‹ The Ontario high school French reader (volume 2)Chapitre 7 sur 24 · NOIRAUD · texte numérisé non relu

NOIRAUD

Ludovic Halévy was born in Paris in 1834, and died there in 190'8. In collaboration with Henry Meilhac, he was the author of a number of very clever and amusing operettas and comédies (Orphée aux Enfers, la Belle Hélène, &c.). Alone he wrote stories and novels, graceful and original in style, of which VAbbé Constantin is best known to English readers. He was a member of the French Academy.

— N'a,yez pas peur, monsieur, vous ne manquerez pas le train... Voilà quinze ans que je mène des voyageurs au chemin de fer... et jamais je ne leur ai fait manquer le train ! Entendez- vous, monsieur, jamais !

— Cependant...

— Oh ! ne regardez pas votre montre... Il y a une chose que vous ne savez pas. et qu'il faut savoir et que votre montre ne vous dira pas... C'est que le train est toujours en retard d'un quart d'heure... Il n'y a pas d'exemple que le train n'ait pas été en retard d'un quart d'heure.

Il y en eut un ce jour-là. Le train avait été exact et je le manquai. Mon cocher était furieux.

— Il faut prévenir, disait-il au chef de gare, il faut prévenir si vos trains, tout d'un coup, se mettent à partir à l'heure... Jamais on n'a vu ça!

Et prenant à témoin tous les assistants:

— N'est-ce pas qu'on n'a jamais vu ça? Je ne veux pas paraître fautif près de monsieur. Un train à l'heure!... Un train à l'heure !... Dites-lui bien que c'est la première fois que ça arrive.

Ce fut un cri général.

" Oh oui ! oh oui ! ordinairement il y a du retard." Je n'en avais pas moins trois grandes heures à passer dans un très mélancolique village du canton de Vaud, flanqué de deux mélancoliques montagnes qui avaient deux petites houppettes de neige sur la tête.

Comment tuer ces trois heures ? A mon tour, j'invoquai l'assistance... Et ce fut de nouveau un cri général : "Allez voir le Chaudron ! il n'y a que ça à voir dans le pays." Et oii était-il ce Chaudron? Sur la montagne de droite, à mi-côte; mais le chemin était un peu compliqué; on me conseillait de prendre un guide, et là-bas, là-bas, dans cette petite maison blanche avec des volets verts, je devais trouver le meilleur guide du pays, un brave homme, le père Simon. Je m'en allai frapper à la porte de la petite maison. Une vieille femme vint m'ouvrir.

— Le père Simon?

Ludovic Halévt

— C'est bien ici... Mais voilà... si c'est pour aller au Chaudron...

— Oui, c'est pour aller au Chaudron.

— Eh bien! Il ne va pas^ bien -depuis ce matin, le père Simon... Il n a pas d^ iambesr?. Il ne peut pas sortir... Seulement, ne vous inquiétez pas, il y a quelqu'un pour le remplacer... il y a Noiraud...

— Va poiir Noiraud...

— Seulement il faut que je vous prévienne... Ce n'est pas une personne, Noiraud.

- — Pas une personne ?

— Non, c'est notre chien.

— Comment votre chien?

— Oui, Noiraud... Et il vous conduira très bien, aussi bien que mon mari... il a l'habitude...

— L'habitude ?

— Certainement, depuis des années et des années, le père Simon l'emmène avec lui... Alors il a appris à connaître les endroits et maintenant il fait très bien sa petite affaire tout seul. Il a souvent conduit des voyageurs, et nous en avons toujours eu des compliments. Pour ce qui est de l'intelligence, n'ayez pas peur, il en a aiTî^nfque vous et moi... Il ne lui manque que la parole... Mais ça n'est pas nécessaire, la parole... si c'était pour montrer un monument, oui, parce qu'alors il faut savoir faire des récits et dire des dates historiques... Mais ici, il n'y a que des beautés de la nature. Prenez Noiraud. Et puis, ça vous coûtera moins cher... c'est trois francs, mon mari; Noiraud, ça n'est que trente sous ; et il vous en fera voir pour trente sous autant que mon mari pour trois francs...

