‹ The Ontario high school French readerChapitre 14 sur 26 · NOIRAUD · texte numérisé non relu

NOIRAUD

Ludovic Halêvy, auteur dramatique et romancier, né à Paris en 1834, mort en 1908. Il commença de très bonne heure à écrire pour la scène. Il écrivit l'Été de la Saint-Martin (1873), l'Ahhé Constantin (1882). On ne peut pas lui refuser sa place dans l'histoire de la scène française en la dernière moitié du XIXe siècle. Quant aux romans d'Halévy, ils ont une saveur très délicate, faite à la fois d'aménité et d'ironie.

-^N 'ayez pas peur, monsieur, vous ne manquerez pas le train. . . Voilà quinze ans que je mène des voyageurs au chemin de fer ... et jamais je ne leur ai fait manquer le train ! Entendez- vous,

monsieur, jamais!

— Cependant. . . .

— Oh! ne regardez pas votre montre. . • . Il y a une chose que vous ne savez pas et qu'il faut savoir et que votre montre ne vous dira pas. . . C 'est que le train est toujours en retard d'un quart d'heure. . Il n'y a pas d'exemple que le train n'ait pas été en retard d'un quart d'heure.

Il y en eut un ce jour-là. Le train avait été exact et je le manquai. Mon cocher était furieux.

— Il faut prévenir, disait-il au chef de gare, il faut prévenir si vos trains, tout d'un coup, se mettent à partir à l 'heure. . . . Jamais on n 'a vu ça ! Et prenant à témoin tous les assistants : — N'est-ce pas qu'on n'a jamais vu ça? Je ne veux

Ludovic Halkvy

pas paraître fautif près de monsieur. Un train à l 'heure ! . . , Un train à l 'heure ! . , . Diteslui bien que c'est la première fois que ça arrive.

Ce fut un cri général. "Oh oui! oh oui! ordinairement il y a du retard." Je n'en avais pas moins trois grandes heures à passer dans un très mélancolique village du canton de Vaud, flanqué de deux mélancoliques montagnes qui avaient deux petites houppettes de neige sur la tête.

Comment tuer ces trois heures? A mon tour, j'invoquai l'assistance. . . . Et ce fut de nouveau un cri général : ' ' Allez voir le Chaudron ! il n 'y a que ça à voir dans le pays." Et où était-il ce Chaudron? Sur la montagne de droite, à mi-côte; mais le chemin était un peu compliqué ; on me conseillait de prendre un guide, et là-bas, là-bas, dans cette petite maison blanche avec des volets verts, je devais trouver le meilleur guide du pays, un brave homme, le père Simon.

Je m'en allai frapper à la porte de la petite maison.

Une vieille femme vint m 'ouvrir.

—Le père Simon?

— C 'est bien ici. . . . Mais voilà . . . si c'est pour aller au Chaudron. . . .

— Oui, c'est pour aller au Chaudron.

— Eh bien ! Il ne va pas bien depuis ce matin, le père Simon. . . . Il n'a pas de jambes. . . . Il ne peut pas sortir. . . . Seulement, ne vous inquiétez pas, il y a quelqu'un pour le remplacer . . . il y a Noiraud. ...

— Va pour Noiraud. . . .

—Seulement il faut que je vous prévienne. . . . Ce n'est pas une personne, Noiraud.

— Pas une personne ?

— Non, c'est notre chien, — Comment votre chien?

— Oui, Noiraud. ... Et il vous conduira très bien, aussi bien que mon mari ... il a l'habitude.

—L'habitude?

— Certainement, depuis des années et des années, le père Simon l'emmène avec lui, . . , Alors il a appris à connaître les endroits et maintenant il fait très bien sa petite affaire tout seul. Il a souvent conduit des voyageurs, et nous en avons toujours eu des compliments. Pour ce qui est de l'intelligence, n'ayez pas peur, il en a autant que vous et moi. , , , Il ne lui manque que la parole. , , , Mais ça n'est pas nécessaire, la parole , , . si c'était pour montrer un monument, oui, parce qu'alors il faut savoir faire des récits et dire des dates historiques. , . . Mais ici, il n 'y a que des beautés de la nature. Prenez Noiraud. Et puis, ça vous coûtera moins cher , , , c'est trois francs, mon mari ; Noiraud, ça n 'est que trente sous ; et il vous en fera voir pour trente sous autant que mon mari pour trois francs, . . .

