ACTE TROISIÈME
LE DUC
Comme tu y vas! Il faut que je me marie comme ça, demain, avant seulement de savoir si je plais?
Je ne suis pas dupe de cette mauvaise plaisanterie.
LE DUC
Une plaisanterie?.,. Je n'y suis pas.
URBAIN
Pardon, vous me comprenez parfaitement.
LE DUC
Quand je dis non ?
URBAIN
Je vous dis que si I
LE DUC
Alors, c'est un démenti que tu me donnes?
URBA.IN.
Prenez-le comme il vous plaira.
LE DUC, passant à droite.
Voyons, nous battons la campagne, ^ous me forcez de voir ce que je ne croyais pas , vous êtes jaloux I
URBAIN
Jaloux de vous ?
LE DUC
Oui, jaloux de moi. Vous êtes amoureux de mademoiselle de Saint-Geneix, beaucoup plus amoureux que moi, peut-être, (ii
s'assied sur le' canapé.)
Ce ne serait peut-être pas difficile! Celle-là ou une autre, que vous importe, à vous homme de plaisirs faciles et d'amusements variés! Vous m'aimez tant d'ailleurs! vous êtes si généreux, si dévoué... et si bon prince! Si je l'exigeais, vous me céderiez vos droits; vous y tenez si peu! A quoi pouvez -vous tenir, vous qui avez si gaiement ruiné votre mère, et qui, pour
la dédommager, avez entrepris, toujours gaiement! de rendre son intérieur scandaleux et ridicule? Ah! l'aimable dépravé que vous êtes ! Mais tout cela est sans conséquence, et mon indignation est risible 1... Ce n'est pas vous, c'est moi qui suis amoureux, et dès lors... Ah! tenez, elle est effroyable, votre générosité de libertin ! elle fait tomber dans la fange tout ce qui vous approche... vos projets, vos désirs, vos regards môme souillent une femme, et, si j'avais aimé celle dont nous parlons, je ne l'aimerais plus, du moment qu'elle a subi l'outrage de vos pensées!
(n fait nuit noir» à rextérieor.)
LE DUC, se levant.
Ah ! c'en est trop, à la fin, et vousiasseriez la patience d'un bœuf! Allez au diable, monsieur le pédant! Vous voilà bien, Aous autres hypocrites de vertu ! vous êtes des saints et nous sommes des misérables, n'est-ce pas? Eh bien, ces misérables sont moins nuisibles que vous! ils gaspillent l'argent des autres, c'est vrai! mais ils donnent leur àme, ils donneraient au besoin leur vie en échange d'un bienfait. Ils aiment, ils sentent, ils vivent! et c'est pour cela qu'ils peuvent prétendre à être aimés, tandis que, vous autres, vous voulez être prévenus, devinés, adorés comme des dieux. Et quand une femme ne fait pas attention à vous, elle devient l'objet de vos soupçons, de votre haine! Oui, vous haïssez Caroline, et ce ne sont pas mes regards et mes pensées qui la souillent, ce sont vos paroles qui la flétrissent I Pourquoi? Parce qu'elle bâille avec vous et qu'elle rit avec moi! il n'en faut pas davantage pour que vous parliez de la chasser honteusement de votre maison!... mais j'y suis, moi, dans votre maison!... Ah! que ne puis-je, en la quittant, vous jeter vos dons à la figure! Mais il me reste quelque chose; vous m'avez sauvé un débris que je me faisais une joie de consacrer à ma mère en vivant ici. Gardez ce mérite pour vous seul, je ne veux plus rien de vous. Je me ferai ouvrier, mendiant, laquais... oui, laquais, plutôt que de subir un jour de plus la honte et le dégoût d'être votre obligé ! (n son par le fond en jetant la porte derrière loi a?ec violence.)