l'avez dit.
MADAME
Ce sera fait.
LIBERSAG.
Autre chose : vous permettez, n'est-ce pas? Aurezvous un buffet?
MADAME
Certes !
LIBERSAG.
Je vous demande ça... ce n'est pas parce que j'ai faim, mais parce qu'il est très désagréable pour un artiste qui commence un morceau de voir entrer des garçons avec des plateaux.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR
Rassurez-vous, on ne prendra rien de toute la soirée.
Que dis-tu?
MONSIEUR
Je veux dire pendant l'intermède, (ud temps.) Maintenant, la grosse question, car il faut toujours y venir...
LIBERS AG, opinant.
Il faut...
Tous se rasseyent.
MONSIEUR
Que devrons-nous vous remettre ? Nous ne savons pas... parce que jusqu'à présent, tous les artistes qui se sont fait entendre ici sont venus chez nous, amicalement...
MADAME
Gracieusement...
monsieur.
Nous avons eu ici M. Théodore Dubois...
LIBERSAG.
Et votre sœur... Mademoiselle votre sœur.
MONSIEUR
Oui, elle habite ici... mais nous ne vous demandons pas... Qu'est-ce que nous devrons...?
LIBERS AG
Mon cachet habituel, comme chez vos amis, les Grossac.
MONSIEUR et MADAME.
Oh!...
LIBERS AG
Dame !...
MONSIEUR
Mais les Grossac sont très riches, ils mariaient leur fille... c'était une grande soirée. Songez, monsieur, que nous nè serons au plus qu'une centaine*
LIBERS AG
Le nombre des invités n'a qu'une importance très relative.
MADAME
Et ça ne durera pas longtemps. Vous serez libre à deux heures. Si même vous avez un autre engagement...
LIBERS AG
Oh! à cette heure-là, c'est peu probable !
MADAME
Et puis, il y aura chez nous des personnes qui reçoivent... vous pourrez avoir des soirées...
MONSIEUR
Des journalistes... M. Edmond, qui écrit dans La
LA SOIRÉE BOURGEOIS
Justice... (a Libersac) Je sais bien que vous n'avez pas besoin deçà... mais enfin, nous ne pouvons pas... nous avons déjà le buffet qui nous coûtera cher!...
LIBERS AG
Ce n'est pas de ma faute !
MONSIEUR
Je Sais bien... (Après avoir longuement consulté sa femme. A Libersac, lui remettant sa canne ) Oh ! non !
LIBERSAC, se levant.
Alors, madame, il ne me reste plus qu'à vous faire mes excuses pour vous avoir dérangés inutilement.
MONSIEUR
Oh ! ça ne fait rien !
MADAME
Nous avons eu, au contraire, grand plaisir à vous voir...
MONSIEUR
Et à vous entendre.
LIBERSAC
Et pour rien ! (a part.) Je les retiens !
Quand nous marierons notre fille...
LIBERSAC
Si vous n'avez personne sous la main, je vous trouverai...
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MADAME
Un gendre ?
LIBERS AG
Non, pour la soirée. Tenez, il me vient une idée pour vous!... Vous pourriez peut-être faire un arbre de Noël ?
MONSIEUR
Au mois de mars ?
LIBERSAG.
C'est juste.
MADAME, bas à son mari.
Il se moque de nous !
LIBERSAG.
Monsieur... madame...
MONSIEUR
C'est par ici !
LIBERSAG.
Ne vous donnez pas la peine...
MADAME
Monsieur...
Il sort.
LA SOIRÉE BOURGEOIS
SCÈNty III
MONSIEUR et MADAME.
MONSIEUR
Gomme chez les Grossac... une somme pareille !...
MADAME
Oh ! ces artistes I...
MONSIEUR
Et ils se plaignent de ne pas avoir de soirées!..» Eh bien5'nous n'en aurons pas non plus !...
MADAME
Mais, c'est impossible ! mes invitations sont lancées! Il nous faut quelque chose !...
MONSIEUR
Ta sœur.
C'est maigre !
MONSIEUR
Elle chantera Dalila !
MADAME
Ça ne sera pas assez!
LA SOIRÉE BOURGEOIS
MONSIEUR
Pas assez!... Eh bien, moi, je dirai : « Supposition ». ^
Si nous avions au lieu d'une fille...
Rideau.
L'ESCALIER DE SERVICE
COMÉDIE DE SALON EN UN ACTE
Représentée pour la première fois, au Casino Marie-Christine (Hâvre), le 12 juillet 1885.
PERSONNAGES
BIEN AIMÉ M. Galipaux.
FERNANDE . Mlles J. Gorius.
GEORGETTE Felicia Mallet^
L'ESCALIER DE SERVICE
Un salon.