— Eh bien, où est-il Noiraud ?

— Il se repose au soleil, dans le jardin. ... Il a déjà mené des Anglais, ce matin, au Chaudron. Je l'appelle, pas vrai ?

— Oui, appelez-le.

Noiraud ! Noiraud !

Il arriva d'un bond par la fenêtre. C'était un assez vilain petit chien noir à longs poils frisés et ébouriffés; il ne payait pas de mine ; mais il avait cependant, dans toute sa personne, un certain air de gravité, de décision, d'importance. Son premier regard fut pour moi; un

regard net, précis, assuré, qui m'enveloppa rapidement des pieds à la tête, un regard qui disait clairement: * ' C 'est un voyageur. Il veut voir le Chaudron, ' '

Un train manqué me suffisait, pour ce jour-là, et je tenais essentiellement à ne pas m 'exposer une seconde fois à pareille mésaventure. J'expliquai à cette brave femme que je n 'avais que trois heures pour ma promenade au Chaudron.

— Oh ! je sais bien, me dit-elle, vous voulez prendre le train de quatre heures. Ne craignez rien. Noiraud vous ramènera à temps. . . . Allons, Noiraud, en route, mon garçon, en route. . . .

Mais Noiraud ne paraissait pas du tout disposé à se mettre en route. Il restait là immobile, regardant sa maîtresse avec une certaine agitation,

— Ah! je suis bête, dit la vieille femme. J'oubliais . o . j 'oubliais le sucre. . . .

Elle alla prendre quatre morceaux de sucre dans un tiroir et me les remettant :

— Voilà pourquoi il ne voulait pas partir, . . , Vous n'aviez pas les morceaux de sucre. Tu vois, Noiraud, le monsieur a le sucre. Allons, en route, mon garçon. . . . Au Chaudron! au Chaudron! au Chaudron !

Elle répéta ces mots trois fois en parlant très lentement et très distinctement, et pendant ce temps, moi, j'examinais Noiraud avec attention. Il répondait aux paroles de sa maîtresse par de petits signes de tête qui allaient en s 'accentuant et où il entrait évidemment, à la fin, un peu d'impatience et de mauvaise humeur. On pouvait les traduire ainsi: "Oui , , , oui . , , au Chaudron , , , j'ai compris. ... Le monsieur a les morceaux de sucre - - . et nous allons au

Chaudron. . . . C'est entendu. . . . Me prenezvous pour une bête ? ' '

Et sans laisser finir le troisième au Chaudron de madame Simon, Noiraud, évidemment blessé, tourna les talons, vint se planter en face de moi et, du regard, me montrant la porte, me dit aussi nettement qu'il était permis à un chien de le dire :

— Allons, venez, vous! . . .

Je le suivis docilement. Nous partîmes tous les deux, lui devant, moi derrière. Nous traversâmes ainsi tout le village. . . . Des enfants qui gaminaient dans la rue reconnurent mon guide.

— Eh, Noiraud ! Bonjour, Noiraud !

Ils voulaient jouer avec le chien; mais il tourna la tête d'un air dédaigneux, de l'air d'un chien qui n'a pas le temps de s'amuser, d'un chien qui est en train de faire son devoir et de gagner trente sous. Un des enfants s'écria:

— Laissez-le donc. Il conduit le m'sieu au Chaudron . . . . Bonjour, m'sieu!

Et tous de rire, en répétant :

— Bonjour, m'sieu!

Je souriais, mais gauchement, j'en suis sûr. Je me sentais embarrassé, un peu humilié même. J'étais, en somme, dominé par cet animal. Il était, pour le moment, mon maître. Il savait où il allait, et moi je ne le savais pas. J'avais hâte de sortir du village et de me trouver seul avec Noiraud, en face de ces beautés de la nature qu'il avait pour mission de me faire admirer.

