DISCOURS SUR LE CANADA
S!K WiLFRiD Laurier, homme d'Etat canadien, né en 1841 dans le petit village de Saint-Lin, mort à Ottawa en 1919. Il devint avocat en 1864 et se fit connaître comme un orateur éloquent et un homme d'affaires intègre. Il fut nommé premier ministre du Dominion en 1896. Après avoir assisté, en 1897, au jubilé de la reine Victoria, il visita Paris et dans un banquet, présidé par le ministre des postes, il fit le discours d'où ces quelques lignes ont été tirées. Pendant toute sa vie, sa plus haute ambition
était d'encourager une bonne entente entre les Français et les Anglais au Canada.
"Aujourd'hui le Canada est une nation. Oui, je le répète avec orgueil, le Canada est une nation, bien qu'il ne soit encore que colonie. Mais si le Canada est colonie, c'est parce que nous sommes un peuple uni, c'est parce que nous avons la conviction profonde que l'indépendance ne nous donnerait pas plus de liberté réelle que celle dont nous jouissons. Le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne n'est pas un lien imposé par la force; c'est un lien maintenu par l'affection et la gratitude— par la gratitude, dis-je, pour la grande nation qui non seulement protège notre liberté, mais protège nos intérêts à ce point que, sur notre demande, elle vient, il n'y a encore que quatre jours, de dénoncer le traité de commerce qu'elle avait depuis trente ans avec l'Allemagne.
Notre pays est un pays plein de sève, de vigueur, d'activité et d'ambition. Le sang de la jeunesse bout dans ses veines, il a foi dans son avenir, et il peut s'appliquer cette belle expression d'André Chénier: L'illusion féconde habite dans mon sein. "J'ai les ailes de l'espérance!"
Ce n'est pas à vous. Français, qui avez le culte ardent, passionné de la patrie; ce n'est pas à vous pour qui chaque parcelle du sol de la patrie est sacrée; ce n'est pas à vous, dis-je, que j'ai à m'en expliquer; vous me comprendrez si je vous dis sans déguisement:
J'aime la France qui nous a donné la vie: j'aime l'Angleterre, qui nous a donné la liberté; mais la première place dans mon cœur est pour le Canada, ma patrie, ma terre natale.
Certes, mes yeux ne se lassent pas de contempler ce
Paris si plein de merveilles, Paris, la Ville-Lumière, comme Victor Hugo l'a appelée avec tant de vérité, la plus belle sans contredit de toutes les villes: mais Paris avec toutes ses beautés, ne parle pas à mon âme comme le rocher de Québec !
Vous en conviendrez avec moi, Messieurs, le sentiment national d 'un pays n 'a de valeur que par l 'orgueil qu 'il sait inspirer à ses enfants. Eh bien! nous l'avons, nous autres Canadiens, cet orgueil de notre pays."
APRÈS LA BATAILLE Victor Hugo
Mon père, ce héros au sourire si doux.
Suivi d'un seul housard, qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille.
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille.
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,
Et qui disait: "A boire, à boire par pitié!"
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle.
Et dit : " Tiens ! donne à boire à ce pauvre blessé. ' '
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore.
Et vise au front mon père en criant: "Caramba!"
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière,
"Donjie-lui tout de même à boire," dit mon père.
Louis Honoré Fréchette