‹ The Ontario high school French readerChapitre 19 sur 26 · LA PIPE DE JEAN BART · texte numérisé non relu

LA PIPE DE JEAN BART

Alexandre Dumas, romancier et auteur dramatique, né en 1803, mort en 1870. Laissé sans fortune, il fut clerc de notaire; mais il s'appliqua à l'étude, surtout de l'histoire de France, sa future source d'inspiration. Sa vocation dramatique lui fut révélée par des acteurs anglais jouant Shakespeare. Il devint le plus fécond des dramaturges romantiques, composant: Henri

III et sa cour (1829), le plua grand succès avant Hernani. Il écrivit de nombreux romans: les Trois Mousquetaires (1844), le Comte de Monte-Christo (1845). Il a écrit ou signé 257 volumes de romans et 25 volumes de drames.

Jean Bart était de Dunkerque, pays humide et froid, où la pipe est non seulement une compagne, mais un

poêle. Il était petit-fils et neveu de corsaires, et fut corsaire lui-même jusqu'à l'époque où Louis XIV l'appela dans la marine militaire.

A cette époque, Jean Bart avait déjà quarante et un ans; il était donc trop tard pour qu'il changeât ses habitudes de jeunesse. Cependant, ceux qui voudront y réfléchir, demeureront parfaitement convaincus que, lorsque Jean Bart alluma sa pipe dans l'antichambre du roi, ce n'était pas par ignorance de l'étiquette de Versailles, mais parce qu'il voulait attirer l'attention sur lui, de façon à ce qu'on fût forcé de la mettre à la porte du palais. Or, comme, après tout, il était chef d'escadre et qu'il s'appelait Jean Bart, ce n'était pas chose facile de le mettre à la porte, ou d'aller dire à Louis XIV qu'il y avait, porte à porte avec lui, un homme qui fumait.

On savait que Jean Bart venait demander au roi une grâce, — une grâce que le roi avait déjà refusée deux fois.

On ne faisait pas parvenir au roi les demandes d'audience de Jean Bart; il fallait que Jean Bart prît le cabinet du roi par surprise.

Jean Bart mit de côté ses fameux habits de drap d'or doublé d'argent, qui faisaient tant de bruit dans les salons de Paris, revêtit son simple costume d'officier supérieur de la marine, passa seulement à son cou la chaîne d'or que le roi lui avait donnée autrefois en récompense de ses exploits, et se présenta à l'antichambre de Sa Majesté, comme s'il avait sa lettre d'admission.

"Monsieur le capitaine de frégate, demanda l'officier chargé d 'introduire les solliciteurs près du roi ; monsieur le capitaine de frégate, avez-vous votre lettre d 'audience ?

— Ma lettre d'audience? dit Jean Bart; pourquoi

faire? Je suis, certes, assez bon ami du roi pour qu'il n'y ait pas besoin de toutes ces niaiseries-là entre nous. Dites-lui que c'est Jean Bart qui demande à lui parler, et cela suffira.

— Du moment où vous n'avez pas de lettre d'audience, reprit l'officier, personne ne se permettra de vous annoncer.

— Mais j'ai besoin qu'on m'annonce, fit Jean Bart, et je ne m 'annoncerai pas bien moi-même !

Et il s'avança vers la porte de communication.

— On ne passe pas, mon officier, dit le mousquetaire de faction.

— Est-ce la consigne ? demanda Jean Bart. .

— C'est la consigne, répondit le mousquetaire.

— Respect à la consigne, ' ' dit Jean Bart.

Puis, s 'adossant à la boiserie, il tira une pipe du fond de son chapeau, la bourra de tabac, battit le briquet, et l'alluma.

Les courtisans le regardaient avec stupéfaction.

"Je vous ferai observer, Monsieur le capitaine de frégate, dit l'officier, qu'on ne fume pas dans l'antichambre du roi.

— Alors, qu'on ne m'y fasse pas attendre ; moi, je fume toujours quand j 'attends.

— Monsieur le capitaine de frégate, je vais être obligé de vous faire sortir.

— Avant que j 'aie parlé au roi ! fit Jean Bart en riant. Ah! je vous en défie bien."