Ces beautés de la nature furent, pour commencer, une affreuse route poudreuse et brûlante, sous un soleil de plomb. Le chien marchait d'un pas alerte et je me fatiguais à le suivre. J'essayai de modérer son allure:

Noiraud, allons, Noiraud, mon garçon, pas si vite. Noiraud faisait la sourde oreille, poursuivait, sans vouloir m 'entendre, son petit bonhonune de chemin et fut pris brusquement d'un véritable accès de colère, quand je voulus m 'asseoir, au coin d'un champ, sous un arbre qui donnait une ombre grêle. Il aboyait d'une petite voix rageuse, me jetait des regards irrités. . . . Évidemment, ce que je faisais était contraire à la règle. . . . On n'avait pas la coutume de s'arrêter là. . . . Et les jappements étaient si aigus, si agaçants, que je me levai pour reprendre ma route. Noiraud se calma tout aussitôt et se remit à trottiner gaiement devant moi. Je l'avais compris. Il était content.

Quelques minutes après, nous entrions dans un délicieux chemin, tout fleuri, tout ombreux, tout parfumé, tout plein de la fraîcheur et du murmure des sources. . . . Noiraud tout aussitôt se glissa sous bois, prit le galop et disparut dans le petit sentier. . . Je le suivais, un peu haletant. Je n'avais pas fait une centaine de pas, que je trouvai mon Noiraud qui m'attendait, la tête haute et l'œil brillant, dans une sorte de salle de verdure égaj'ée par la chanson d'une mignonette cascade. Il y avait là un vieux banc rustique, et le regard de Noiraud allait avec impatience de mes yeuK à ce banc et de ce banc à mes yeux. Je commençais à comprendre le langage de Noiraud.

— A la bonne heure, me disait-il, voilà une place pour se reposer. ... Il fait bon, ici . . . il fait frais. ... Tu étais bête ... tu voulais t 'arrêter en plein soleil. . . . Allons, assieds-toi . . . tu peux t 'asseoir, je te le permets.

Et je m'arrêtai ... et je m'assis ... et j'allumai un cigare. Je fis presque le mouvement d'en offrir un à Noiraud. Il fumait peut-être. . . . Mais

je pensai qu'il préférerait un morceau de sucre. Il l'attrapa au vol fort adroitement, le croqua à belles dents, se coucha et s'assoupit à mes pieds. Il était évidemment habitué à faire à cette place une petite halte et une petite ' sieste.

Il ne dormit guère qu 'une dizaine de minutes. J 'étais, d 'ailleurs, parfaitement tranquille ; Noiraud commençait à m 'inspirer une confiance absolue. J'étais résolu à lui obéir aveuglément. Il se leva, s'étira, me jeta ce petit regard de côté qui signifiait: "En route, mon ami . . en route." Et nous voilà, comme deux vieux amis, cheminant sous bois, d'une allure plus lente; Noiraud goûtait le charme, le silence et la douceur du lieu. . . Sur la route, tout à l'heure, ayant hâte d'échapper à cette chaleur, à cette poussière, il s'avançait d'un petit pas sec, serré, pressé. Il marchait pour arriver. Et maintenant, rafraîchi, détendu. Noiraud marchait pour le plaisir de se promener dans un des plus jolis petits sentiers du canton de Vaud.

Un chemin se présente à gauche. Courte hésitation de Noiraud. ... Il réfléchit. Puis il passe et continue sa route, droit devant lui, mais non sans quelque trouble et sans quelque incertitude dans sa démarche. . Et voici qu'il s'arrête. Il a dû se tromper, . . Oui, car il revient sur ses pas et nous prenons ce chemin à gauche qui, tout d'un coup, au bout d'une centaine de pas, nous conduit à une sorte de cirque; et Noiraud, le nez en l'air, m'invite à contempler la très respectable hauteur de l'infranchissable muraille de rochers qui forme ce cirque. . . . Lorsque Noiraud pense que j'ai suffisamment contemplé, il fait volte-face, -et nous reprenons notre petit sentier sous bois. Noiraud avait oublié de me montrer le cirque de rochers . . . une légère faute qui avait été bien vite réparée.