— Eh bien, où est-il Noiraud?

— Il se repose au soleil, dans le jardin... Il a déjà mené des Anglais, ce matin, au Chaudron. Je l'appelle, pas vrai?

— Oui, appelez-le.

— Noiraud ! Noiraud !

Il arriva d'un bond par la fenêtre. C'était un assez vilain petit chien noir à longs poils frisés et ébouriffés; il ne payait pas de mine; mais il avait cependant, dans toute sa personne, un certain air de gravité, de décision, d'importance. Son premier regard fut pour moi ; un regard net, précis, assuré, qui m'enveloppa rapidement des pieds à la tête, un regard qui disait clairement : " C'est un voyageur. Il veut voir le Chaudron."

Un train manqué me suffisait, pour ce jour-là, et je tenais essentiellement à ne pas m'exposer une seconde fois à pareille mésaventure. J'expliquai à cette brave femme que je n'avais que trois heures pour ma prt)menade au Chaudron.

— Oh ! je sais bien, me dit-elle, vous voulez prendre le train de quatre heures. Ne craignez rien. Noiraud vous ramènera à temps... Allons, Noiraud, en route, mon garçon, en route...

Mais Noiraud ne paraissait pas du tout disposé à se mettre en route. Il restait là immobihî, régardant sa maîtresse avec une certaine agitation.

— Ah ! je suis bête, dit la vieille femme. J'oubliais... j'oubliais le sucre.-..

Elle alla prendre quatre morceaux de sucre dans un tiroir et me les remettant :

— Voilà pourquoi il ne voul'ait pas partir... Vous n'aviez pas les morceaux de sucre. Tu vois. Noiraud, le monsieur a le sucre. Allons en route, mon garçon... Au Chaudron! au Chaudron î au Chaudron !

Elle répéta ces mots trois fois en parlant très lentement et très distinctement, et penflant ce temps, moi, j'examinais Noiraud avec attention. Il répondait aux paroles de sa maîtresse par de petits signes de tête qui

allaient en s^accenTuant et où il entrait évidemment, à la fin, un peu d'impatience et de mauvaise humeur. On pouvait les traduire ainsi : " Oui... oui... au Chaudron... j'ai compris... Le monsieur a les morceaux de sucre... et nous allons au Chaudron... C'est entendu... Me prenez-vous pour une bête?" ÛW0EK5T6•^

Et sans laisser finir le troisième au Chaudron de

madame Simon, Noiraud, évidemment Dlêsfe, tourna les taloft^\"int se planter en face de moi et, du reg'ard, me montrant la porte, me dit aussi nettement qu'il était permis à un chien^Wlir^^p^^^x^.^

— Allons, vanez, vous !...

Je le suivis docilement. Nous partîmes tous les deux, lui devant, moi derrière. Nous traversâmes ainsi tout le village... Des enfants qui gaminaient dans la rue reconnurent mon guide.

— Eh, Noiraud ! Bonjour, Noiraud !

Ils voulaient jouer avec le chien; mais il tourna la tête d'un air dédaigneux, de l'air d'un chien qui n'a pas le temps de s'amuser, d'un chien qui est en train de faire son devoir et de e"a^ner trente sous,. Un des enfants s'écria :

— ^Laissez-le aonc. Il conmiit le m'sieu au Chaudron... Bonjour, m'sieu !

Et tous de rire, en répétant:

— Bonjour, m'sieu !

Je souriais, mais gauchement, j'en suis sûr. Je me sentais embarrassé, un peu humilié même. J'étais, en somme, dominé par cet animal. Il était, pour le moment, mon maître. Il savait où il allait, et moi je ne le savais pas. J'avais hâte de sortir du village et de me trouver seul avec Noiraud, en face de ces beautés de la nature qu'il avait pour mission de me faire admirer.