Et, en effet, ce n'était pas, comme nous l'avons dit, chose facile que de mettre Jean Bart à la porte; de deux maux choisissant le moindre, et surtout le moins dangereux, l 'officier alla dire au roi :

"Sire, il y a dans votre antichambre un officier de

marine qui fume, qui nous défie de le faire sortir, et qui nous déclare qu 'il entrera malgré nous. ' '

Louis XIV ne se donna pas même la peine de eherclier.

' ' Je parie que c 'est Jean Bart ! ' ' dit-il.

L'officier s'inclina.

"Laissez-le finir sa pipe, dit Louis XIV, et faites-le entrer. ' '

Jean Bart ne finit pas sa pipe; il la jeta dans la cheminée et s'élança vers le cabinet du roi. Mais à peine en eut-il franchi le seuil, qu'il s'arrêta, saluant respectueusement Louis XIV.

Jean Bart était arrivé à son but. Il se trouvait en face du roi avec la même adresse qu 'il manœuvrait devant les escadres ennemies. Il conduisit la conversation à travers les écueils, les passes, les rochers, oii il voulait l'amener; c'est-à-dire qu'ayant commencé par se faire faire force compliments sur sa sortie du port de Dunkerque où il était étroitement bloqué par les Anglais; sur l'incendie de plus de quatre-vingts bâtiments ennemis qu'il brûla en mer; et enfin sur sa descente à Newcastle, — il mit un genou en terre devant le roi, et finit par lui demander la grâce de Keyser, son matelot, condamné à mort pour avoir tué son adversaire en duel.

Le roi hésitait.

Jean Bart, que l'amitié fraternelle qu'il portait à Keyser rendait éloquent, pria, adjura, conjura !

"Jean Bart, dit Louis XIV, je vous accorde ce que j 'ai refusé à Tourville.

— Sire, répondit Jean Bart, mon père, deux de mes frères, vingt autres membres de ma famille, sont morts au service de Votre Majesté. Vous me donnez aujourd'hui la vie de mon matelot, je vous donne quittance pour celles des autres."

Et Jean Bart sortit, pleurant comme un enfant, et criant: * 'Vive le roi!" à tue-tête.

Ce fut alors qu'enveloppé par tous les courtisans désireux de faire la cour à un homme qui était demeuré plus d'une demi-heure en audience privée avec Louis XIV, et ne sachant comment sortir de ce cercle vivant qui commençait à l'étouffer, il profita de ce qu'un des courtisans lui demandait :

"Monsieur Jean Bart, comment donc êtes-vous sorti du port de Dunkerque, bloqué comme vous l'étiez par la flotte anglaise?

— Vous voulez le savoir ? répondit-il.

— Oui, oui, s'écrièrent-ils tous en chœur; cela nous ferait grand plaisir.

— Eh bien ! vous allez voir. Je suis Jean Bart, n'est-ce pas ? Vous êtes la flotte anglaise ; vous me bloquez dans l'antichambre du roi; vous m'empêchez de sortir. . .

Eh bien, vli ! vlan ! pif ! paf ! voilà comment je suis sorti!"

Et à chaque exclamation, allongeant un coup de pied ou un coup de poing à celui qui était en face de lui et l'envoyant tomber sur son voisin, il s'ouvrit un passage jusqu'à la porte.

Arrivé là:

"Messieurs, dit-il, voilà comment je suis sorti du port de Dunkerque,"

Et il sortit de l'antichambre du roi.

By permission of Calmank Lêvt, Paris

UN NEZ GELÉ Alexandre Dumas

Un jour, à Saint-Pétersbourg, je me décidai de faire mes courses en me promenant. Je m'armai de pied en cap contre les hostilités du froid; je m'enveloppai d'une grande redingote d'astracan, je m'enfonçai un bonnet fourré sur les oreilles, je roulai autour de mon cou une cravate de cachemire, et je m'aventurai dans la rue, n'ayant de toute ma personne que le bout du nez à l'air.