La route bientôt devient très montueuse, très accidentée, très dure, ... Je n'avance plus que lentement, avec des précautions infinies. Noiraud, lui, saute lestement de roche en roche, mais il ne m'abandonne pas. ... Il m'attend, en attachant sur moi des regards chargés de la plus touchante sollicitude. Enfin, je commence à entendre comme un bouillonnement ; Noiraud se met à japper joyeusement.

— Courage, me dit-il, courage. . . . Nous arrivons, tu vas voir le Chaudron.

C'est, en eflFet, le Chaudron. Une source assez modeste, d'une hauteur également modeste, tombe avec des rejaillissements et des rebondissements dans une grande roche légèrement creusée. Je ne me consolerais pas d'avoir fait cette laborieuse ascension pour voir cette médiocre merveille si je n 'avais eu pour compagnon de route ce brave Noiraud qui est, lui, bien plus intéressant et bien plus remarquable que le Chaudron.

De chaque côté de la source, dans des petits chalets suisses, sont installées deux laiteries tenues par deux petites Suissesses, l'une blonde, l'autre brune; toutes deux en costume national, guettant avidement mon arrivée, sur le seuil de leurs maisonnettes, vraies petites boîtes découpées à la mécanique.

Il me semble que la petite blonde a de très jolis yeux et j'avais déjà fait trois ou quatre pas de son côté, lorsque Noiraud, éclatant en aboiements furieux, me barre résolument le passage. Aurait-il une préférence pour la petite brune? Je change de direction. C'était bien cela. Noiraud s'apaise comme par enchantement quand il me voit assis à une table devant la maison de sa jeune protégée. Je demande une tasse de lait. L'amie de Noiraud rentre dans son petit joujou et Noiraud se faufile à sa suite dans la maison. Par une fenêtre entre-

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baillée, je suis des yeux mon Noiraud. ... Le misérable! On le sert avant moi. C'est lui qui, le premier, a sa grande jatte de lait. Il est A-^endu !

Après quoi, avec des gouttelettes blanches suspendues à ses moustaches, Noiraud vient me tenir compagnie et me regarder boire mon lait. Je lui donne un morceau de sucre, et, tous deux, absolument satisfaits l'un de l'autre, respirant à pleins poumons l'air vif et léger de la montagne, nous passons, à trois ou quatre cents mètres d'altitude, une demi-heure délicieuse.

Noiraud commence à donner quelques signes d'impatience et d'agitation. Je lis maintenant dans ses yeux à livre ouvert. Il faut partir. ... Je paie, je me lève, et, pendant que je m'en vais à droite vers le chemin qui nous a amenés sur la montagne, je vois mon Noiraud qui va se planter à gauche à l'entrée d'un autre chemin. Il attache sur moi un regard sérieux, sévère. Que de progrès j'ai faits depuis deux heures et comme la silencieuse éloquence de Noiraud m'est devenue familière !

— Quelle opinion as-tu de moi? me dit Noiraud. Crois-tu que je vais te faire passer deux fois par la même route? Non pas, vraiment. ... Je suis un bon guide. ... Je sais mon métier. . . . Nous allons redescendre par un autre chemin.

Nous redescendons par cet autre chemin qui est beaucoup plus joli que le premier. Noiraud, tout guilleret, se retourne souvent vers moi avec un petit air de triomphe et de joie. Nous traversons le village et, sur la place de la gare. Noiraud est assailli par trois ou quatre chiens de ses amis qui paraissent fort en humeur de bavarder et de jouer un peu avec leur camarade. Ils veulent l'arrêter au passage, mais Noiraud, grognant, grondant, repousse vivement leurs avances.

— Vous voyez bien que j'ai à faire. ... Je conduis ce monsieur à la gare.

Ce n'est que dans la salle d'attente qu'il consent à se séparer de moi — après avoir croqué gaiement les deux derniers morceaux de sucre — et voici comment je traduis le regard d 'adieu de Noiraud :

— Nous sommes en avance de vingt minutes. Ce n 'est pas moi qui t'aurais fait manquer le train! Allons! bon voyage ! bon voyage !

By permission of Calmann Lévy, Paris

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