Ces beautés de la nature furent, pour commencer, une affreuse route poudreuse et brûlante, sous un soleil de

plomb. Le chien marchait d'un pas alerte et je me fati- ^ais à le suivre. J'essayai de modérer son allure: Noiraud, allons. Noiraud, mon garçon, pas si vite... Noiraud faisait la SQj22e ûreiUê, poursuivait, sans vouloir m'entendre, son petit bonhomme de chemin et fut pris brusquement d'un veriraDlè accès de colère, quand je voulus m'asseoir, au coin d'un champ, sous un arbre qui donnait une onwTe grefe. Il aboyait d'une petite voix rageuse, me jetait des regards irrités... Évidemment, ce que je faisais était contraire à la règle... On n'avait pas la coutume de s'arrêter là... Et les jappements étaient si aigus, si agaçants, que je me levai pour reprendre ma route. Noiraud se calma tout aussitôt et se remit à trottiner gaiement devant moi. Je l'avais compris. Il était content.

Quelques minutes après, nous entrions dans un délicieux chemin, tout fleuri, tout ombreux, tout parfumé, tout plein de la fraîcheur et du murmure des sources... Noiraud tout aussitôt se glissa sous bois, prit le galop et disparut dans le petit sentier... Je le suivais, un peu haletant. Je n'avais pas fait une centaine de pas, que je trouvai mon Noiraud qui m'attendait, la tête haute et l'œil brillant, dans une sorte de salle de verdure égayée par la chanson d'une mignonette cascade. Il y avait là un vieux banc rustique, et le regard de Noiraud allait avec impatience de mes yeux à ce banc et de ce banc à mes yeux. Je commençais à comprendre le langage de Noiraud.

— A la^^^irfe'heure, me disait-il, ^T)ilà une place pour se reposer... Il fait bon, ici... il fait frais... Tu étais bête... tu voulais t'arrêter en plein soleil... Allons, assieds-toi... tu peux t'asseoir, je te le permets.

Et je m'arrêtai... et je m'assis... et j'allumai un cigare. Je fis presque le mouvement d'en offrir un à Noiraud. II fumait peut-être... Mais je pensai qu'il préférerait un morceau de sucre. Il l'attrapa au vol fort adroitement, le

croqua à belles dents, se coucha et s'assoupit à mes pieds. Il était évidemment habitué à faire à cette place une petite halte et une petite sieste.

Il ne dormit guère qu'une dizaine de minutes. J'étais, d'ailleurs, parfaitement tranquille; Noiraud commençait à m'inspirer une confiance absolue. J'étais résolu à lui obéir aveuglément. Il se leva, s'étira, me jeta ce petit regard de côté qui signifiait : " En route, mon ami... en route." Et nous voilà, comme deux vieiix amis, cheminant sous bois, d'une allure plus lente; Xoiraud goûtait le charme, le silence et la douceur du lieu... Sur la route, tout à l'heure, ayant hâte d'échapper à cette chaleur, à cette poussière, il s'avançait d'un petit pas sec, serré, pressé. Il marchait pour arriver. Et maintenant, rafraîchi, détendu, ISToiraud marchait pour le plaisir de se promener dans un des plus jolis petits sentiers du canton de Yaud.

Un chemin se présente à gauche. Courte hésitation dé l^oiraud... Il réfléchit. Puis il passe et continue sa route, droit devant lui, mais non sans quelque trouble et sans quelque incertitude dans sa .démarche... Et voici qu'il s'arrete. Il a dtr sen;roniper... Oui, car il revient sur ses pas et nous prenons ce chemin à gauche qui, tout d'un coup, au bout d'une centaine de pas, nous conduit à une sorte de cirque; et Noiraud, le nez en l'air, m'invite à contempler la très respectable hauteur de l'infranchissable muraille de rochers qui forme ce cirque... Lorsque Noiraud pense que j'ai suffisamment contemplé, il fait volte-face, et nous reprenons notre petit sentier sous bois. Noiraud avait oublié de me montrer le cirque de rochers... une légère faute qui avait été bien vite réparée.