D'abord tout alla à merveille; je m'étonnai même du peu d 'impression que me causait le froid, et je riais tout bas de tous les contes que j 'en avais entendu faire ; j'étais, au reste, enchanté que le hasard m'eût donné cette occasion pour m 'acclimater. Néanmoins, comme les deux premiers écoliers chez lesquels je me rendais n'étaient point chez eux, je commençais à trouver que le hasard faisait trop bien les choses, lorsque je crus remarquer que ceux que je croisais me regardaient avec une certaine inquiétude, mais cependant sans me rien dire. Bientôt un monsieur, plus causeur, à ce qu'il paraît, que les autres, me dit en passant : Noss! Comme je ne savais pas un mot de russe, je crus que ce n'était pas la peine de m 'arrêter pour un monosyllabe, et je continuai mon chemin. Au coin de la rue des Pois, je rencontrai un cocher qui passait ventre à terre en conduisant son traîneau ; mais, si rapide que fût sa course, il se crut obligé de me parler à son tour et me cria : Noss! noss! Enfin, en arrivant sur la place de l'Amirauté, je me trouvai en face d'un moujik qui ne me cria rien du tout, mais qui, ramassant une poignée de neige, se jeta isur moi, et avant que j 'eusse pu me débarrasser de tout

mon attirail, se mit à me débarbouiller la figure et à me frotter particulièrement le nez de toute sa force. Je trouvai la plaisanterie assez médiocre, surtout par le temps qu'il faisait, et tirant un de mes bras d'une de mes poches, je lui allongeai un coup de poing qui l'envoya rouler à dix pas. Malheureusement ou heureusement pour moi, deux paysans passaient en ce moment qui, après m 'avoir regardé un instant, se jetèrent sur moi, et malgré ma défense, me maintinrent les bras, tandis que mon enragé moujik ramassait une autre poignée de neige, et, comme s'il ne voulait pas en avoir le démenti, se précipitait de nouveau sur moi. Cette fois, profitant de l'impossibilité où j'étais de me défendre, il se mit à recommencer ses frictions. Mais, si j 'avais les bras pris, j 'avais la langue libre : croyant que j 'étais la victime de quelque méprise ou de quelque guetapens, j'appelai de toute ma force au secours. Un ofiicier accourut et me demanda en français à qui j'en avais,

"Comment, monsieur! m 'écriai- je en faisant un dernier effort et en me débarrassant de mes trois hommes, qui, de l'air le plus tranquille du monde, se remirent à continuer leur chemin, l'un vers la Perspective, et les deux autres du côté du quai Anglais, vous ne voyez donc pas ce que ces drôles me faisaient ?

— Que vous faisaient-ils donc?

— Mais ils me frottaient la figure avec de la neige. Est-ce que vous trouveriez cela une plaisanterie de bon goût par hasard, avec le temps qu 'il fait ?

— Mais, monsieur, ils vous rendaient un énorme service, me répondit mon interlocuteur en me regardant comme nous disons, nous autres Français, dans le blanc des yeux.

— Comment cela ? ^

— Sans doute, vous aviez le nez gelé.

— Miséricorde! m 'écriai- je en portant la main à la partie menacée.

— Monsieur, dit un passant en s 'adressant à l'interlocuteur, monsieur l'officier, je vous préviens que votre nez gèle.

— Merci, monsieur," dit l'officier, comme si on l'eût prévenu de la chose la plus naturelle du monde.

Et se baissant, il ramassa une poignée de neige et se rendit à lui-même le servdce que m'avait rendu le pauvre moujik que j'avais si brutalement récompensé de son obligeance.

"C'est-à-dire alors, monsieur, que, sans cet homme. . . . — ^Vous n'auriez plus de nez, continua l'officier en se frottant le sien.

— Alors, monsieur, permettez. . . ."

Et je me mis à courir après mon moujik, qui, croyant que je voulais achever de l'assommer, se mit à courir de son côté, de sorte que, comme la crainte est naturellement plus agile que la reconnaissance, je ne l'eusse probablement jamais rattrapé si quelques personnes, en le voyant fuir et en me voyant le poursui\Te, ne l'eussent pris pour un voleur, et ne lui eussent barré le chemin. Lorsque j 'arrivai, je le trouvai parlant avec une grande volubilité, afin de faire comprendre qu'il n'était coupable que de trop de philanthropie; dix roubles que je lui donnai expliquèrent la chose. Le moujik me baisa les mains, et un des assistants, qui parlait français, m'in\dta à faire désormais plus d'attention à mon nez. L'invitation était inutile; pendant tout le reste de ma course, je ne le perdis pas de vue.

By permission of Calmann Lévt, Pans

HIGH SCIIOOL FRENCII READER

IjE Panthéon

Page 1