^^„^ La route bientôt devient très montueuse, très accidentée, très dure... Je n'avance plus que lentement, avec des précautions infinies. Noiraud, lui, saute lestement de roche en roche, mais il ne m'abandonne pas... Il m'attend, o"

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attachant sur moi des regards chargés de la plus touchante sollicitude. Enfin, je commence à entendre comme un bouillonnement; Noiraud se met à jappft^joyeusement.

— 'Courage, me dit-il, courage... Nous arrivons, tu vas voir le Chaudron. ^

C'est, en effet, le Chaudron. Une source assez modeste, ^^ d'une hauteur cgalenent modeste, tombe avec des rejaillissements et des rebondissements dans une grande roche légèrement creusée. Je ne me consolerais pas d'avoir fait cette laborieuse ascension pour voir cette médiocre merveille si je n'avais eu pour compagnon de route ce brave Noiraud qui est, lui, bien plus intéressant et bien plus remarquable que le Chaudron.

De chaque côté de la source, dans des petits chalets suisses, sont installées deux laiteries tenues par deux petites Suissesses, l'une blonde, l'autre brune ; toutes deux en costume national, guettant avidement mon arrivée, sur le . seuil de leurs maisonnettes, vraies petites boîtes découpées v^^ à la mécanique, f^^ Pf/\cfi If*^^'

Il me semble que la petite blonde a de très jolis yeux et j'avais déià fait trois ou quatre pas de son côté, lorsque Noiraud, vclatani en aboiements furieux, me barre résolument le passage. Aurait-il une préférence pour la petite brune? Je change de direction. C'était bien cela. Noiraud s^apaise comme par encliantement quand il me voit assis à une table devant la "maisonde sa jeune protégée. Je demande une tasse de lait. L'amie deNijiraud rentcejians son petit joujou et Noiraud scOilûin^i a sa siiîte îlans la maison. Par une fenêtre entre-bâillée, je suis des veux mon Noiraud... Le misérable! On le s^r avant moi. C'est lui qui, le premier, a sa grande jatte de lait. Il est vendu !

Après quoi, avec des gouttelettes blanches suspendues à ses moustaches. Noiraud vient me tenir compagnie et me

regarder boire mon lait. Je lui donne un morceau de sucre, et, tous deux, absolument satisfaits l'un de l'autre, respirant à pleins poumons l'air vif et léger de la montagne, nous passons, à trois ou quatre cents mètres d'altitude, une demi-heure délicieuse.

N"oiraud commence à donner quelques signes d'impatience et d'agitation. Je lis maintenant dans ses yeux à livre ouvert. Il faut partir... Je paie, je me lève, et, pendant que je m'en vais à droite vers le chemin qui nous a amenés sur la montagne, je vois mon Noiraud qui va se planter à vauche à l'entrée d'un autre chemin. Il attache sur moi tin regard sérieux, sévère. Que de progrès j'ai faits depuis deux heures et comme la silencieuse éloquence de Noiraud m'est devenue familière !

— Quelle opinion as-tu de moi? me dit Noiraud. Croistu que je vais te faire passer deux fois par la même route ? Non pas, vraiment... Je suis un bon guide... Je S'ais mon métier... Nous allons redescendre par un autre chemin.

Nous redescendons par cet autre chemin qui est beaucoup plus joli que le premier. Noiraud, tout gumeret, se retourne souvent vers moi avec un petit air de triomphe et de joie. Nous traversons le village et, sur la place de la gare. Noiraud est assailli par trois ou quatre chiens de ses amis qui paraissent fort en humeur de bavarcfer eî de jouer un peu avec leur camarade. Ils veulent l'arrêter au passage, mais Noiraud, grognan^gromranr, repousse vivement leurs avances.

— Vous voyez bien que j'ai à faire... Je conduis ce monsieur à la gare.

Ce n'est que dans la salle d'attente qu'il consent à se séparer de moi — après avoir croqué gaiement les deux derniers morceaux de sucre — et voici comment je traduis le regard d'adieu de Noiraud :

*— Nous sommes en avance de vingt minutes. Ce n'est

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pas moi qui t'aurais fait manquer le train ! Allons ! bon voyage ! bon voyage !

By permission of Calmann Lévy, Paris.

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